CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
Lfi comte de Kent lui déclara « qu'il avait été conclu qu'elle ne pouvait vivre sans mettre en danger l'Etat, la vie de la reine et la religion * » protestante. « Votre vie, lui dit-il, serait la mort de notre religion; votre mort en sera la vie.
— J'étais loin de me croire digne d'une telle mort! s'écria Marie, et je la reçois humblement comme le gage de mon admission parmi les serviteurs élus de Dieu^. »
Elle s'informa si les princes chrétiens avaient intercédé pour elle. On lui répondit que oui, mais que de tous ceux qui avaient demandé qu'on lui sauvât la vie, il n'y en avait pas un seul qui eût donné une bonne raison pour prouver qu'elle ne méritait pas la mort. Et comme elle se plaignait de son fils, on lui dit qu'il avait rempli tous les devoirs de la piété filiale, qu'il avait fait pour elle tout ce qu'il avait pu, et qu'elle devait mourir en charité. « Je puis faire à l'exemple de David, répondit Marie, prier Dieu qu'il confonde et punisse mes ennemis, etde sa divinité et religion, et qu'il pardonne aux ennemis particuliers de moi '. »
Le comte de Kent l'ayant de nouveau pressée d'entendre le ministre, pour couper court à ses importunes sollicitations, elle lui demanda quand elle devait mourir.
« Demain, à huit heures du matin » , lui répondit en balbutiant le comte de Shrewsbury *.
Elle se plaignit de la brièveté du délai. Jusque-là, disaitelle, elle n'avait pu faire son testament, faute d'avoir en main ses papiers et les livres de comptes de sa maison. Elle les réclama aussi vainement que son aumônier. Elle s'enquit de ce
anonyme intitulée : La Mort de la royne d'Ecosse. 11 n'en est pas l'auteur, mais il est au moins certain qu'il a fourni de nombreuses notes à celui qui l'a publiée.
1 Mort de la royne d Ecosse , dans Jebb, t. II; Journal inédit de Bourgoinj .
2 Miss Strickland, t. YII.
^ La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II.
que la reine Elisabeth avait ordonné à propos de ses funérailles. Son corps, suivant le plus cher de ses vœux, reposerait-il sur la terre de France, à côté de son royal époux, dans l'abbaye de Saint-Denis, ou dans l'église de Saint-Pierre, à Reims, à côté de la reine sa mère?
Les deux comtes lui apprirent que leur maîtresse n'avait répondu à cette prière que par un refus.
Elle demanda si, du moins, il serait fait droit à ses réclamations en faveur de ses domestiques.
Ils répondirent qu'ils navaient reçu aucune instruction sur ce point, mais qu'ils tiendraient la main à faire exécuter ses dernières volontés'.
Gomme ils faisaient leur révérence pour se retirer : « Que sont devenus Nau et Curie? i> leur demanda-t-elle avec vivacité. Ils répondirent qu'ils n'en savaient rien. « Nau est-il mort? » reprit-elle avec insistance. Il lui fut répondu que non , et Drury ajouta « qu'il n'était pas échappé, qu'il traînait son lien » .
« Quoi! s'écria-t-elle, je mourrai, et Nau sera sauvé ! Je proteste, ajouta-t-elle en posant de nouveau la main sur l'Evangile, que Nau, en m' accusant faussement, est cause de ma mort; Nau me fait mourir pour se sauver; je meurs pour Nau> mais, après ma mort, la vérité sera connue * » .
Les serviteurs de la reine ne pouvaient retenir leurs larmes et leurs sanglots. Bourgoing , qui pleurait amèrement , supplia les comtes de surseoir pour quelques jours, ou au moins pour quelques heures, à l'exécution, afin que la reme eût le temps de mettre ordre à ses affaires et de faire quelques
1 Journal inédit de Bourgoing, et La Mort de la royne d' Ecosse, dans Jebb, t. II.
2 Journal inédit de Bourtjoing ; La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II, p. 609 à 669; le prince Labanoff, volume spécimen : Le Rapport de la manière de l'exécution de la royne d'Ecosse, p. 230.