CHAPITRE XII
FORCE d'aME extraordinaire DE MARIE STUART, CONSTATÉE PAR SON GEÔLIER ET SON MÉDECIN. LA SENTENCE DE MORT, PRO- NONCÉE CONTRE ELLE PAR LA CHAMBRE ÉTOILÉE , EST RATIFIÉE PAR LE PARLEMENT. DUPLICITÉ d'ÉLISABETH.
Grâce à Bourgoing, nous pouvons maintenant pénétrer dans la prison de l'auguste captive , rigoureusement fermée jusqu'à présent, à de rares exceptions près, aux regards curieux des historiens. Nous pourrons ainsi la suivre jour par jour, et presque pas à pas, jusqu'au pied de l'échafaud.
Après le départ des commissaires, elle ne se fît pas illusion. Elle croyait même le dénoûment très-prochain, et elle en parlait à ses serviteurs avec un calme inaltérable et même d'un air souriant. Née avec une âme douce et tendre, ses longs malheurs, loin de l'abattre, l'avaient peu à peu fortement trempée. Elle vit s'approcher sa fin avec une résignation exempte de toute faiblesse, avec un si complet détachement d'elle-même et des choses d'ici-bas, que ses plus mortels ennemis, que son geôlier lui-même, le farouche Paulet, en étaient frappés de surprise. Pendant les terribles épreuves qu'elle venait de traverser avec tant de présence d'esprit , d'intelligence et de courage, elle avait répandu quelr^ues larmes. Ce fut le dernier tribut qu'elle paya à la nature humaine. A partir de ce moment, transfigurée, pour ainsi dire, par une foi profonde, par le sentiment de son innocence et de sa dignité de reine, elle s'éleva sans effort à une intrépidité digne et calme, dénuée de toute ostentation, et qui ne se démentit pas un seul instant jusqu'à son dernier soupir.
C'est ce que Paulet lui-même constatait en ces termes dans
une lettre à Walsingham, en date du 24 octobre : « J'ai pris occasion de visiter cette reine, accompagné par M. Stallenge '. Elle a e'te' tourmentée, depuis deux jours, par des enflures à l'épaule , et se propose de prendre médecine demain. Rien n'est changé dans sa tranquillité et son assurance... Je suis resté avec elle une heure et demie au moins, afin de sonder ses pensées, et sans entamer moi-même de sujets de conversation, la laissant aller d'une chose à l'autre, suivant son bon plaisir. Elle parla longtemps de la comtesse de Shrewsbury, de lord Abergavenny, et d'autres choses inutiles à rapporter. La seule qu'il me semble bon de vous dire , c'est que , faisant allusion à lord Zouch et à lord Morley, à cause de leurs discours, elle me demanda les noms de ceux qui étaient assis à telle ou telle place, remarquant que l'un avait peu parlé, l'autre beaucoup. Je lui dis que je m'apercevais qu'elle était mal disposée envers ceux qui avaient beaucoup parlé, et qu'ainsi je m'abstiendrais de les lui nommer, la priant de considérer toute l'assemblée comme honorable , et de croire que ceux qui avaient parlé et ceux qui étaient restés silencieux étaient disposés à la juger impartialement. Elle ajouta que, d'après l'histoire, le royaume d'Angleterre avait l'habitude de verser le sang. Je répliquai que si elle voulait parcourir les chroniques de France, d'Espagne et d'Italie, elle trouverait que l'Angleterre avait bien moins versé de sang que ces pays-là ; mais que pourtant il était quelquefois nécessaire que l'on en versât, lorsqu'il y avait de grands crimes à punir. Elle ne parut pas désirer pousser la conversation plus loin; mais il était aisé de voir qu'elle n'entendait pas faire allusion à sa propre cause, et qu'elle parlait suivant sa manière habituelle... Il paraît, ajoutait Paulet dans un post-scriptum , que cette reine n'a pas su la prorogation de l'assemblée, et qu'elle ne ressent aucune crainte*. »
' Stallenge fut rappelé à Londres vers le 15 novemitre suivant. Lettre de Paulet à Walsingliam du 15 novembre. The Letter-Books, etc., p. 308. 2 The Letter-Books of Amias Poulet, etc., p. 300, 301 et 302.