CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
bien de donner le signal d'une guerre générale \ De son côté, de peur d'allumer l'incendie, Elisabeth courbait la tète sans se plaindre. Elle savait bien, l'astucieuse princesse, que l'ambition de son voisin l'empêcherait toujours de se porter contre elle aux dernières extrémités. Ne pouvant toutefois en ce moment espérer avec ce prince une alliance que beaucoup d'Ecossais eussent repoussée avec horreur, elle mit tout en œuvre pour s'assurer du moins sa neutralité. Avec cette sûreté de coup d'œil qui ne lui fît jamais défaut, elle comprit quelle serait l'extrême gravité du péril, si à une explosion de l'Irlande et à l'invasion de l'Angleterre, préparée activement par Philippe II, venait se joindre une déclaration de guerre de l'Ecosse. Pour la conjurer, Walsingham écrivit par son ordre à Maitland, ministre de Jacques, une lettre dans laquelle, s'appuyant sur les raisons les plus fortes et les arguments les plus habiles, il exposait les graves inconvénients qu'il y aurait pour son maître à faire la guerre, et les immenses avantages qui résulteraient pour lui du maintien de la paix. Si Jacques gardait la neutralité, la couronne d'Angleterre lui était assurée; s'il se déclarait contre Elisabeth, elle était perdue pour lui sans retour. Jacques, proche parent des Guise, pouvait-il espérer en sa faveur une intervention du roi de France, à qui d'ailleurs la réunion des deux couronnes d'Angleterre et d'Ecosse sur la même tête ne pouvait que porter ombrage? Enfin, n'était-il pas évident que si Jacques se rangeait du côté de Philippe II, au lieu d'un allié, il ne trouverait plus tard en lui qu'un dangereux rivaP, peut-être même un maître tout-puissant?
Le roi d'Ecosse trouva sans doute ces raisons sans réplique. Mais, d'autre part, il comprit que, si dans un tel moment il tendait la main à celle qui venait de répandre le sang de sa mère,
1 Tytler, t, IX; M. Mignet, t. II.
2 Cette lettre, citée par M. Mignet, est dans Spottiswood, p. 359 à 362. M. Mignet, Histoire de Marie Stuart, t. II.
il serait bientôt accablé sous le mépris de ses sujets. Sans désespérer Elisabetb et sans se livrer contre elle à d'irrémissibles représailles, qui eussent compromis ses droits éventuels, il garda envers elle la plus grande réserve. S'abandonnant au courant de l'opinion, il feignit de poursuivre ostensiblement la vengeance de sa mère , et comme la cbute d'Elisabeth était alors dans les événements possibles, il continua ses relations secrètes avec Philippe II, afin de sauver au moins du naufrage sa couronne d'Ecosse. Pour se prononcer entre les deux partis, il attendai( l'arrêt de la Fortune. Jusque-là, il laissait toute liberté aux jésuites de pénétrer dans ses États, et aux chefs catholiques de l'Ecosse de s'unir au prince de Parme pour favoriser la formidable expédition préparée en ce moment contre l'Angleterre par le roi d'Espagne '.
A Paris et dans tout le royaume, immense fut l'émotion causée par la nouvelle qu'une ancienne reine de France, nièce des Guise, alors si populaires, avait été suppliciée comme une criminelle. Marie fut considérée par tous les catholiques comme une martyre de la Foi. Du haut de toutes les chaires, les prédicateurs de la Ligue lancèrent leurs anathèmes contre la Jézabel qui avait répandu ce noble sang, et appelèrent sur sa tête la vengeance du Très-Haut et des rois de l'Europe ^ Déjà, depuis longtemps, on étalait à la porte des églises de hideux tableaux, de l'art le plus grossier, où étaient représentés, vrais ou imaginaires, les supplices que faisait subir Elisabeth aux catholiques anglais '.
Dans la chaleur du premier moment , deux des ministres de Henri III , tout circonspects qu'ils étaient , laissèrent éclater leur indignation et furent hautement d'avis qu'il fallait venger
* Tyxler, t. IX; M. Micnet, t. II.
2 M. MiGNET, t. II.
•* De la Démocratie chez les prédicateurs de la Lirjue, par Charles Labitte. Paris, 1841, in-S».