‹ Marie StuartChapitre 223 sur 231 · CHAPITRE VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIEME

La situation de Henri III était en ce moment des plus critiques. Ce triste prince, qui mêlait si à contre-temps les plaisirs les plus profanes aux dévotions les plus bizarres , qui , tantôt sous des habits de femme, tantôt affublé d'un sac de pénitent, à la ceinture garnie de tètes de mort, courait tour à tour les orgies , les mascarades et les processions , était tombé dans le dernier mépris. Trop faible de caractère pour protéger résolument les calvinistes , trop modéré ou trop indécis pour céder aux passions des ligueurs qui demandaient à grands cris une Saint-Barthélémy nouvelle, les deux partis lui avaient juré une égale haine. Ligueurs et protestants en appelaient de chaque côté à la force ii- jusqu'à la mort, comme écrivait Pie \, jusqu'aux coups d'arquebuse, ainsi que disait de son côté Calvin ' » . Les prédicateurs de la Ligue allaient jusqu'à dire dans les chaires « que si le roi s'opposait par trop aux massacres des calvinistes , il le fallait détrôner et enfermer dans un couvent » ; et la Faculté de théologie en vint à décréter « qu'on pouvait ôter le gouvernement aux princes qui ne remplissent pas leurs devoirs , comme l'administration à un tuteur suspect » . Tandis que les Guise , ardents et habiles défenseurs du catholicisme , dont ils embrassaient la cause jusqu'aux dernières conséquences et jusqu'aux derniers excès, étaient en possession d'une influence sans bornes et sur le point d'usurper la couronne , le dernier des Valois était condamné à l'impuissance la plus absolue. Ce n'était plus qu'un fantôme de roi. Dans une telle situation , que pouvaient espérer de lui les catholiques pour que la mort de Marie Stuart fût vengée? A leurs yeux, son inertie, dont ils étaient en grande partie la cause , devenait un nouveau grief.

non plus que les autres passages qui avaient pu blesser Henri III. De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, par Charles La«itte. Paris, 1841, in-S".

' Ibidem,

Que pouvait craindre de son côté Elisabeth? L'adroite princesse ne négligea rien pour calmer sa colère et pour le détourner de ses premières velléités belliqueuses. Peu de jours après l'exécution de Marie Stuart , elle consentit à recevoir Roger, le valet de chambre du roi , auquel , depuis son arrivée , elle avait refusé toute entrevue. Elle lui déclara, avec une hypocrisie larmoyante, « qu'elle était extrêmement affligée de la mort de la reine d'Ecosse; que son intention n'avait jamais été de la faire mourir;... que Davison l'avait surprise, mais qu'il était en lieu sûr où il en répondrait » . Et « avec des démonstrations grandes d'ennui « , elle le chargea de dire tout cela à son maître. Enfin, après s'être rendue pendant plus de quatre mois invisible à Ghâteauneuf , elle le fit prier de venir au palais. Elle avait préalablement mis Destrappes en liberté. Devant Ghâteauneuf elle joua la même comédie que devant les ambassadeurs écossais. Elle lui prit familièrement le bras, et, en présence de Walsingham qui avait déjà préparé le terrain, elle lui dit en riant : « Voici notre homme qui m'a voulu faire tuer. » Elle ajouta que « c'était chose qu'elle n'avait jamais crue» ; qu'elle l'avait «toujours tenu pour gentilhomme d'honneur qui l'aimait et auquel elle voudrait fier sa vie;... qu'elle avait connu la vérité » , et « que ce n'était qu'une affronterie de deux coquins»;... que maintenant elle «l'aimait et estimait plus que jamais » , le priant de « vouloir être ministre pour la restreindre en amitié » avec le roi son maître. Elle se montra tour à tour affable, enjouée, caressante, spirituelle, et fit tant et si bien qu'elle finit par dérider l'accommodant Ghâteauneuf. Puis , le prenant par la main et l'ayant attiré dans un coin de sa chambre, elle aborda le côté le plus délicat de l'entretien : la mort de la reine d'Ecosse , sujet dangereux que l'ambassadeur avait mis tous ses soins à éviter. Elle lui dit que, depuis qu'elle l'avait vu , « il lui était advenu le plus grand malheur et ennui que jamais elle eût reçu , qui était la mort de sa cousine germaine, de laquelle elle jurait Dieu, avec beau-

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