CHAPITRE VINGT ET UNIEME
deux heures à vivre. C'était le mardi 8 février 1587, le 18 d'après le calendrier grégorien. Tandis qu'elle s'habillait , elle ordonna que l'on réunît autour d'elle tous ses serviteurs. Elle leur fit donner lecture de son testament par Bourgoing, et, après l'avoir signé, elle le lui remit pour qu'il le portât au duc de Guise, son principal exécuteur testamentaire. En même temps, elle lui confia « ses principaux papiers et mémoires » avec ses petits présents pour le roi et la reine de France. Puis, s'étant fait apporter sa cassette , elle distribua à tous ses serviteurs les bourses qu'elle avait préparées la veille, sans oublier un modeste legs de sept cents écus pour les pauvres. Toutes ces libéralités réunies n'excédaient pas la modique somme de cinq mille écus \ Pendant ce temps-là, nul de ceux qui l'entouraient ne put surprendre aucune émotion, ni sur son visage, ni dans sa contenance, ni dans le son de sa voix. Elle ne semblait pas plus troublée que si elle se fût préparée à un voyage ordinaire. Après avoir adressé de nouvelles exhortations et de consolantes paroles à ses serviteurs, elle prit congé d'eux en embrassant les femmes et en donnant sa main à baiser aux hommes *.
Lorsqu'elle eut terminé sa toilette , elle entra dans son antichambre, qu'elle avait transformée en oratoire, et, s'agenouillant devant l'autel où son aumônier avait coutume de dire la messe, entourée de ses serviteurs, elle resta longtemps en prière '. Alors son médecin, effrayé de sa pâleur et sachant
* La Mort de la royne d'Ecosse, etc.; Martyre de Marie Sluart, etc., Jebb, t. II, p. 305.
2 Histoire de Marie Stuart, par Jules Gauteuer, t. II; La Mort de la royne <l Ecosse ; Miss Strickland, t. VII.
3 S'il fallait en croire Brantôme, qui tenait, disait-il, les détails qu'il donne sur la mort de Marie Stuart de deux femmes de la reine, Marie aurait pu communier de ses propres mains avec une hostie consacrée par le pape, de qui elle aurait reçu ce privilège pour en user in articulo mortis. Nous doutons de la vérité de ce fait, qui ne fut attesté à Brantôme que par deux dames de la reine, lesquelles, n'étant plus à son service vers les derniers temps de sa
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qu'elle ne pouvait rester longtemps à genoux, craignit qu'elle ne tombât en défaillance. Il l'aida à se relever et lui présenta un peu de pain et de vin qu'elle accepta volontiers, en le remerciant avec un doux sourire du soin qu'il prenait de lui offrir son dernier repas ' .
A peine s'était-elle remise à prier que l'on heurta rudement à la porte, fermée à clef en dedans, et un messager, élevant la voix, annonça que les lords attendaient^. La reine, sans se lever et sans que ses domestiques ouvrissent la porte, fit demander qu'on lui accordât encore quelques instants pour achever ses dévotions. Comme huit heures venaient de sonner et que c'était le dernier délai, les comtes, craignant qu'elle n'opposât de la résistance , donnèrent l'ordre aux soldats de Paulet d'enfoncer la porte et de l'amener de vive force si, à une nouvelle sommation, elle refusait de marcher. Mais, au second coup, la porte s'ouvrit. Le shérif, sa baguette blanche à la main, entra seul. A l'aspect de la reine et de ses serviteurs agenouillés au pied de l'autel et anéantis dans le plus profond recueillement, il fut si troublé qu'après un moment de silence il put à peine articuler ces mots : « Madame , les lords m'ont envoyé vers vous.
vie, n'assistèrent point à son exécution. Tous les témoins oculaires qui ont laissé une Relation des derniers moments de Marie Stuart sont muets sur ce point, qu'ils n'eussent pas manqué de signaler s'il eût été véritable. Il paraît qu'un peintre du temps, s'inspirant de cette légende, représenta Marie se donnant la communion de ses propres mains. Son tableau appartenait récemment à Mgr Forster, le prince-évèque de Breslau, et il a été vendu aux enchères, ainsi que les meubles précieux du respectable et courageux prélat, par un ordre brutal du gouvernement prussien.
1 La Mort de la royne d'Ecosse, et Martyre de Marie Stuart, par Black- WOOD, dans Jebb.
2 La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II. L'auteur anonyme du Vray Rapport de [exécution de la royne d'Ecosse, etc. (Teulet, t. IV, p. 153), paraît avoir été fort mal renseigné lorsqu'il affirme que les comtes offrirent à Marie un sursis de deux ou trois jours et qu'elle le refusa. On sait, en effet,
"par les Relations les plus authentiques, que ce fut elle, au contraire, qui