CHAPITRE VINGT-TROISIEME
la mort de Marie Stuart. Bellièvre dit qu'il fallait apprendre à Elisabeth que ce n'était pas impunément que l'on faisait tomber la tête des rois, et Brulart déclara qu'il ne mettrait plus les pieds au Conseil si une telle mort restait impunie ' .
Telle était l'agjitation menaçante du peuple de Paris que Waad et Stafford, les deux ambassadeurs d'Elisabeth, n'osaient plus se montrer dans les rues *.
Henri III paraissait résolu à s'unir à Philippe II pour châtier la reine d'Angleterre. Ce qui semblait le confirmer dans cette résolution, c'est qu'en un tel moment, Elisabeth, osant prendre contre lui une attitude agressive , venait d'ordonner une levée de reîtres allemands pour marcher au secours de Henri de Navarre. Mais quelle que fut la conduite ou l'attitude du faible monarque, il était tombé dans un tel degré d'abaissement et de mépris que la malveillance lui attribuait tous les malheurs et les crimes les plus invraisemblables. « On l'accusa même d'avoir trempé dans la condamnation de Marie Stuart » , dont le martyre « venait répandre un si poétique intérêt sur la famille des Guise ' » . Par ses ordres un service solennel fut célébré à Notre-Dame en l'honneur de sa malheureuse bellescéur*. Il y fit inviter par son maître d'hôtel la noblesse, le Parlement, l'Université, la Sorbonne ; et tous ces corps de l'Etat s'y rendirent en grand deuil '. Le roi et les Guise assistaient à la cérémonie. Que de Seigneurs, que de nobles dames, dans cette assemblée d'élite, avaient gardé vivant le souvenir de cette princesse, l'une des femmes les plus séduisantes de la
' Lettre de Mendoza à Philippe II, du 6 mars 1587, citée par M. Mignet, t. II.
2 Ibidem.
3 De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, par Charles Labitte. ^ Mendoza à Philippe II, 26 mars 1587, M. Mignet, t. II.
^ Registres du Parlement ; copie de la Bibliothèque de la ville de Paris, 11 mars 1587, t. XXII, in-fol.; Ch. Labitte, De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue.
Renaissance par sa beauté, par sa grâce, par son esprit, par le charme de sa conversation ; de cette reine qu'avaient chantée Ronsard et les poëtes de la Pléiade ; de cette princesse vraiment française do"nt Brantôme, dans une page impérissable, avait redit, lui qui en fut témoin, les touchants adieux à la France ! Sous le coup de l'affreuse et récente nouvelle, une émotion profonde soulevait toutes les poitrines; des pleurs coulaient de tous les yeux; c'était un deuil national.
L'archevêque de Bourges , Renaud de Beaune , monta en chaire et prononça l'éloge de la royale défunte. Inspiré par la grandeur du sujet, il trouva, chose rare parmi les sermonnaires du seizième siècle, de nobles et pathétiques accents, des éclats d'une véritable éloquence. En lisant cette oraison funèbre', on dirait parfois qu'on entend du Bossuet dans la langue de Montaigne. Citons-en quelques passages aussi peu connus qu'ils sont dignes de l'être.
« Quand je vois, dit l'orateur sacré dans son exorde, en nous initiant lui-même aux sentiments qui animaient son auditoire , quand je vois vos visages ainsi trempés de larmes, etque parmi le silence que vous commencez à me prêter, j'entr'entends vos soupirs et sanglots, je doute fort en moi-même si je dois ou me taire ou parler. S'il faut parler, que dirai-je? Vous raconteraije une misère publique et lamentable tragédie, que je vois être jà non-seulement entendue, mais très-aigrement déplorée? ou bien entreprendrai-je vous consoler en ce deuil , qui , comme il est extrême, désirerait aussi une extrême éloquence?
^ Oraison funèbre de la très chrestienne , très illustre, très constante Marie, royne d'Escosse, morte pour la Foy le 1% février 1587, par la cruauté des Anglais hérétiques, ennemis de Dieu, sur le subject et discours de celle mesme qui fut faicte en mars, a Notre-Dame de Paris , au jour de ses obsèques et service, et lors prononcée par R. P. messire Renault de Beaulne, archevêque de Bourges, patriarche d'Aquitaine, conseiller du Roy en son conseil privé et d'Estat. (Paris, 1588, in-S". — Bibl. de l'Arsenal, 1751. Jebb, t. II.)