CHAPITRE QUINZIÈME
Dès que Paulet fut admis en présence de la reine pour assister à l'opération requise et recevoir la lettre : « Je vous remercie , lui dit-elle avec un amer sourire , de la bonne opinion que vous avez de moi, de soupçonner à tort que je veuille mettre dans cette lettre quelque chose qui puisse nuire à votre
devait sous peu la visiter, elle ne pouvait en déduire autre cliose que 1 ap proche de sa fin tragique. Il semble, par ce qui va suivre, qu'elle n'est pas si prête à mourir et qu'elle ne suppose pas son affaire aussi désespérée, mais qu'elle espère trouver quelque biais pour prolonger ses jours. Sur cette opinion, si je ne me suis abusé, elle me fit prier de venir la voir, ce que je fis, en compagnie de sir Drue Drury, le 17 courant. Elle me déclara qu'elle avait désiré écrire à Sa Majesté, mais que, depuis sa condamnation, elle se préparait à un autre monde. Cependant, qu'elle consentait, non par désir de la vie, mais pour décliarger sa conscience, et pour son dernier adieu (ce furent ses propres paroles) (fidèlement reproduites aussi dans le Journal de Bourgoing), à envoyer un Mémoire des choses qui pouvaient la (loncerner après son départ de ce monde. Et, pour éloigner de Sa Majesté tout soupçon à la réception d'un papier qui viendrait d'elle, elle dit quelle en ferait l'essai elle-même, et me le remettrait de ses propres mains. — Je lui demandai si elle ne voudrait pas le sceller et le cacheter en ma présence, ce à quoi elle consentit, me faisant promettre qu'il serait fidèlement délivré. Ceci accordé, elle désira que je lui fisse la promesse d'obtenir un certificat d'en haut attestant que sa lettre aurait été reçue. Sir Drue Drury lui dit qu'il était en notre pouvoir d'envoyer, mais au delà de notre pouvoir et au-dessus de nous de promettre un certificat de réception. Elle dit qu'elle espérait qu'on ferait exécuter ses dernières volontés par respect pour elle, après sa mort, comme descendante de Henri VII*, et conformément à la religion qu'elle avait toujours professée et qu'elle entendait garder tous les jours de sa vie ; elle nous dit enfin que lorsque son Mémoire serait prêt, elle nous ferait demander. Nous pensions que ce serait pour le lendemain (18 décembre), mais elle ne nous envoya chercher qu'hier (20 décembre) , en attribuant le retard à sa main malade, qui ne lui permettait pas d'écrire rapidement. — Elle prit en mauvaise part que je lui demandasse de fermer la lettre et de la cacheter en ma présence, ce qui confirme mon opinion sur elle. Je lui dis qu'elle-même ayant offert, — sans que je m'y attendisse, — de faire l'essai de l'intérieur de la lettre, je n'ignorais pas que le danger pouvait être aussi grand en dedans qu'au dehors de la lettre, et que je ne pouvais être blâmé pour entrer en de tels soupçons, car si elle n'en avait pas parlé, sir Drury et moi n'y aurions pas songé. « Je l'ai fait, dit-elle, parce que, au temps passé, j'avais « l'habitude d'envoyer quelques souvenirs à Sa Majesté. Une fois, je lui
reine. Ne vous avais-je pas fait offrir par Melvil et M. Drury de faire l'essai, et dès lors pourquoi insister? »
Pendant que sir Amyas cherchait à s'excuser de son mieux , la reine prit la lettre destinée à Elisabeth; « elle la lui montra tout ouverte, dit Bourgoing, et en prit l'essai, la frottant contre son visage ; puis elle la ferma avec de la soie blanche et cacheta avec cire d'Espagne'. » « Après ce discours, dit de son côté Paulet, dont le récit est de tous points conforme à celui de Bourgoing sur cet étrange épisode, elle prit sa lettre, et, malgré sa prétendue main infirme , elle la plia , la scella , et y mit l'adresse sans aide de personne et sans apparence de souffrance. Elle nous avait fait croire que ce ne serait qu'un Mémoire; mais, d'après la vue de ce papier, ce Mémoire est devenu une lettre. Sir Drue Drury et moi pouvons voir claire-
« envoyai certains vêtements (ainsi disait-elle), et quelqu'un, qui était pré- « sent, conseilla à Sa Majesté de les faire essayer avant de les porter; ce qui, « ajouta-t-elle, avait été observé depuis, et qu'on avait ordonné à Nau, la « dernière fois qu'il avait été à la cour, d'essayer un couvre-pied fourré Il qu'elle envoyait, n Je répondis qu'à cette heure Sa Majesté était bien loin de tels soupçons, et désirait qu'il n'y eût pas eu de juste cause pour amener les choses on elles en étaient. « (^The Letter-Books of Amias Poulet, etc.; Paulet à Davison, 21 décembre 1586, p. 831 et 332.) Comme on le voit, le récit par Paulet d'un épisode inconnu jusqu'à ces derniers temps coïncide de point en point avec la narration de Bourgoing.
* « Sur quoi ils se prirent un peu de propos, Sa Majesté trouvant étrange qu'il lui requît telle chose qu'elle-même avait offert tant par M. Melvil que le sieur Drury. Toutefois, Sa Majesté avait dit, comme de sa bouche même, à son arrivée, qu'elle le remerciait de la bonne opinion qu'il avait d'elle de la soupçonner à tort qu'elle voulût mettre rien à sa lettre qui pvit nuire a la reine. Et de ce s'excusait le sieur Amyas le mieux qu'il pouvait... » Journal inédit de Bourgouig.
— «1 Le dit jour, samedi, 16<' décembre, M. du Préau, son aumônier (de Marie Stuart), arriva environ lesdites quatre heures du soir. » Journal inédit de Bourgoing.
Comme nous l'avons dit, la lettre que remit la reine à Paulet portait la date du 19 décembre 1586. (Labanoff, t. VI, p. 475.) Ce fut le 20 qu'elle fut confiée à Paulet. Journal inédit de Bourgoing et lettre de Paulet.