‹ Marie StuartChapitre 104 sur 231 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

débats, nous en a laissé un fidèle récit, plein de détails nouveaux et d'une vivante peinture : « Enfin toute la matinée, dit-il , depuis environ dix heures jusques à près d'une heure , fut employée à la lecture des lettres et de la déposition de Babington, et à plaider et à faire apparaître tant qu'ils pouvaient que Sa Majesté était coupable , sans que personne répondît ou parlât pour elle un seul mot ' . » Marie avait courageusement tenu tète à tous ses ennemis sdns faiblir un seul instant. « A quoi, poursuit Bourgoing, comme les occasions se présentaient, Sa Majesté répondait tantôt à un, tantôt à l'autre, sans aucun ordre; mais, oyant la lecture d'un point, elle donnait sa réponse , sans qu'on lui demandât par interrogation s'il était vrai ou non. Car leurs façons n'étaient que de toujours lire ou parler pour persuader aux seigneurs que la reine était coupable, adressant toujours leurs paroles aux seigneurs et accusant la reine en sa présence , avec confusion et sans ordre quelconque, ni que personne leur répondît un mot : de sorte que la pauvre princesse nous dit, étant retournée en sa chambre , qu'il lui souvenait de la passion de Jésus-Christ et qu'il lui semblait, sans faire comparaison, que l'on faisait ainsi en son endroit comme les Juifs faisaient à Jésus-Christ , qui criaient : Toile! toile! Crucifige! et qu'elle s'assurait qu'il y en avait en la compagnie qui en avaient pitié et qu'ils ne disaient pas ce qu'ils pensaient*. » Elle ne savait pas, la trop crédule princesse , quelle est l'influence de la peur sur l'âme des courtisans, et que ceux des seigneurs qui paraissaient le plus émus de son sort seraient les premiers, sous le regard menaçant d'Elisabeth, à la déclarer coupable et à voter sa mort.

Après son dîner, Marie revint dans la salle où l'attendaient les commissaires. D'après le Journal deBourgoing, elle leur fit entendre le même langage qu'elle avait tenu , en d'autres

* Journal inédit de Bourgoing.

2 Ibidem.

termes , à leurs déle'gués. « Venue princesse libre en ce royaume, sur la parole de votre reine, leur dit-elle, elle m'y a retenue prisonnière plus de dix-huit années, pendant lesquelles je n'ai cessé de vivre dans les afflictions et en butte à de mauvais traitements, tels que la moindre sujette n'eût dû les subir. Pour agir de la sorte, votre reine n'avait aucun prétexte et pas plus de droit sur moi que je n'en ai sur elle. Dans ses prisons, j'ai perdu ma santé, et, comme vous le voyez, l'usage de mes membres. Je ne puis cheminer ni m'aider des bras; toujours maladive, je garde presque constamment le lit. Toute ma jeunesse et ma force se sont consumées dans les misères et les tourments de la captivité. J'ai perdu le peu de facultés que Dieu m'avait accordées, la mémoire, le souvenir des choses que j'ai vues et lues, et qui pourraient m'étre d'un grand secours, livrée, comme je le suis, à moi-même et sans défense. J'ai perdu aussi la science et la connaissance des affaires que j'avais acquises pour exercer le ministère auquel Dieu m'avait appelée et pour gouverner mon royaume, dont j'ai été « si « injustement et si traîtreusement privée » , sans qu'il m'ait été permis de le recouvrer et d'être rétablie dans mes droits... Et non contents de cela, mes ennemis, dans leur méchanceté, ont fait tous leurs efforts pour précipiter ma ruine. Aujourd'hui ils procèdent contre moi par des voies et des moyens inusités envers les personnes de mon état, et dont on n'a fait usage en ce royaume que depuis le règne de cette reine. Ils me livrent à des juges qui n'ont aucun mandat et à une autorité arbitraire dont, pour tout ce qui me concerne, je ne reconnais pas la légitimité. De toutes ces iniquités, j'en appelle au Dieu toutpuissant , à son Église , à tous les princes chrétiens et aux Etats de ce royaume légitimement assemblés. Et même je suis prête a défendre mon honneur, à prouver que je suis « innocente et «à tort soupçonnée, pourvu que, sur ce point, il me soit « délivré un acte public, et que je sois en présence de quelques « princes ou juges étrangers, voire même de mes juges nalu-

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