‹ Marie StuartChapitre 1 sur 231 · LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Hommaqe d'une liante et affectueuse estime

Le Journal inédit de Bourgoing, médecin de Marie Stuart, et la Correspondance d^Amyas Paulet, son geôlier, récemment publiée à Londres.

Grâce à une précieuse découverte, le Journal, jusqu'à présent inédit, du médecin de Marie Stuart, qui contient un récit fidèle et détaillé des sept derniers mois de la captivité de la Reine, il nous a été donné d'ajouter quelques pages pleines d'intérêt à cette histoire intéressante entre toutes, quelques scènes dramatiques nouvelles à ce drame, le plus terrible et le plus émouvant qui fut jamais.

Par une heureuse coïncidence, le R. P. John Morris, de la Compagnie de Jésus, vient de publier récemment à Londres un Recueil très-important et qui n'a pas encore été traduit en français : c'est la Correspondance, jusqu'à présent en partie inédite, d'Amyas Paulet, le geôlier de

la Reine d'Ecosse ', laquelle embrasse la même période que le Journal de Bourgoing.

A l'aide de ces deux documents, qui marchent, pour ainsi dire, côte à côte, et qui se contrôlent et se corroborent l'un par l'autre, nous pourrons suivre pas à pas la royale victime d'Elisabeth depuis son arrestation à Chartley et sa translation à Tixall jusqu'au pied de Téchafaud.

Le Journal de Bourgoing commence par la prétendue partie de chasse au cerf, inventée par Paulet, pour attirer la Reine hors du château dans un guet-apens, afin que la police anglaise pût s'emparer plus facilement de ses papiers. C'est une Relation jour par jour de tout ce qui s'est passé de plus secret dans la prison de l'infortunée princesse pendant les sept derniers mois de sa captivité jusqu'à sa fin tragique. Le procès de la Reine y est notamment raconté par un témoin oculaire , d'une manière beaucoup plus détaillée et plus exacte, sans aucun doute, qu'on ne le trouve dans Camden, dans Howell et dans Hardwick, qui n'ont pu consulter que des documents souvent fort suspects ou incomplets. Toutes les réponses de la Reine aux commissaires anglais y sont rapportées pour la première fois dans leur intégrité, tandis que, dans les documents de source anglaise qui sont parvenus jusqu'à nous, ces mêmes réponses n'existent

1 The Letter-Books of sir Amias Poulet, keeper of Mary Queen of Scots, edited by John Morris, priest of the Society of Jésus. London, 1874, 1 vol. in-8". Ce Recueil, fait avec soin et plein de savantes notes critiques, contient un assez grand nombre de lettres inédites de Paulet.

qu'à l'état d'analyses systématiquement tronquées et mutilées dans leurs parties les plus essentielles. Enfin cette Relation révèle pour la première fois nombre d'épisodes inédits, d'entretiens fort intéressants entre la Reine et son geôlier et de scènes inconnues jusqu'à ce jour, qui sont vraiment dignes de figurer dans ce grand drame.

Après avoir reçu, pour la première fois, par lord Buckurst, notification de son arrêt de mort, Marie Stuart écrivait au Pape Sixte-Quint les lignes suivantes : «... Vous aurez le vrai Récit de la façon de ma dernière prise (l'arrestation de Marie à Chartley et sa translation à Tixall) et toutes les procédures contre moi et par moi, afin qu'entendant la vérité, les calomnies que les ennemis de l'Eglise me voudront imposer puissent être par vous réfutées et la vérité connue; et à cet effet, ai-je vers vous envoyé ce porteur, requérant pour la fin votre sainte bénédiction ' . "

La Relation dont parle Marie Stuart, et qui fut rédigée par son ordre et sous ses yeux mêmes, n'a pu être découverte au Vatican par le prince Labanoff. Nous avons tout lieu de croire que le Journal inédit de Bourcjoing n'est autre chose que cette Relation même. Il commence précisément, en effet, au moment indiqué par Marie, c'est-à-dire au jour de sa translation à Tixall, et contient, comme elle le dit aussi, toutes les pièces de la procédure contre elle et pour sa défense.

Ce manuscrit, petit in-folio de 126 pages, d'une écri-

' Fotheringay, 23 novembre 1586, Labanoff, t. VI, p. 447 à 454.

ture cursive du temps, très-serrée ', nous a été cédé par un habitant de la ville de Cluny. Bien qu'il ne porte aucun timbre, il est présumable qu'il a fait partie autrefois de la riche bibUothèque des Bénédictins de l'abbaye de Cluny, dont les livres et les manuscrits ont été plus d'une fois dispersés depuis 1793. Il est fort probable que ce Journal fut possédé par le bâtard Claude de Guise, neveu du cardinal de Lorraine, et que c'est lui qui en fit don à la bibliothèque de l'abbaye. Ce qui vient à l'appui de notre supposition, c'est que Claude de Guise fut abbé de Cluny de 1575 à 1612, époque de sa mort, et qu'il était cousin de Marie Stuart.

J'ai soumis ce manuscrit à l'examen de l'un des plus habiles paléographes de notre temps, au savant M. Léopold Delisle, membre de l'Institut, administrateur général de la Bibliothèque nationale, et voici quelle a été sa réponse :

« J'ai l'honneur de vous rendre le manuscrit intitulé : Journal de Marie, Reine d'Ecosse, que vous m'avez communiqué. Je n'hésite pas plus que vous à le considérer comme un exemplaire écrit à la fin du seizième siècle ou dans les premières années du dix-septième. Je vous félicite d'avoir découvert et acquis un document aussi précieux, et j'espère que vous ne tarderez pas à mettre en

1 Le manuscrit que nous possédons n'est pas une minute, mais une copie du temps.

lumière les informations nouvelles qu'il contient et dont vous avez bien voulu me laisser entrevoir l'importance ' .

« Signé : Léopold Delisle. »

L'ancienneté du document ainsi constatée par un juge dont les arrêts en pareille matière sont sans appel, il s'agit de résoudre un autre problème, de découvrir le nom de l'auteur, car le Journal ne porte ni signature ni aucune désignation de nom. Celui qui le rédige, jour par jour, garde l'anonyme avec d'autant plus de soin, que sa plume attaque sans ménagements les ennemis de sa maîtresse. Si son Journal était saisi, il n'ignore pas qu'il serait surle-champ conduit à la Tour. Aussi évite-t-il avec le plus grand soin de se trahir. Cependant, malgré les précautions infinies dont il s'entoure, il n'est pas impossible de découvrir son nom, et si Walsingham, le secrétaire d'Etat de la police sous Elisabeth, eût mis la main sur ce Journal, il aurait su bien vite à quoi s'en tenir. Bien que l'auteur anonyme parle le plus souvent à la troisième personne, il lui échappe parfois de s'exprimer à la première, et c'est par là qu'il se dévoile. Ainsi, par exemple, en lisant le passage suivant, comment ne pas soupçonner que c'est le médecin qui parle? « Et moi, incontinent après, par importunité que je fis, allai au cabinet de Sa Majesté pour prendre quelque chose précieux pour sa santé,

1 Lettre du 21 octobre 1872.

espérant retourner par devers elle » à Tixall. Nous ferons remarquer que le seul des serviteurs de Marie auquel il fût permis en ce moment de pénétrer, avec deux femmes de la Reine, dans cette dernière prison, ce fut Bourgoing. On n a plus de doute sur l'identité du médecin lorsque, çà et là, on voit le même personnage, toujours parlant à la première personne, donner des soins à la Reine, parler de ses fluxions, de ses douleurs au bras, aller cueillir des simples dans un jardin pour lui administrer quelque médicament.

D'autres preuves, pour ainsi dire mathématiques, permettent aussi de fixer le nom du personnage. Il est dit, dans le Journal, que sir Amyas Paulet fit appeler Melvil et Bourgoing, pour leur remettre deux sacs de papiers destinés à la Reine. Paulet, dit l'auteur anonyme, déclara " qu'il ne savait ce que c'était, mais qu'il le donnait ainsi qu'il l'avait reçu, nous baillant à part une lettre de M. Curie » . Il résulte de cette phrase que l'auteur du Journal, parlant à la première personne, ne peut être que Melvil ou Bourgoing. Or ce ne peut être Melvil, qui était Ecossais, et qui eût écrit sa Relation en anglais. D'ailleurs il fut bientôt séparé de la Reine, tandis que Bourgoing, qui resta toujours auprès d'elle jusqu'à la fin, ne cesse de poursuivre jour par jour sa Relation, comme témoin oculaire de ce qu'il raconte. S'il restait le moindre doute, voici un passage encore plus caractéristique et dans lequel l'auteur se met tout à fait à découvert :

Du Pféau, l'aumônier de Marie Stuart, est averti par

Melvil et Bourgoing que sir Amyas veut lui parler et qu'il ait à se rendre auprès de lui. Il s'y refuse, sous prétexte qu'il n'a pas de manteau convenable. « Alors Melvil et Bourgoing, poursuit l'anonyme, allèrent pour parler à lui (Paulét), auxquels il refusa, disant qu'il n'avait rien à nous dire, sans que ledit du Préau y fût. De quoi, encore plus ébahis, conclûmes que c'était pour son particulier seulement qu'il nous mandait, nous doutant qu'on le voulait séparer. » Évidemment, l'un des deux interlocuteurs de Paulet, Melvil ou Bourgoing, est l'auteur de la Relation, parlant à la première personne. Mais lequel? Poursuivons, il va se trahir lui-même. « Donc [M. du Préau], habillé qu'il fut, emprunta un manteau, et tous trois venus au sieur Amyas, [icelui] dressa sa parole audit Bourgoing, qu'il avait fait venir spécialement pour ce qu'il avait quelque chose à lui dire au sujet des sieurs Melvil et du Préau, de quoi il voulait que je fisse le rapport à Sa Majesté, en ce qu'il avait fait, ne pouvant lui-même y aller, etc. » Il est évident que le personnage qui parle à Paulet n'est autre que Bourgoing. Ce qui achève de mettre le dernier sceau à l'authenticité de la Relation, c'est que Paulet raconte, de son côté, les événements les plus secrets de la prison, souvent de la même manière que le médecin et aux mêmes dates. L'un et l'autre se servent également du calendrier anglais, en retard invariablement de dix jours sur le calendrier grégorien. C'est une preuve évidente que le Journal de Bourgoing fut rédigé en Angleterre et jour par jour.

Nous avons soumis nos observations et notre opinion à Téminent historien de Marie Stuart, M. Jules Gauthier, et voici la réponse qu'il nous a fait l'honneur de nous adresser :

« J'ai lu avec une très-grande attention et le plus vif intérêt le manuscrit de Bourgoing que vous avez bien voulu me prêter. Je dis le manuscrit de Bourgoing, parce qu'il est bien de lui; on ne saurait en douter après les preuves nombreuses et on ne peut mieux déduites que vous en donnez. Il ne peut a;voir été écrit que par un témoin oculaire, et ce témoin oculaire ne peut être que Bourgoing. La lecture en sera intéressante pour tous, mais particulièrement pour ceux qui, comme vous et moi, ont étudié l'histoire de cette victime si sympathique de la politique anglaise. Il y a dans votre précieux manuscrit maintes conversations, maints détails qui sont neufs, mais qui ne font que confirmer ce qu'on savait déjà de la force d'âme, de la vigueur d'intelligence et de la résignation de Marie Stuart ' . »

Il résulte de certains passages de la Relation intitulée : la Mort de la Royne d'Ecosse, que l'auteur de ce touchant Récit de la fin du seizième siècle connut notre manuscrit, qu'il lui emprunta même quelques passages, — ce qui en confirme l'authenticité, — et qu'il annonça qu'il serait bientôt publié, ce qui n'eut pas lieu, on ignore

* Lettre du 10 mars 1875.

pour quel motif ' . Quant à l'auteur anonyme de la Mort de la Royne d'Ecosse, c'est par erreur que les historiens, qui se sont copiés les uns les autres, ont supposé que c'était Bourgoing lui-même. L'auteur de la Relation dit bien, il est vrai, qu'il est un des anciens serviteurs de Marie, mais il ajoute qu'il n'assista pas à ses derniers moments et que c'est par les autres serviteurs de la Reine, et surtout par Bourgoing, qu'il se procura les détails si dramatiques qu'il nous a transmis.

A part quelques fragments fort peu nombreux de la fin de son Journal, que Bourgoing communiqua à l'auteur anonyme de la Mort de la Royne d'Ecosse, et à Blackwood, l'auteur de la Relation intitulée : le Martyre de Marie Stuart, Royne d'Ecosse, son Journal est entièrement inédit pour toute la partie du procès, pour tous les événements qui s'accomplirent depuis la translation de Marie à Tixall jusqu'aux jours qui précédèrent son exécution. M. le directeur du British Muséum a bien voulu nous

1 « La même chose, est-il dit dans la Mort de la Royne d'Ecosse, se verra amplement au premier Discours des choses faites et advenues depuis le jour de sa dernière restriction (l'arrestation de la Reine) jusques au jour de la commission de sa mort, lequel vous sera présenté en peu de temps, où on pourra voir comme vertueusement et avec une grande prudence et expérience des affaires elle s'est comportée toute seule, sans avoir aide d'aucun qui eût connaissance de l'état ou des choses passées. » Et page 621 de Jebb, t. II : « Sa Majesté ayant répondu en peu de propos une partie de ce qui est plus à plein en l'autre Diicours, leur demanda quand elle devait mourir, etc. » « Son maître d'hôtel ayant été séparé d'avec elle, comme est écrit en l'autre Discours, etc. » (Jebb, t. II, p. 625.) Nous ne doutons pas que toutes ces phrases ne fassent allusion au Journal de Bourgoing.

confirmer dans cette opinion; elle est partagée aussi par M. Jules Gauthier, l'homme, sans contredit, qui a consulté le plus de documents manuscrits et imprimés sur Marie Stuart ' .

C'est principalement à l'aide de cet important document et de la Correspondance de Paulet, récemment publiée à Londres, que nous pourrons suivre pas à pas Marie Stuart, pendant les sept derniers mois de sa vie, sur la voie douloureuse qui la conduisit à l'échafaud.

* Outre le Journal de Bourgoing, notre manuscrit contient deux lettres de Marie Stuart, l'une, entièrement inédite, de deux pages in-folio, adressée par elle à Elisabeth, après la première notification de la sentence de mort par lord Buckurst; l'autre à Henri III, la veille de l'exécution. Le texte de cette dernière est bien connu, mais celui de notre manuscrit offre quelques variantes intéressantes. On sait que ce fut Bourgoing qui fut chargé de porter cette lettre au Roi de France; rien de plus naturel, dès lors, qu'elle figure en tête de son Journal. Nous publions la lettre inédite de Marie Stuart à Elisabeth à la suite de cette Relation, et le nouveau texte de celle adressée à Henri III dans le corps de notre Récit.

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