DE DOMINIQUE BOURGOING
MÉDECIN DE MARIE STUART PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS d'apRÈS UN MANUSCRIT DU SEIZIÈME SIECLE
Le manuscrit du Journal de Bourgoing, qui est entre nos mains, n'est point une minute, mais une copie du seizième siècle faite sur l'original. Le copiste, dans sa précipitation ou sa négligence, a mal lu nombre de passages et commis quantité d'erreurs. Nous avons collationné attentivement son manuscrit avec un savant archiviste -paléographe de nos amis, M. Guigue, et nous avons eu soin d'en relever, autant que possible, toutes les erreurs. Indépendamment des noms propres qu'il a mal lus ou qui étaient mal orthographiés sur l'original, le copiste a tronqué plusieurs phrases et plusieurs mots, sans parler de ceux qu'il a omis. Le plus souvent nous avons laissé tels quels dans le texte ces mots et ces phrases altérés , en ayant soin de les rectifier dans les notes autant que possible. Parfois, pour rendre la lecture du Journal plus facile , nous avons restitué entre deux crochets les mots oubliés ou altérés, lorsque l'erreur était éndente et que le sens général de la phrase nous dictait, pour ainsi dire, le vrai mot, ou le membre de phrase oublié. Quant aux noms propres, nous les avons presque toujours laissés dans le texte tels qu'ils sont tombés de la plume du copiste , en nous attachant à les reproduire dans les notes avec leur véritable orthographe , et en indiquant la qualité ou la fonction des personnages. De plus,
lorsque l'auteur a négligé dans sa rédaction d'indiquer les noms des interlocuteurs, nous avons eu soin de les placer entre deux crochets.
Outre ces notes rectificatives, nous avons eu soin de signaler par d'autres notes toutes les parties inédites du Journal, et, pour celles qui n'offrent que des variantes, de rappeler au lecteur les documents contemporains avec lesquels on peut les conférer. Cette comparaison nous a conduit, notamment en ce qui touche la correspondance de Paulet, à la preuve évidente de l'authenticité du Journal. Les événements les plus secrets qui se passent dans la prison de Marie Stuart sont racontés d'un côté par le geôlier, de l'autre par le serviteur de la reine , souvent de la même manière et aux mêmes dates , suivant le mode de supputer du calendrier anglais. Des notes, où nous avons rapproché les deux textes, feront partager, nous l'espérons, notre entière conviction au lecteur. Enfin, nous avons eu soin d'appeler son attention sur plusieurs passages caractéristiques qui prouvent que le Journal ne peut avoir été rédigé que par le médecin de la reine d'Ecosse.
PUBLIÉ POUR LA PREJIIÈRE FOIS d'aPRÈS UN iMANUSGRlT DU SEIZIÈME SIÈCLE
Le jeudy xi« aoust mil v" iiii" vi ', la Reyne envoya M^ Gurlle, qui avoit acco.ustumé d'estre employé à son affere, comme ayant charge de escripre au Sr. Amyas^, pour luy faire entendre que Sa Majesté desiroit s'aller promener après le disner. Auquel feust respondu que la Reyne pourroit sy elle voulloit; mais, si elle trouvoit bon, que le lendemain Sa Majesté pourroit avoir meilleur
1 11 août 1586. (21, nouveau style).
Nous ferons remarquer au lecteur, une fois pour toutes, que Dominique Bourgoing, rédigeant son Journal en Angleterre, fait invariablement usage du calendrier anglais, de dix jours en retard sur le calendrier grégorien, dont les Anglais n'avaient point encore adopté la réforme. Ainsi leur 1*"^ août correspond au 11 août du calendrier grégorien, leur 11 août au 21 août de ce même calendrier, et ainsi de suite. Parfois nous aurons soin de rapprocher le vieux et le nouveau style, pour les dates les plus importantes. Dans le cours de notre récit et dans les notes , nous avons constamment adopté les dates du calendrier grégorien.
2 Amyas Paulet ou Poulet, le geôlier de Marie Stuart. Le manuscrit porte quelquefois cette orthographe Amyuas, qui figure plus ou moins mal la prononciation anglaise, Amaias.
passetemps, d'aulfant qu'il y avoit ung gentilhomme, environ troys mil distant, nommé M' Waser Astsheton*, qu'il luy donneroit' le plaisir d'un cerf, qui voulloit qu'elle tuast de sa main propre, oultre elle avoit faict peu de temps auparavant, l'an que M« Beguet^ lui avoit logé, ce Sr. Amyas n'estant pas présent. Sa Majesté, désireuse bien fort de tel passetemps, fut bien joieuse et l'accepta fort voluntiers; et encores qu'elle fist difficulté à cause Jiu jour du vendredy, toutesfois ayma mieulx passer oultre que de perdre si bonne occasion, craignant de ne la pouvoir recouvrir quand elle vouldroit.
Le lendemain vendredy xii<' jour, tant pour à cause du jeune que pour cause d'une petite pluye, fut remys au lendemain; auquel jour rien ne se put faire à cause du mauvais temps. Le dimanche et lundy furent passez à cause des festes.
Donc Sa Majesté, qui n'oublioit la chasse et en grand désir d'avoir ce passetemps promis, sans se doubter de rien, sans apparance aulcune d'autre chose, envoya sommer les sieurs Amyas et [G.] Paullet * de sa promesse; la quelle accordèrent ^ Sa Majesté se mit en bon ordre, espérant voyr quelque honneste compaignye; feust suivye de M^ Nau" qui ne s'estoit pas oublyé de se parer, de M" Curlle ", Mrs. Melvim * et Bourgoing, son médecin, Bastien Pages porte manteau et Annibal ", avecq les arbalestes et flesches
1 Sir Walter Aston. Sa maison, située auprès du parc de Chartley, avait été choisie par sir Amyas Paulet pour y séquestrer Marie Stuart, en attendant que les agents d'Elisabeth pussent s'emparer de ses papiers.
2 II faudrait lire : qui lui donneroit le plaisir d'un cerf qu'il voulait, etc.
3 II s'agit sans doute d'un magistrat de la contrée, nommé Bagot, dont il sera fait plus d'une fois mention dans le récit de Bourgoing.
* Il s'agit sans doute du fds d' Amyas Paulet; la conjonction et, ainsi que le verbe au pluriel, ne permettent pas de douter que Bourgoing ne parle de deux personnes.
5 Plusieurs historiens ont dit que l'invita'ion à la prétendue partie de chasse fut faite par Paulet le 8 août, et que ce fut ce jour-là même que la reine d'Ecosse fut transférée à Tixall. D'après le Journal, l'invitation fut faite le 8 et la translation de la reine n'eut lieu que le 16 du même mois (v. s.).
6 Le secrétaire de Marie Stuart pour le français. '' Curie, secrétaire de Marie Stuart pour l'anglais.
8 Melvil, maître d'hôtel de la reine. Dans les documents du temps, le nom de Melvil est le plus souvent écrit : Melvim ou Melvin.
9 Valet de chambr;:. Liste des noms des serviteurs de la reine d'Ecosse, dans Labanoff, t. VU, p. 250.
de Sa Majesté, tous à cheval et en honneste appareil poLir luy faire honneur en une prétendue compagnye; mesme chacun estoit si joyeulx de ceste belle chasse. Comme il n' estoit permis à personne en icelle promenade de cheval d'aller à pied, il ' permit ce jour là beaucoup de valetz de suivre " les chevaulx , dont il se repentit apprès, toutesfois ne laissa de poursuivre l'entreprise.
Sa Majesté, montée à cheval, chemyna bien ung mille et en telle allégresse que nous laissasmes^, sans y penser, Sr Amyas avecq quelques ungs de ses gens qui estoient demeurés oultre, il est à présupposer, pour se joindre avecq les autres qui n'estoient pas loing de là cachés. Oultre, je crois, ayant passé ung peu avant, la royne, advisée par M. Nau que le Sr. Ammias estoit derrière, s'arresta jusques ad ce qu'il feust venu, et luy voulant faire courtoisie speciallement , oultre , il est à présupposer, pour le singulier passetemps qui luy avoit esté faict, luy dict qu'elle s' estoit advancée sans y penser et qu'elle craignoit que luy, estant malade et mal commode de son corps, ne pouvoit aller si fort et suivre si grand train. Sur quoy ne respondit que courtoisement, feignant qu'en partye il avoit esté retardé derrière pour la trop grande quantité et nombre de valletz et serviteurs à pied qui estoient sortis plus que pensoit ny ne voulloit. Après lesquels propos, nous advançasmes quelque peu plus de chemin sans penser à autre chose, lorsque le Sr. Ammias approcha de la Reyne et luy dict : « Madame, voicy ung des serviteurs pensionnaires de la Reyne ma maitresse qui a ung message à vous faire de sa part. » Et soudain, M"^ George^, habillé de serge verte passementée, oultre il est besoing à tel habit, et, à ce qu'il me semble, homme d'environ cinquante ans, descendit de cheval, vint à Sa Majesté, qui ne bougea dessus son cheval, et luy dict telz propos :
il Madame, la Reyne ma maitresse treuve fort estrange que vous,, contre l'accord et pacte que vous avez faict ensemble, vous ayez entreprins contre elle et son estât, ce qu'elle n'eust jamais pensé, sv
1 Amyas Paulet.
^ Ce verbe, à la première personne du pluriel, prouve que l'auteur du Journal assistait en personne à la prétendue partie de chasse.
3 Sir Thomas Gorges, gentilhomme pensionnaire d'Elisabe"th. Il avait été envoyé, dès le 9 août, à Chartley, pour porter à Paulet les instructions de Walsingham, et pour assister Paulet dans sa mission. The Lelter-Books of sir Amias Poulet, keeper of Mary Queen of Scots, p. 252 à 255.
elle n'eust veu elle mesme de ses propres yeulx et le tient pour seur. Et pour aultant qu'elle sçay t que quelqu'uns de voz serviteurs sont coupables et chargez de ce, vous ne trouverez mauvais s'ils sont séparez d'avecq vous. Le reste, le sieur Ammias le vous dyra. »
A quov Sa Majesté ne pouvoit respondre aultre chose sinon que, quant à elle, elle n'avoit jamais pensé, tant s'en fault qu'elle l'eust voulu faire, et de quelque part que ce fust, elle' estoit mal advertye; qu'elle s'estoit tousjours montrée en son endroit bonne sœur et bonne amye, et qu'elle sçavoit bien que ce n'estoit pas la première foys que Ton l'avoit mal informée d'elle et faicl de mauvais offices en son endroit.
Ledit George remonte achevai. Cependant Sa Majesté dict : « Je voy bien qu'il fault retourner », et appelle M. Nau, lequel, tout incontinent qu'il fust approché de Sa Majesté, en feust retiré avecq telles paroles : u Ostés, ostés, ne le laissés parler à elle » , et M. George s'entremit entre eulx deux.
A quoy résistant, M. Nau soustint force ^ qu'on ne le debvoit empescher de parler à sa maîtresse. Ledit George luy dict aussy que ce n'estoit à luy d'empescher qu'il ne feist le commandement de sa maîtresse. En feust faict de mesme à Mr. Curlle, lequel crioit tant ainsi qu'il vouloit prendre congé de sa maîtresse et s'advança monté sur ung petit nargue'. Et Mr. Nau, qui avoit ung grand cheval de coche , qu'il avoit prins pour mieulx courir et paroistre à la chasse, feust en danger d'estre renversé entre les chevaulx. Enfin, destournés tous deux, ne parlèrent à la Royne et ne la virent plus lors.
Soudainement le Sr. Ammias commanda que on leurs ostast leurs armes, espée et dague, que tous, estans à cheval, avoient accoustumé de porter sans qu'il feust auhrement deffendu*. Et au mesme
1 La reine d'Angleterre.
2 Tl faut lire : avec force.
3 Nom particulier donné à quelque cheval du pays, que l'on ne trouve pas dans les plus vieux dictionnaires de la langue française.
* Tous les détails qui précèdent et qui suivent, sur la translation de Marie de Chartley à Tixali, étaient inconnus jusqu'à ce jour. C'est le Journal de Bourcjoing qui nous les fait connaître pour la première fois. Élisabetli, fort désireuse de savoir tout ce qui s'était passé à cette occasion, en avait fait demander à Paulet un récit fidèle. Il s'empressa d'obéir; mais comme Elisabeth garda cette Relation entre ses mains, on n'a pu !a retrouver au State Paper s Office.
instant, le Sr. Ammias commanda la garde d'un chascun de nous à quelqu'un de ses servyteurs, présent à cheval, pour en respondre et nous conduire. A quoy estoit présent M. Wade, sans qu'il se monstrast et s'entremeslast en rien.
Ainsi furent enmenez Mr. Nau et Mr. Curlle par M. Georges en ung villaige, à part, et chascun en une chambre, sans parler ensemble, et Didier sommeiller qui fut mené là mesme par ung des gens dudit Amyas, sans sçavoir que c'est qu'il faisoit; M. Melvim en la maison de M. Ghaffonne où il ne demeura que cette nuict, d'aultant que, le lendemain, il fust mené au logis de M. Chagues ' où il demeura, recepvant courtoisie de chasser et promenades telles
qu'il pouvoit en telles affaires jusques au plus (lacune), comme
apparoistra cy dessoubs.
Comme l'on commença de tourner bride, tous cheminasmes en une trouppe des asurvennuz ^, devant, en un mesme chemyn, environ ung ou deux mil et à grand pas, jusques à ce que moy, qui m'estoys joinct au plus prez delà Reyne que je pouvois et lasuivois tousjours, je l'advertis que nous n'allions pas le chemyn que .nous estions venus, et que on nous menoit aultre part. Sur quoy Sa Majesté- a appelle le Sr. Amyas qui cheminoyt doulcement devant. Elle luy dict : « Nous n'allons pas au logis! » Et [lui] respondant que non, [S. M.] luy replicqua où il la menoit? — Luy dict que non pas loin. — Mais Sa Majesté luy dict qu'elle voulloit retourner à son logis et qu'elle ne passeroit pas oultre.
Sur lesquels propos, [S. M.] descendit de cheval, et, fort indisposée, ne pouvant chemyner ne aller, se assist premièrement sur terre, puis se myt au giron d'une de ses filhes de chambre appellée Curie; et là interrogoyt le Sr. Amyas où il la voulloit mener; qui respond qu'elle seroit en ung bon lieu et plus beau que le sien , et qu'elle ne pouvoit retournera son logis; que c' estoit peyne perdue de demeurer là, ny de résister. Elle, disant qu'elle mourroit plus tost là, [il] la menaça d'envoyer quérir son coche et la mestroit dedans, en commandant à ses gens de l'aller quérir. Luy feust respondu que les chevaulx de coche n'y estoient pas, que M. Nau en avoit ung et Bastien ung autre. Sur ces entrefaictes, ceulx qui mar-
1 Chatam, dans un autre passage du manuscrit. Paulet, dans sa correspondance, dit que Melvil fut confié à la garde de M. Treutham.
2 G'est-à-dire : des gens de Paulet qui étaient survenus.
choient devant, ne reçardans derrière enlx, furent en peu de temps eslogfnez bien loing, nous perdirent de veue et ne les vismes plus despuis, le sieur Amyas demeurant tout seul, avecq environ huit ou dix de ses gens qui marchoient derrière, où il se trouva bien estonné sans que il en feist beaucoup de semblant.
Sa Majesté ainsi assise, pleurant et se doulourant de telz falctz, disoit au Sr. Amyas que c'estoit une grande pityé qu'elle fust menée en telle sorte, elle qui estoit princesse libre et estrangiere; que c'estoit procedder trahileusement en son endroit; que on luy avoit donné une charge [de] geollier plus tost que ung honneste homme n'eust entreprins une telle commission. En parlant le plus hault qu'elle pouvoit, disoit qu'elle estoit Reyne aussi bien que la Royne d'Angleterre et d'aussi bonne maison qu'elle; qu'il ne falloit pas la traiter en ceste façon, à l'apetit de ses ennemis qui ne demandoientaultre chose que sa ruyne; qu'elle ne sçavoit pourquoy telles choses se faisoient; qu'elle n'avoit rien faict pour estre manyée ainsi ; qu'elle ne pensoit que la Reyne d'Angleterre entendoit cecy, mais que c'estoit son mauvais conseil qui luy estoit ennemy ; que l'on print bien garde à ce que on faisoit et qu'il pourroit advenir que cest acte seroit cause de respandre beaucoup de sang et de la mort de beaucoup ; que les roys et princes estrangers s'en pourroient ressentir quelque jour et en prendre la vengeance sur l'Angleterre.
Quoy oyant, le sieur Amyas s'ennuyoit et disoit qu'elle se appaisast et qu'elle ne se molestast davantaige, qu'elle n'auroit point de mal; que ce qu'on en faisoit estoit pour juste cause et qu'il n'y avoit point de remedde; plus elle demeureroit là, plus elle feroit de mal et qu'il falloit passer oultre. Où il fut remonstré à Sa Majesté par moy et ses gens qu'elle print patience; qu'elle avoit eu beaucoup d'afflictions en son aage, qu'elle avoit porté patiemment; qu'il falloit, qu'elle se monstrast constante et robuste en cecy avecq ung cœur royal, qu'il falloit résister à l'affliction; qu'il n'y avoit point de conseil à la force à la quelle nous n'estions capables de résister. Que pour ce qu'elle estoit entre la main de ses ennemys, que je ne trouvois pas bon qu'elle demeurast davantaige entre les mains de ses ennemys; qu'elle n'y pouvoit demeurer toutte la nuict; que plus elle tarderoit, pis il viendroit, puisqu'il falloit partir; que ne'sachant où on la menoit, elle se pourroit ennuitter et estre par les chemyns de nuict, qui donneroit occasion plus
aysement à ses ennemys de luy faire plus de mal et executtèr plus aisément leur mauvaise volonté; que ce qu'elle feroit maintenant, ce seroit par force.
Et [S. M.] demandant au Sr. Ammias sy elle avoit à aller loing, luy fut dict : environ troys mil, répétant en ung beau lieu où elle seroit bien et mieulx logée et qu'elle n'auroit faulte de rien. Et [S. M.] se plaignant pour la faulte de ses gens pour la servir, et de ses habillementz et garnitures de nuict, [Sr. Amyas] lui respond qu'elle auroit ses gens, filles et serviteurs et garnitures et qu'ils y seroient aussi tost qu'elle mesme.
Donc, par importunité, [S. M.] se leva et se faisant soullager par dessoubs les bras, se retira près d'un patis, environ trente pas, et là et sur le pied d'un arbre, fit sa prière à Dieu qu'il eust pitié de son peuple et de ceulx qui travailloient pour elle, demandant pardon de ses offenses, qu'elle recongnoissoit estre grandes et mériter punition; qu'il luy pleust se souvenir de son serviteur David sur lequel il avoit estendu sa miséricorde et l'avoit dellivré de ses ennemys, et que sur elle sa main feust estendue, personne inufille à tous et qui ne servoit de rien, reservant son peuple fidelle et le dellivrant de la main de Pharaon, et fist sa volunté d'elle qui ne desiroit rien en ce monde, biens, honneurs, ny puissance ou règne mondain, seullement l'honneur de son sainct nom et sa gloyre, et la liberté de son esgliseet du peuple chrestien, luy offrant son cœur et qu'il cognoissoit bieii quelle estoit sa volunté et son intencion.
Moy, la soulevant par les bras, leva de ce dict endroit, et, ne sachant que pouvoit estre, l'advertis que, par adventure, la Reyne d'Angleterre estoit mallade et peult estre morte et qu'il pourroit estre que [1'] Angleterre , pour éviter plus grand trouble, se vouïloit ' venir servir d'elle, et ses amis mettre sa personne en sauvette ou ses ennemys en plus seure garde, par adventure par l'advis du conseil.
Sur quoy, s'adressant au sieur Ammyas , [S. M.] luy dict qu'elle ne savoit soubs quelle autoritté il faisoit cecy, et que le conseil n' avoit point d'auctoritté sur elle pour la manyer ainsi; [Sr. Amyas] respondant que ce n' estoit point le conseil et que c' estoit par une personne qui avoit aultant d'authoritté que le conseil et estoit le conseil mesme, luy monstra une lettre qu'il tirade son sein, signée
1 Le verbe est au pluriel dans le manuscrit.
Elizabeth, escripte d'une autre main, en petit pappier, le sommaire de laquelle estoit en partie le messaige de M' George sus escript, et en partie mandant au Sr. Ammyas de mettre la Reyne en quelque lieu seurement, avecq tel nombre de serviteurs qu'il adviseroit, jusques ad ce qu'il eust entendu autres nouvelles de la court.
Sur cella, la Reyne, se plaignant qu'elle voyoit bien que c'estoit de l'industrye de ses ennemys, protesta du tort que on luy faisoit, invocquant Dieu, et, en après, avecq toutte importunitté, remonsta à cheval.
Estant en tel trouble et ne sachant qu'on vouUoit faire de Sa Majesté, doubtant qu'on luy vouleust faire quelque tort à sa vie, je m'acosté dudit sieur Amyas et luy priay qu'il eust pitié d'une princesse en trouble et affligée, et qu'il ne [se] mist en tort de fere mal à sa vye, qu'il se comportast en sa commission en homme de bien; que, comme la courtoisie et charitté avoit tousjours eslé louée en ung chacun à bon droict de ce qui ce feust*, aussi la cruaulté [a] esté blasmée, voyre à ceulx qui, de droict, la pou voient exercer; qu'il advisast que les roys et princes donnent bien souvent des commissions en collere, desquelles ilz sont bien marris après, quand elles sont mises en exécution, et ceux là ont esté loués qui, ne les ayant exécutez sur le soudain, [ont esté] *, et bien souvent, mieulx venus envers leurs princes, lesquels estans venus en leur température, regrettans le commandement qu'ilz avoient faictz , estans bien ayses que ceulx qui avoient la commission, ne l'avoient executté, louans la prudence du commissaiie qui n'auroit executté de sang froid, à la soudaine, ce que le prince avoit commandé estant courroucé et en collere, recognoissant le mal et interest qui s'en feust ensuivy, quelques foys au grand destryment de son honneur et estât; qu'en luy mesme il [le] congnoissoit saige et advisé, que sa discrétion estoit capable déjuger du tout et qu'il le mesureroyt; que, proceddant par doulceur et courtoisie, ayant mesme esgard au sexe et qualitté de la personne de laquelle il avoit la charge, il s'aquesteroit plus d'honneur que faisant ou exécutant son commandement , en ne mitigant à sa commission , il ne pourroyt recepvoir de grâce et recongnoissance de son prince, et que luy seroit une
' Il faut lire : de qui que ce fût. 2 Mots en blanc dans le manuscrit.
perpétuelle honte et reproche à luy et sa postérité d'avoir esté emploie en. acte de cruaulté ou d'avoir executté icelle. Tout homme saige, prudent et discret se peut' déporter honnestement de telle commission et mandement, sans faire tort ny à son prince ny à l'honneur de soy mesme, comme aussi soit que certaines personnes soient plus aptes à une chose que à une aultre, et leur convient mieulx aux ungs que aux autres de fere ou entreprendre ung plus tost que l'autre, et ce qui ne peult estre reprins en ung est très grand deshonneur à l'autre , tant pour sa quallité , charge et vaccation que pour son honneur et louange.
[Le Sr. Amyas] me respondit^ qu'il prenoit bien ce que je luy disois, mais que la Reyne luy faisoit tort, qu'il n'estoit point geollier, qu'il estoit gentilhomme, encore qu'il n'eust pas grand moyen; qu'il estoit noble, fidelle et homme de bien, et repetta alors que, aultrefois, il avoit dict que les geolliers estoient ordonnés pour les criminels, et que, s'il estoit geollier, il falloit qu'elle feust gardée [comme une] criminelle ^.
Et luy replicquant qu'il avoit affere à une Reyne et qui estoit en affliction, qu'il ne falloit pas prendre garde à ses propos, que je ne pense pas qu'il y eust personne qui, se voyant en telle détresse, n'eust occasion de dire du pys qu'elle pourroit, ne treuvant ny remedde ny secours et se treuvant du danger près, il me dict que Sa Majesté n'auroit point de mal et qu'il ne faisoit pas du pis qu'il pouvoit. Et tousjours repettoit ce mot de geollier; et certainement disoit que Sa Majesté avoit esté mal conseillée, et qu'il y avoit quelque grand'chose et quelque grande occasion.
Pourquoy moy, ce faisoit quoy que ce fust, je luy replicquay que oultre il pouvoit consulter, que oultre il pensoit que Sa Majesté eust esté mal conseillée, que aussi il pouvoit penser que la Reyne sa maîtresse pouvoit avoir esté mal advertie; que, oultre les princes se meynent bien souvent pour ceux qu'ils affectent ', aussi sont-ils bien souvent trompés; que Sa Majesté, encore qu'elle eust beaucoup
1 II y a dans le texte : se peuvent.
2 Encore un passage où l'auteur du Journal parle à la première personne, ce qui désigne évidemment Bourgoing, puisqu'il était le seul des serviteurs de la reine qui, en ce moment, fût resté auprès d'elle.
3 Après le mot gardée, il y a : d'un criminel dans le manuscrit, ce qui n'offre pas de sens.
* Sont menés bien souvent par ceux qu'ils affectionnent.
^7i MARIE STQART.
d'ennemys en Angleterre et en aucuns pays de l'Europe, que c'estoit chose asseurée qu'elle n'estoit pas sans ennemys; que ceulx icy, desquelz, par adventure-, il y en avoit à la court près de la Reyne, ne s'espargnoient pas de nuyre à Sa Majesté et ne faisoient difficulté de mettre en avant tout ce qu'ils luy pensoient faire tort et rapporter beaucoup de choses qui, apparentes à la soudaine, se treuveroient faulses et contre toute vérité. Et le laissant, m'advanceant pour estre auprès de Sa Majesté, à laquelle, après luy avoir conté succinctement une partye des propos que j'avois eu avecq le sieur Amyas, l'asseurant ' de sa part qu'elle n'auroit point de mal, ny de faulte de chose qui luy seroit requise pour ses nécessitez et commoditez.
Comme nous eusmes chemyné quelque espace de chemyn, [le Sr. Amyas] s'adviza que Laurent * tenoit la bride du cheval de Sa Majesté et parloit avecq elle, qui fust cause qu'il l'osta, non sans grande résistance, et l'envoya à Chartley avec Georges 3, serviteur du sieur Melvim, et Henry *, serviteur du sieur Nau.
Approchés que nous feusmes de Thigueshaal % logis deM. Water Atshon *, chevalier, justice paix, où Ton menoit la Reyne, le Sr. Amyas s'approcha de la Reyne et [dit] qu'il avoit encore un mot à luy dire, qu'estoit qu'il falloit que M«. Elspetz Prepoint ^ departist d'avecq elle. Et là se [présenta] ung gentilhomme nommé M. Shatame ', lequel estant venu pour sçavoir s'il pourroit recepvoir Mr. Melvym " qu'on luy avoit amené, sans en avoir esté adverty, et l'ayant reffuzé, fut chargé de tous deux'" (et toutesfois
* Lisez : Casseuray.
2 Lawrence, ou Laurent, serviteur de Curie, secrétaire de la Reine pour l'anglais et l'écossais.
3 Georges, serviteur de Melvil, maître d'hôtel de la Reine.
* Henry, serviteur de Nau. Voir, dans Labanoff, t. VII, p. 250 et suiv., la liste des noms des serviteurs de Marie Stuart.
5 Tixall.
6 Walter Aston.
' Mistress Elisabeth Pierpont ou Pierreppont.
8 Chatam ou mieux Treutham, d'après la correspondance d'Amyas Paulet.
9 C'est pour cette raison que Melvil et Mistress Pierpont, ou Pierrepont, ne figurent pas dans la liste des serviteurs de Marie Stuart présents à Chartley le 29 août, liste dressée ce jour-là par les commissaires anglais. Voir Labanoff, t. VII, p. 250.
'0 De Mistress Bess ou Elisabeth Pierrepont et de Melvil.
ne se virent l'un l'autre), qui la print en charge et l'emmena, non sans grands pleurs, regretz et lamentementz, tant du costé de Sa Majesté, qui n'en avoit point d'occasion, que delà part deladamoiselle, qui avoit esté meschante et ingrate. Sa Majesté debvoit plus tost regretter de ne l'avoir jamais veue que de la voir ' séparée d'avec qelle.
Sa Majesté, arrivée au logis et menée en sa chambre, m'envoya demander au Sr. Amyas qu'il avoit faict de Didier son sommellier, qui avoit son verre et sa couppe en charge. Et [lui] respondant qu'il pensoit qu'il feust avecq elle, [il] se monstra esbahy, dont fut à présupposer qu'il avoit esté emmené , comme dessus , sans commandement. Et luy promit qu'il seroit incontinent en sa maison et l'envoya quérir, comme il feyl l'appoticaire *, Gervais % Jehanne Kenady *, Gilles Maubrvin ^, avec Martin " l'escuyer ''j lesquels tous, estans demeurez au logis de Charteley, avoient esté infermez* par M. Waade.
Après soupper, Sa Majesté envoya demander ses besongnes de muyct qui luy furent envoyées, et que, puisque le Sr. Amyas n'avoit puissance de l'accommoder mieulx, elle estant mallade et ayant faulte de beaucoup de choses qui luy faisoient besoing, qu'elle le pryoit de luy envoyer une plume et de l'encre et du pappier pour escripre une lettre à la Royne d'Angleterre.
Et luy, ayant respondu que n'en bailleroit point", luy fut remandé qu'elle treuvoit bien estrange qu'elle ne peust escripre, veu que c'estoit la chose qui luy avoit esté tousjours plus libre, et que la Reyne d'Angleterre l'avoit priée ne faillir luy escripre en quelque affere ou accident qu'elle se treuvast; demandant s'il y
* De l'avoir dans le manuscrit, ce qui n'offre pas de sens.
2 Gorion.
3 Le chirurgien.
* Jehanne Kennedy, ^ Gillis Mowbray.
6 Martin, le cuisinier.
' L'écuyer de cuisine.
8 Lisez ; enfermés,
9 Paulet, dans une lettre qu'il adressa à Walsingham, le 27 août, lui parle du refus qu'il fit à sa prisonnière de lui donner de l'encre et du papier. The LeUer-Books of Amias Poulet, p. 277.
avoit nouvelle commission qui cmpeschast d'escripre; qu'elle demandoit et appelloit tesmoignaige et protestoit devant tous de la rigueur qui luy estoit faicte.
[Sr. Amyas] respondit qu'elle print tel tesmoignaige qu'elle vouldroit, mais qu'elle n'envoiroit aucune lettre jusque à ce que il eust auctoritté de la court.
Et [S. M.] requérant qu'il vint à elle ou qu'elle yroit à lui pour parler, [il] ne voullut le permettre aucunement.
Sur les entrefaictes que l'on menoit la Reyne audict lieu, et Mrs. Nau, Curie, Melvym en d'autres, Mr. Vuade ' estoit à Chartelay où il feyt enfermer tous les autres serviteurs, qui estoient demeurez, en divers lieux de la maison, et touttes les filles, et la femme de Bastien avec mistresse Curie près acouclier; se saisyt de touttes les clefs des portes de la chambre et cabinet de la Reyne et de tant de coffres qu'il peut , et des clefs des portes des chambres de ceulx qui estoient absents avecq Sa Majesté, et scella du cachet touttes les serrures qu'il peut.
Le lendemain xvii" aoust^. Sa Majesté estant encore au lict, je fus envoyé quérir par le Sr. Amyas pour aller parler à luy, et, avant que descendre, ayant demandé à Sa Majesté sy elle avoit rien à luy mander, me dict que sceusse premièrement ce qu'il me voulloit. Et, despuis, ne me fut permis de remonter vers Sa Majesté, ains emmené à Chartelay où je demeuray prisonnier avecq les autres attendans le retour de la Reyne; et m'envoya audit Chartley contre ma volunté, résistant tant qu'il me feust possible, soubz prétexte qu'il falloit que j'assistasse quand on visiteroit ma chambre pour respondre de ce qui estoit. Et, apprès avoir dict que mes coffres estoient ouvertz en ma chambre, qu'ils pourroient visiter sans moy, me fut promis que je retournerois le jour mesme. Toutesfois ne s'en feist rien.
Ce jour d'huy et lendemain, M. Vuade, M. (nom en blanc'),
1 Waad. Voir Camden, édition Elzevir, p. 441.
^ D'après cette date, la translation de Marie de Cliartley à Tixall avait eu lieu le 16 août, et comme elle fut ramenée le 25 août à Chartley, son séjour à Tixall ne fut que de neuf jours, et non de quinze ou dix-sept, comme l'ont supposé plusieurs historiens. Le Journal de Bourgoing est le seul document qui donne des détails sur le séjour de Marie Stuart à Tixall, et qui en fixe la durée à neuf jours, d'une manière pr,écise.
3 Bagot, magistrat.
Maners, chevalier de grand'maison et justice paix, qui mesmes avoient esté employés aux troubles de la Reyne pour le duc de Norfolls; ensemble M. Vuater Atshon ', aussi chevalier et justice paix, au logis duquel estoit la Reyne retenue, pour lesquels je feus mené avecq mon frère ^ à Charteley, furent occupez à visiter les chambres, cabinets, coffres et cassettes, pappiers, livres et tout ce qu'ils pouvoient soubsçonner contenants quelques pappiers, pour confirmation de ce qu'ils cherchoient, tant appartenante la Reyne qu'à ses serviteurs, les portes desquels ils avoient cachettées. Et enfin, le xvin« au soyr, emportèrent troys coffres chargez de pappiers indifféremment de touttes sortes, une partye qui estoient des afferes particulières de son domaine, estât de ses serviteurs ', n'ayant, que je croy, le loysir de les visiter particuUierement; en somme, semblant estre iceulx disans qu'ils avoient trouvé ce qu'ils cherchoient.
Ce jour x.vii[i''] au soir, sur les quatre heures, Pasquier, qui avoit esté enfermé en une chambre séparée des autres , fut emmené à Chartley au logis de M. Gresseley.
Et moy, incontinent après, par importunité que je fis, allé au cabinet de Sa Majesté pour prendre quelque chose precieulx pour santé*, espérant retourner par devers elle, [fus] renvoyé à la loge de la porte où j'avois demeuré tout le jour, attendant qu'ils descendissent de la chambre de la Reyne, qui fut environ les sept heures du soir. De là vindrent en ma chambre pour la visiter, où ne trouvèrent rien. Me fut commandé demeurer et avoir patience pour quelque temps, me donnant liberté de descendre par la cour. Je obtins le lendemain, par la faveur de Madame, de manger en commung avecq les autres serviteurs. Je retiray mes lettres et pappiers qu'on m'avoit emporté pour visiter; mais, tous les soirs, à
* Walter Aston.
2 Dans la liste des noms des serviteurs de Marie Stuart qui fut dressée à Chartley le 29 août 1586 par les commissaires d'Elisabeth, on ne voit pas figurer le frère de Bourgoing, qui n'était probablement auprès de lui que comme visiteur.
3 Les commissaires d'Elisabeth s'emparèrent aussi de toutes les cassettes et pierreries de la reine d'Ecosse. Voir V Inventaire des joyaux appartenant a Marie Stuart, saisis à Chartley en août 1586, Labanoff, t. VII, Appendice; voir aussi, dans le même recueil, t. VII, p. 231, l'Inventaire de la (jarde-robe de Marie Stuart.
^ Ce passage indique que l'auteur du Journal était le médecin de la Reine.
certaine heure, on venoit prendre la clef de la chambre, pensant nous enfermer dedans toutte la nuict. Et, le lendemain, la porte nous estoit ouverte, qu'on envoya quérir deulx chevaulx de la Reyne, ung pour M. Nau et l'autre pour Gurlle, avec des habillementz, pour les mener à Londres, et partirent le vendredy, dix neufviesme, traictés, à ce que l'on dict, fort rudement. Il n'est certain quand Pasquier ' fut emmené, parceque son cheval, sur lequel j'estois monté et party de Chartelay, fut envoyé , et quelques jours après ses ^ qu'il avoit emprunté.
Le mardy xxiii" ensuivant, mistresse Barbey Maulbray ', femme de Mr. Gurlle, accoucha d'une fille, environ les cinq heures du matin.
Le mercredy xxiiii*, comme nous délibérions de faire baptiser la fille, n'ayant ouy nouvelles de Sa Majesté, pendant le disner, M. du Preau '' fut emmené d'avecq nous, et, à ce jour mesme, Elspectz Bras et sa maitresse mistresse Pourpoinct ^. Cependant tous nous autres demeurasmes tous estonnez, n'attendant synon que l'on nous separast les ungs d'avecq les autres; avyons toutesfoys tousjoLirs espérance que Sa Majesté retourneroit le jour suivant.
Le jeudy xxvi"". Sa Majesté fut renmenée à Chartelay en grande compaignye, après avoir esté estroictement retenue au lieu de Tiqueshal, bien venue d'un chacun de nous qui l'entendions en bonne dévotion, non sans pleurs et larmes d'un costé et d'autre.
* Voir la Liste des noms des serviteurs de la Reine d'Ecosse qui se trouvaient à Chartley le 29 août 1586, Labanoff, t. VII, p. 250 et suiv. Le nom de Pasquier ne figure pas en eflet dans cette liste.
2 Mot illisible.
3 Barbara Mowbray.
^ L'aumônier de Marie Stuart avait été confié à la garde d'un M. Gresley. Il ne figure pas, en effet, dans la liste des noms des serviteurs de Marie Stuart qui se trouvaient à Cbartley le 29 août.
s Mistress Bess ou Elisabeth Pierpont ou Pierrepont. Elle ne figure pas non plus dans la liste des serviteurs de la Reine qui fut dressée le 29 août suivant.
*> C'est par une erreur du copiste que le manuscrit porte la date du 26 ; il faut lire : le 25 , comme le prouvent d'ailleurs tous les documents anglais et, en premier Heu, une lettre de Paulet adressée à Walslngham, le 27 août : « Le 25 courant, lui dit-il, cette dame fut ramenée ici, etc. » (^The Letter-Books of Aniias Poulet, etc., p. 275.) C'est donc par erreur que le prince Labanoff a supposé que Marie ne fut ramenée à Chartley que le 30 août. T. VII, p. 250.
Et, à ce jour mesme, visitasmes apprès les autres, comme celluy qui retourne en sa maison. Après que les pleurs y eurent passé, [Sa Majesté] ne trouva rien à dire synon des pappiers qui luy avoient esté emportés, comme est dict cy dessus. Eî fut trouvé ung linge duquel a voit esté détaché une promesse en parchemyn, d'entre M., Nau et M[istress] Elspectz Pourpoinct ', pour mariage, qu'ils avoient prins dans ung coffre de ses damoiselles qili , consentantes avecq quelques autresde la maison, avoient signé audit contract, et lagardoient secrettement. De quoy Sa Majesté fut fort courroussée, tant pour l'honneur de M. Nau, que pour ce que le dict sieur de Malvin avoit juré et fait promesse solempnelle, ad ce estant constrainct par Sa Majesté, qu'il ne l'espouseroit jamais, ny ne luy feroit aucune promesse.
Sa Majesté, après son arrivée, visita par plusieurs fois ladite accouchée^ jusques au sixiesme ou septiesme de septembre qu'il luy fut mandé que, icelle se portant bien, elle n'avoit plus besoing d'estre visitée de Sa Majesté, et que telle visitation avoit esté soufferte par charitté et par pitié que le Sr. Amyas Paullet avoit eu en ceste affaire de ceste damoiselle; qu'elle n'estoit accoustumée et n'estoit capable de gouverner en accouchement, parceque c'estoit le premier. Et, dans les vingt quatre heures après, touttes ses damoiselles furent aussi deffendues d'y aller plus, ou descendre les degrés.
Le neufviesme dudit mois, le Sr. Amyas m'envoia quérir pour faire entendre à Sa Majesté que luy, [en] semble avecq M, C. Baquet^, avoient cinq ou six mots à luy dire et qu'ils desiroient de l'aller trouver.
A quoy Sa Majesté respond qu'elle estoit bien mallade et prinse d'un bras et d'une jambe, couchée au lict et en mauvais poinct pour parler d'affaire; qu'elle le pryoit de la laisser reposer pour ce jour, n'estant pas capable de traicter d'affaire de conséquence, et suspendre jusques au lendemain ou autre jour qu'il adviseroit, et, pour aucune affaire qu'il luy mandast, qu'elle y donneroit le meilleur ordre qu'elle pourroit; qu'elle ne désiroit pas d'estre troublée pour le présent.
' Lisez : Plerjiont ou Pierrepont.
2 Mistress Barbey ou Barbara Maulbray ou Mowbray, femme de Curie, dont Bourgoing a parlé plus haut.
3 II est désigné sous le nom de Richard Bagot dans les Annales de Camden.
[Le Sr. Amyas] replicqua que ce n'estolent pas affaires de conséquence, mais qu'il a voit advisé que, cependant que M. Baquet estoit là et venu expressément, il estoit besoing de parler à elle, et que c'estoit une affaire qu'il ne pouvoit communiquer à ses gens, et qu'il falloit qu'elle entendist, premièrement que d'en parler à aucun de ses serviteurs, et qu'il Tasseuroit qu'ils auroient bientost faict et qu'ils ne la molesteroient point, s'il luy plaisoit d'estre quiette et de ne se troubler point elle mesme, repettant qu'il n'y avoit que cinq ou six motz. Et ayant entendu, après s'en estre enquis, que Sa Majesté estoit sur son lict, ne se pouvant ayder, et, en oultre, mal en ordre pour le recepvoir, [le Sr. Amyas] dict qu'il sçavoit que c'estoit [que] malladie, qu'il n'estoit pas estrange, mays qu'il desiroit que ses serviteurs ne fussent dans sa chambre.
Luy et M. Bacquet venans, fut incontinent suivy de son fils, M. George Paulet, Dareil', d'Espen, ses principaulx serviteurs et gentilzliommes en bon nombre, avecq l'espée et la daigue. Entrèrent en la chambre de Sa Majesté, seul avecq M. Bacquet, tous les autres demeurans en l'antichambre, fit sortir tous les serviteurs et damoiselles hors de sa chambre, [ce] qui nous esmeut tous, ne sachant que soubsçonner d'une telle façon que de faire et inaccoustumés de telles paroUes *. Le meilleur que j'en peus faire fut de me tenir à la porte, soubz prétexte que Sa Majesté estoit seulle et deux hommes avecq elle, fort triste et pensif, dont je ne me voullus partir au premier commencement qu'ils disoient avoir charge de ne laisser personne; et enfin fut souffert pour moy seul.
Toutesfois, le cirurgien demeura avec nouz *. Et ledit sieur Amyas remonstra à la Reyne les troubles qui estoient au royaume
1 Darrell, maître d'hôtel envoyé par Elisabeth pour diriger la maison de la Reine d'Ecosse.
2 Voir tous les détails de cette visite domiciliaire dans la lettre de Paulet du 10 septembre 1586, insérée dans le tome III de YHistoire d'Ecosse de RoBERTSOK, Pièces historiques, n° 48, p. 459 et suiv. Cette lettre figure aussi dans le recueil intitulé : The Letter-Books of Amias Poulet, etc., p. 288 à 292.
3 Ces dçux adjectifs sont au pluriel dans le manuscrit, ce qui n'offre aucun sens.
* Il résulte de ce passage que Gervais, le chirurgien, assistait le personnage précédent, qui ne peut être autre que le médecin, auteur de cette Relation.
JOURNxiL INEDIT DE ROURGOING. 481
et que on la chargeoit de ce, et estoient advertis que son argent estoit cause de tout et luy faisoit grand tort; que, par icelluy, elle avoit suborné beaucoup de personnes en Angleterre et delà la mer qui s'estoient très mal comportez et monstrez traîtres et meschans à leur patrie, et, partant, que le conseil avoit advisé qu'il falloit qu'elle donnast son argent entre ses mains.
Sa Majesté, bien estonnée de ce nouveau messai'ge, luy respond qu'elle ri'avoit point d'argent et qu'elle n'avoit jamais suborné ' personne. Et, sur quelques particullieres que le Sr. Amyas apporta, [S. M.] dit que, quant à elle, elle n'avoit jamais recherché personne, et que, si quelqu'un lui avoit faict plaisir ou s'estoit offert à luy faire, qu'elle n'avoit pas voullu estre ingratte; qu'elle l'avoit recompensé de leurs peynes et recongnu le plaisir qu'ilz luy avoient faict en Testât où elle estoit, et que, s'ils estoient venus à elle, elle ne le pouvoit reffuser, ny ne voulloit leur demeurer i-edebvable et qu'elle ne le debvoit faire pour son honneur; qu'elle avoit receu des lettres et des pacquets pour ses affaires de France et de son domaine, par quelques ungs qu'elle n'avoit jamais veu ny congneu, mais de leur bonne volunté estans venus à elle, mais qu'elle se soubmettoit à tout ce qu'on vouldroit, s'il se pouvoit trouver qu'elle en eust recherché aucun, induict ou invité à ce faire; qu'elle ne bailleroit point son argent et que ce n'estoit point à luy ni au conseil de la gouverner; qu'il n'avoit point d'auctoritté sur elle et qu'elle ne feroit rien en cest endroict pour eulx.
[Le Sr. Amyas] dict qu'il falloit qu'il l'eust et qu'il avoit mené Mr. Baquet, gentilhomme de respect et solvable, pour tesmoing, l'assurant qu'il ne luy en seroit faict tort aucun, et qu'elle ne perderoit rien, mais seullement, les choses estant en tel estât, qu'il estoit besoing qu'elle le mist entre ses mains, qu'elle ne s'en troublast pas davantaige, et qu'il le valloit mieulx donner de bonne volunté que si fut forcée et en fit plus grand bruit.
Sa Majesté refusant, [le Sr. Amyas] lui dict que, si elle ne donnoit, qu'il le prendroit de force. — [Sa Majesté] respond qu'il le pouvoit faire, mais qu'elle ne recongnoissoit personne qui luy deust commander. Et resfusant la clef de son cabinet, [le Sr. Amyas] dict qu'il romproit la porte. — [Sa Majesté] dict qu'il ne l'espargnast pas. — [Luy dict Sr. Amyas] qu'elle commandast à [Elisabeth] Gurlle qu'elle la luy baillast. — [S. M.] respondit qu'elle n'en feroit rien.
Sortit le Sr. Amyas de la chambre pour la venir demander à ladite Elspectz * qui lui reffusa, si elle n'estoit commandée expressément de Sa Majesté. Et, sur ces entrefaictes, à demy en collere, [le Sr. Amyas] nous fit tous retirer au fond de l'antichambre. Auquel luy demandant que c'est qu'il voulloit faire de caste princesse ainsi mallade et affligée, nous dict, la plus part pleurant, qu'elle n'auroit point de mal, qu'on le creust sur sa parolle et sur son serment, et que personne ne s'en fachast ou troublast aulcunement; et nous asseuroit, plus estonnez que jamais, le mieulx qu'il pouvoit. Et luy, après avoir esté et venu vers Sa Majesté, en faisant myne de forcer la porte, Elspectz Curlle fut appellée et bailla la clef par commandement de sa maîtresse. Laquelle, voyant tel effort, et toutte seulle en sa chambre, dont personne n'ausoit approcher, gardez par les gens du Sr. Amyas, toute impotente qu'elle estoit des bras et jambes, sans pantouffle et souiller, se leva de son lict et les suivyt, se traynant le mieulx qu'elle peut dans son cabynet, et, là, leur [rejmonstra que cest argent qu'ils prenoient (or est à notter que le Sr. Amyas avoit eu adresse, comme est à présupposer, par M. Vuade, de l'endroict où il estoit et de la somme tant d'icelluy que de celluy de Mr. Curlle qu'ils emportèrent aussy) estoit ung argent qu'il y avoit long temps qu'elle gardoit pour vin dernier secours, quand elle viendroit à mourir, tant pour faire ses funérailles que pour subvenir et conduire ses serviteurs cha;cun en leurs pays, après sa mort; ce qu'ils pouvoient bien voir par ses pappiers, entre lesquels ils treuveroient ung double ou broullar de son testament qu'elle avoit faict de sa main, n'y avoit pas long temps, où estoit le reolle de ceulx desquels elle ordonnoit qu'il feust distribué, et comment et combien chacun en debvoit avoir pour sa part; qu'elle avoit promis à son conseil de n'y toucher point, par l'advis duquel elle le reservoit à ceste bonne occasion, et qu'elle mesme avoit juré de ne le rompre jamais, ny en oster ung denier et de permettre qu'il en fust osté durant sa vie; qu'elle ne sçavoit que c'est que ce seroit d'elle; que, pour le moings, ils laissassent cest argent à ses serviteurs qui, pour adventure, estoient en peyne et n'en avoient point, ou, pour le moings, qu'ils luy en laissassent pour leur donner et distribuer, ainsi qu'il avoit esté ordené et réservé pour cest effect. Et [eux] ne voullant
» Elisabeth.
consentir, [Sa Majesté] les prya, pour le moings, de luy en laisser une partye pour ses nécessitez; qu'estant mallade, il n'y avoit point de raison de la laisser sans argent, luy [Amyas] respondant qu'elle n'auroit faulte de rien, qu'elle en demandast et que l'on luy fourniroit de tout, mais qvi'on ne luy laisseroit point d'argent entre ses mains.
Et ainsi s'en allèrent, et ne luy donna [le Sr. Amyas] que dix escus pour jouer et s'esbattre. [Ils] descendirent à la chambre de M. Curlle [pour y saisir les sommes] ' qu'il avoit eu pour son mariage, et furent contraintz de remonter et les prendre de sa sœur Elspectz qui les avoit en garde. A laquelle, sur sa requeste, luy font [promesse] ^ donner descharge, puis la refusèrent quant elle eust livré l'argent.
Et en cest instant, [le Sr. Amyas] emmena Catherine Bras' en la chambre de M[istress] Curlle où elle demeura quelques jours; puis envoya hors de la maison. Le lendemain fut envoyé Bastien * et toute sa famille en sa chambre, !Vl[istress] Curlle, sa garde et Catherine en la sienne, Baltazard ^, Robin Morton ", Nicolas' et Charles ' en la garderobbe; et despuis, à la requeste de Sa Majesté, luy fut accordé Robin Mocton au lieu de Baltazard, et deppuis pas ung d'eux ne vit Sa Majesté. Quelques jours après, fut enmenée Marie Paiges ^ et tirée par force d'auprès le chevet du lict où disnoit Sa Majesté, ne voullant sortir, et demeura avec son perejusques au temps qu'elle fut renvoyée quérir, comme apparoistra cy après. Tellement qu'il ne demeura avecq Sa Majesté que Jehanne Kennedey, Renée Beauregard , Gilles Maulbrei , Elspectz Curlle, damoiselles'", et Suzanne, pour l'heure, chambrière de Bourgoing,
1 Les mots entre crochets ne sont pas dans le manuscrit. Le copiste les a sans doute omis.
2 II y a -promis dans le manuscrit.
3 Catherine Rraye, femme au service des dames d'honneur. ^ Rastien Pages, valet de chambre de la Reine.
^ Raltazard, tailleur de la garde-robe.
6 Robin Morton, tailleur de la garde-robe.
' Nicolas, pâtissier.
8 Charles Plouvart, brodeur.
9 Fille de Rastien Pages. Il y a, par erreur, dans le manuscrit, furent emmenés. Voir la Liste des noms des serviteurs de la Reine d'Ecosse qui se trouvaient a Chartley le 29 août 1586, Labanoff, t. VII, p. 250.
1" Jeanne Kennedy, Renée Reauregard, Gillis Mowbray et Elisabeth Curie
médecin, Jacques Gervais, chirurgien, et Pierre Gorion appoticaire', Annibal Stuart*, vallet de chambre, Didier Giffrart soumellier', Jehan Laudet *, panetier, Martin Iluet, escuyer de cuisine % Robin Hamelton, son ayde*, et Ambren, tournebroche, et Silvestre lluet, fils dudict escuyer Henri ^. Après avoir eu permission de servir la Reyne quelques jours, furent renfermez avecq son cocher, deux autres palfrenyers, serviteurs qui gouvernoient les chevaulx, sans communicquer avec personne. Ainsi demeurasmes bien estonnez et en doubte d'estre encore séparez et retirez de jour en autre.
Quelques jours après, le sieur Amyas désire de parler à la Reyne, si elle le vouloit quiectement [ouir] et n'user point de mauvaises parolles en son endroict et se contenir de l'injurier. Et estant auprès de Sa Majesté, accompaigné [de] Monsieur Bacquet, qui parla plus particullierement de ces troubles, que deppuis que l'Angleterre estoit, il n'y avoit eu trouble si grand, et n'estoit advenu entre-, prinse ou trahison si grande ny si horrible que ceste-cy. Si elle en estoit coupable ou consentante que Dieu le savoit, mais qu'il avoit esté prins quelques ungs qui avoient depposé de grandes choses et entre autres un Bas Breton ° ; qu'il y avoit six hommes qui avoient entrepris de tuer la Reyne [d'Angleterre] et qu'on debvoit enlever Sa Majesté [la Reine d'Ecosse] hors de sa maison, mettre le feu, de
dames d'honneur de la Reine, toutes Écossaises, à l'exception de Renée Beauregard, qui était Française.
1 Dans la liste des serviteurs donnée par Labanoff d'après un document officiel du temps, l'apotliicaire est désigné sous le nom de INicolas de la Marre. C'est une erreur. Tous les autres documents s'accordent à le nommer Gorion ou Gorjon.
- Annibal Stuart était peut-être quelcjue fds naturel d'un Stuart. La Reine, dans son testament, lui donna mille francs et le recommanda à son cousin le duc de Guise, qui était parrain d'Anni!>al.
•5 11 est simplement désigné sous le nom de Didier dans la liste donnée par le prince Labanoff.
■4 John Lawder, panetier, Ecossais.
^ Martin Huet, maitre cuisinier. Il est désigné simplement sous le nom de Martin dans la liste donnée par Labanofl.
6 Sous-cuisinier. Voir la liste du prince Labanoff, t. VII, p. 251.
' Lisez : Huet.
8 Lisez: Babington. Le copiste avait mis d'abord ung Babinton; jiuis, croyant s'être trompé, il a effacé ce mot et l'a remplacé par ung Bas Breton.
nuict, aux granges de dehors, pour faire sortir ses gens ' au secours et dresser quelques charrettes pour empescher qu'ils n'entrassent^, et ce pendant on debvoit venir le tuer luy, [Amyas] et ses gens, et l'enlever, elle, avecq quelques ungs de ses serviteurs, et que^ à deux ou troys mil de sa maison, vers les garennes, debvoient estre appoinctés un nombre de chevaulx pour la conduire jusque ad ce qu'elle feust en seuretté, plus lolng delà, en ung-autre endroict; que c'estoit ung grand cas, si elle en estoit consentante; qu'elle pouvoit bien savoir qui en estoit; qu'il pensoit qu'elle estoit mal conseillée, qu'elle avoit eu des serviteurs aussi meschans qu'il estoit possible de treuver; que Mr. Nau avoit ung esprit si muant et si arrogant qu'il ne se pouvoit arrester, et estimoit que tout ce qu'il pensoit debvoit incontinent estre faict, et avoit l'ambition et l'entendement de telle sorte si empris qu'il ne pouvoit souffrir rien au dessus de luy, voulloit commander et estre le maistre partout et ne cedder à quel que ce feust, et qu'il luy avoit faict grand tort.
Sa Majesté disant qu'elle ne savoit rien de tout cella, qu'elle ne congnoissoit point Babinton et qu'elle n'avoit jamais entendu parler de telles entreprinses contre la Reyne, et que, quant à ses serviteurs, ils ne luy avoient conseillé que choses bonnes et louables, et que, quand bien ils le auroient entrepris, qu'elle n' estoit pas si destituée d'entendement qu'elle ne seust bien ce qu'elle en debvoit prendre et suivre, comme ainsi feust qu'elle avoit esté long temps expérimentée avidit affere pour sçavoir choisir ce qui est bon ou mauvais.
Luy redouble que Babinton avoit confessé de grandes choses et que les catholicques se debvoient révolter et qu'il pensoyt qu'il avoit chargé Sa Majesté; qu'elle ne pouvoit nyer qu'elle avoit esté accoinctée de luy, et qu'elle luy avoit escript, et luy à elle, et qu'elle avoit eu intelligence avecq beaucoup du pays et estrangers, en ceste entreprinse.
[S. M.] respond que autresfois elle avoit ouy parler d'un Bas Breton ^, mais qu'il y avoit plus de dix ans; qu'elle ne sçavoit que c'est qu'il estoit devenu, et n'avoit ni veu ni congneu autre per-
1 Les gens d'Amyas Paulet.
2 Qu'ils ne rentrassent.
^ Lisez : Babington. C'est pour la seconde fois que le copiste du seizième siècle a estropié ce nom, après l'avoir bien écrit plusieurs fois, pour le
48G MARIE STUAllT.
sonne, ny eu intelligence, ny pour l'entreprinse qu'il disoit, ny pour autre; qu'elle avoit reçu quelques foysdes lettres de ses amys, qui s'estoient offert de leur bonne volunté à luy fere plaisir et service, mais qu'elle n'avoit entreprins rien de ce faict; que tant s'en fault qu'elle eust suborné aulcun; que bien souvent elle a receu des lettres de personnes desquelles elle n'avoit jamais ouy parler auparavant, et d'autres qu'elle ne savoitd'où elles venoient, ny de quelle part; et que Brasseur de Loges luy avoit apporté beaucoup de pacquetz sans sçavoir d'où ils venoient et sans qu'il eust parlé ny congnoissance avecq personne qui luy appartint, et qu'il luy avoit emprunté de l'argent; que, par pitié, (faisant entendre qu'il estoit endebté et en affere), elle luy en avoit preste, mais qu'il ne se treuveroit pas qu'elle l'eust suborné ny praticqué par aulcun moyen que ce soit, ny faict parler à luy; que on ne la peult empescher d'avoir intelligences et congnoissances et qu'elle ne doibt rendre compte, mais que c'est pour son affaire propre; qu'il n'est pas besoing que tout soit à la vue et au desconnu d'un chascun et que tous le seussent. Et, en après, soubrit au Sr. Amyas, l'invitant * tousjours à confesser quelque chose et esseoit * de descouvrir quelque consentement par ses parolles, et enfin luy dict qu'on parleroit plus amplement à elle et qu'il estoit besoing que le tout feust esclarcy. D'où Sa Majesté print occasion de penser qu'elle seroit examinée, mais personne n'y pensoit que ce feust de la façon que l'on verra cy après.
Environ le quinziesme dudict mois, Sr. Amyas fit advertir Sa Majesté qu'il estoit très utille et pour sa santé et pour la commoditté d'icelle mesme, et que ainsy à grande raison elle avoit désiré, la maison de Chartley [estant] mal sayne, comme mesme il avoit experimentépour sa part, de partir pour aller habiter en une autre maison de la Reyne, à trente mil près de Londres, sans la voulloir nommer, où elle seroit très bien , et qu'elle se preparast tout à son ayse pour y aller quand il luy plairoit, et que ce seroit à son choix, aussi tost ou tard qu'elle vouldroit, et qu'il veoyt bien maintenant
remplacer par Bas Breton. Plus loin, il l'a rétabli sans altération jusqu'à la fin de sa copie.
* Qui l'invitait toujours.
^ Essayait.
que l'occasion pourquoy on avoit prins son arguent, estoit de peur que Sa Majesté n'en donnast ou mal usast par les chemins, ce qu'il n'avoit pas sceu, non plus que son parlement, mais qu'il estoit asseuré que l'on luy rendroit quand elle seroit à son logis.
Qui respond [S. M.] qu'elle ne desiroit aultre chose, toutte indisposée qu'elle estoit, et aymoit mieulx sortir de bonne heure de peur de devenir pis; qu'elle estimoit d'estre, dans deux ou troys jours , plus apte pour partir '.
Et , dès lors , on commença de ployer bagaige et préparer le tout pour le parlement qui debvoit estre le mardy suivant, xx'^ du dit mois; mais feust retardé jusques au lendemain, à cause que la resolution du logis appoincté, qu'on estymoit estre ou Woulstre ou bien Chartfort, chacun fut changée, et fut choigi Fortringham ^, chasteau de la Reyne [d'Angleterre] en Nortampton; de sorte que là fallut envoyer destorner les charrettiers qui avoient prins le chemyn et au susdit lieu appoincté. De touttes les quelles choses nous n'estyons advertys que bien secrettement et mal asseurement, et Sa Majesté ne fut jamais asseurée où on la menoit , non pas le dernier jour mesme qu'elle arriva à son nouveau logis, ymaginant tantost que on la menoit en ung costé, tantost à ung autre; et, avant que partir, le matin, on luy disoit qu'elle avoit grande ou petitte journée à faire, quelquefoys combien de mil, mais \a.v ais ne luy voulloient dire le lieu où elle debvoit coucher ceste nuiCi.
Cependant qu'on se preparoit pour la partence, le Sr. Amyas advertit Sa Majesté d'une requeste que Bastien luy avoit présentée pour obtenir quelques recompenses de Sa Majesté et de l'argent pour faire son voyage, pour lequel il prya incessamment, non seullement pour luy, mais aussy pour tous ses serviteurs, tant ceulx qui estoient au logis que pour M. Melvim et M. du Preau, qui estoient à deulx ou trois mil loing, pour les distribuer de Targent de Sa Majesté.
[S. M.] reffusa tout à plat qu'il fut rien distribué par ses mains* de son argent, demandant qu'on luy rendist et qu'elle en dispo-
* Une lettre de Paulet à Walsingham, du 15 septembre (v. s.), vient confirmer le récit de Bourgoing sur l'empressement que montra Marie à quitter Chartley. The Letter-Books of sir Amias Poulet, p. 292 et 293.
2 Fotheringay.
3 Par les mains d'Amyas Paulet.
*88 MAUIE STUART.
seroit à sa volunté, el qu'elle ne le voulloit faire son trésorier, craignant tirer à conséquence. Et, après beaucoup de debas d'un costé et d'autre, Sa Majesté s'accordoit et demanda qu'on luy envoyas! quelques deux cens escus qu'elle leur feroit distribuer par les mains dudit sieur Amyas- Lequel manda qu'il donneroit tout ce qu'elle vouldroit à chacun, soubz son seing et sa descharge, mais, résolument, qu'elle ne manyeroit point d'argent. Et enfin fut contraincte de faire ung mémoire, de sa main propre escript el signé, ainsi mallade et ne se pouvant que bien peu ayder de sa main, par lequel elle ordonnoit quarante escus pour Bastien % xxx^' pour MM. Curlle; à Baltazard «, Nicolas S Laurent * et Charles % chacun dix escus , à Henry " ses gaiges entiers de vingt escus et trente schelins, à Elphe Bautolier', sa lavandière, vingt escus; auxaullres deux*, chacune xl schelins; faisant entendre que ce qu'elle en faisoit estoit par contraincte et pitié; que ses serviteurs estoient en danger de nécessité, despourveuz " d'argent par les chemyns, les adressant pour le reste à l'ambassadeur de France, qui leur donneroit pour achever leur voiage en France où ils seroient payez de leurs gaiges et auroient recompense chacun en son endroit. Nous feusmes advertis que cest argent ne fut donné de long temps après.
Le lundi ensuivant, M' George, gentilhomme pentionnaire de Sa Majesté [la Reyne d'Angleterre], qui avoit emmené prisonniers Mrs. Nau et Curlle, arriva en poste avecq Monsieur Standelin '%
* Bastien Pages, valet de cliambre de Marie Stuart. ^ Tailleur de la garde-robe,
3 Nicolas, pâtissier.
* Laurent ou Lawrence Barloe, domestique de table. S Charles Plouvart, brodeur.
^ Henry, domestique de Nau.
' ElisabetVi Butler, Anglaise, une des trois blanchisseuses.
^ Alice Sharpe et Alice Forster. Nous avons relevé tous ces noms sur la Liste des 720ms des serviteurs de la Reirie d'Ecosse qui se trouvaient a Charlley le 29 août 1586; Labanoff, t. VII, p. 250 et suiv.
" Desprouveuz, dans le manuscrit.
10 Stallenge , huissier du Parlement. C'est ainsi que le nomme toujours Paulet, mieux renseigné que Bourgoing. Ce ne fut point à sir Walter Mildmay et à Barker, greffier du Parlement, comme l'a dit Howell et ceux qui l'ont copié, que fut confiée la mission de conduire la reine à Fotheringay, mais a sir Thomas Gorges , gentilhomme pensionnaire d'Elisabeth , à Stallenge et à
avecq leurs pistolJets à la ceincture; lesquelz, tant pour ce qu'ilz nous paroissoient ung peu esmeuz que parce que nous ne pouvyons soubzçonper pourquoy ils estoient venus, nous mismes tous en opinion qu'ils estoient venus pour quelque mauvaise affaire, et ne feusmes asseurez que jusque au mercredy que le vismes parler à Sa Majesté plus courtoisement que nous n'espérions.
Le mercredy suivant, qui estoit le jour sainct Matliieu, xx[i'=] septembre', Sa Majesté, preste à partir, furent fermées touttes les portes des chambres où estoient ses serviteurs à demeurer, avecq gardes aux fenestres, de peur qu'ils ne parlassent à elle où qu'ils la peussent veoyr.
[Sa Majesté] se fit porter en son coche, ne se pouvant ayder, et se feist mettre le dos du costé du cocher, tant pour son ayse, que pour [ce que] l'autre costé du coche estoit plus capable de tenir les ordres dont elle avoit mestier par les chemyns et ranger ses damoiselles pour la tourner et mouvoir de costé et d'autre, que pour avoir la commoditté de veoyr mieulx ceux qui estoient derrière, alloient et venoient, et quelle contenance ils faisoient, laquelle, ainsi tournée, elle voyoit en face; aultrement située, n'eust peu veoyr ceux de devant que par derrière. Ainsi pensoit que, si on luy eust voullu faire mal , elle eust veu venir le coup ; davantaige pour avoir commoditté de parler à son cocher et de s'enquérir de luy de ce qu'ils faisoient ou disoient.
Sa Majesté, partye de Gharteley, fut accostée de M. Gorges, lequel, comme il s'est congnu deppuis, avoit quelques charges, ensemble Mr. Standelin^, qui se quallifyoit gentilhomme huissier, de conduire la Reyne; et ce, il estoit à présupposer, tant pour la disposition du Sr. Amyas Paulet, qui ne pouvoit chemyner qu'en coche, que pour l'asseurance par les chemyns, prenant la conduicte de quelques gentilshommes qui estoyent appoinctez de certaine '... ou plus tost espyons de chemyns, menans avecq eux environ deux cens chevaulx. Chacun ung homme de cheval portoit la livrée
Paulet. C'est ce qui résulte de la correspondance de ce dernier, comme du Journal de Bourgoing.
' Il y a xx^ septembre dans le manuscrit; c'est le 21 qu'est le jour de saint Matliieu.
^ Stallenge, dans la correspondance d'Amyas Paulet.
3 Mot illisible.
de son maistre, qui une lance ou hallebarde ou javelyne, aucuns des arcs et bien peu des harquebuses ou basions à feu, la plus part avecq l'espée et la daigue, moitié chemynans au devant par forme d'avant garde et l'autre derrière en forme d'arrière garde. Au meillieu, Sa Majesté et ses serviteurs près d'elle, que suivoit M* Amyas en ung coche, sa femme et famille en ung autre, ses gens, gentilshommes, serviteurs et soldats à cheval, faisant l'environ devant la première et dernière coche, tous avecq harquebuses et mesche allumée, et la couple de pistoUets à l'arçon de la selle. M. Gorge et M. Stalin chacun sa pistollet à la ceynture, et Mr. Gorge ung petrinal à l'arçon, costoyant la coche de la Reyne,
Icelluy Gorge, servant' la Reyne, et tenant quelque peu de propos, luy dict qu'il avoit quelque chose à dire à Sa Majesté de la part de sa maîtresse.
A quoy elle respondit qu'elle prioit Dieu que son messaige fut meilleur et plus agréable que celluy qu'il luy avoit faict dernièrement.
[A] quoy qu'il respondit qu'il estoit serviteur.
De quoy Sa Majesté se contenta, luy disant aussi qu'elle ne luy en donnoit le tort, et, de là en avant, n'eurent gueres de propos par les chemyns, jusques à la descente au logis de Burton'; l'ayant conduitle jusques en sa chambre, luy dict qu'il desiroit de parler à elle, craignant delà troubler, estant lassée de sa journée.
Le lendemain xxir septembre v"* iin" vi', Sa Majesté, après son disner, s'aprestant pour partir, desjà toutte la compaignye attendant en ordre par la ville et devant sou logis, envoya quérir Mr. Gorges, ayant esté jusques à présent en grande inquiétude de sçavoir ce qu'il avoit à luy dire, qui estoit :
Que la Reyne d'Angleterre sa maîtresse trouvoit fort estrange et n'eust jamais pensé que la Reyne mesme eust vouUu entreprendre telles choses qui avoient esté descouvertes contre elle, et qui luy estoit parente et en mesme quallité, et de faire mettre la main sur
1 II faudrait lire probablement : suivant la Reyne.
2 Burton, dans le Staffordshire, en tirant vers le sud-sud-est. La date du passage de Marie en ce lieu, donnée par le manuscrit de Bourgoing, est confirmée par une inscription latine gravée à la pointe de diamant sur une vitre du château de llill Hall. Miss Strickland.
elle qui estoit Reyne sacrée*. Et juroit ledit Gorges que sa maitresse ne fut jamais si estonnée de chose que ce feust ^, ny si troublée et faschée que c'estoit advenu ^;.^. que sa tnaitresse sçavoit bien que si elle eust envoyé Sa Majesté en Escosse, qu'elle n'estoit pas seurement et que ses subjectz luy eussent faict ung mauvais tour; de l'envoyer en France, qu'il n'y avoit point de propos, qu'on l'eust estimée une sotte.
Sa Majesté respond que, quant à elle, elle n'avoit jamais rien entrepris ny pensé d'entreprendre, ny contre elle, ny contre son estât, et qu'elle n'estoit pas de si peu de considération de voulloir faire mourir ou de mettre la main sur un oinct telle qu'elle estoit [elle] mesme, et qu'elle s'estoit comportée en son endroit comme devoyt; qu'elle ne sçavoit pas si la, Reyne sa bonne sœur avoit fait comme Saul; que tant s'en fault qu'elle eust voullu penser à telle chose que, comme elle sçavoit bien, que par plusieurs foys elle l'avoit advertie de tout ce qu'elle pouvoit sçavoir à l'encontre d'elle, l'advertissant qu'elle se donnast de garde; qu'il y avoit beaucoup de gens en son pays qui avoient diverses intentions et entreprinses; que si elle voulloit communicquer avecq elle, ensemble pourroient mettre ordre à tout et par ce moyen l'asseurer. A quoy elle n'avoit jamais esté ouye, mais plustost mesprisée et mal traictée avecq les rigueurs qui pouvoient estre faictes, non pas à ung prisonnier, non pas de sa qualitté, ou qui auroit esté prins en guerre, ou pour quelque forme d'hostilité, ou sur lequel on auroit quelque drolct, mais quasy sur une personne privée et subjecte, et pire, comme si estoit quelqu'un sur lequel on eust puissance de mort et de vye, ou droict de tourmenter et affliger, luy ostant touttes les commodittés de la vye humayne, sans pouvoir communicquer avecq parens ny amys, ny personne que ce soit, renfermée, gardée soubz le commandement d'un homme sans la volunté duquel elle ne pouvoit rien faire ne désirer; qu'il luy avoit esté aussi rigoureux qu'il pouvoit estre, non seuUement en sa liberté et captivitté, mais pour son boire et manger, pour elle et pour les siens. Que,
* Les paroles échangées alors entre l'envoyé d'Elisabeth et Marie Stuart ne sont mentionnées que dans le Journal de Bourgoing. Le manuscrit porte : de chose (jue ce fait,
^ Il y a dans le manuscrit : que c estoit advenu à madite tnaitresse, ce qui n'offre pas de sens.
pendant le temps de sa captivitté, la Reyne d'Angleterre avoit maintenu, soustenu et aydé ses subjects ennemys et alliené le cœur de son filz d'avecq elle, ostant ce qu'il luy avoit esté possédé, et mesme, de nouveau, avoit faict une ligue avecq luy, le séparant d'avecq elle, et en laquelle ligue elle n'estoit nullement comprise ny receue, mais délaissée et rejettée comme une personne abjecte et abandonnée sans aulcun confort ou espoir, et privée de tout bien. Que d'ore à présent* elle n'avoit peu communicquer avecq personne, tout moyen luy estant osté, mais que si tous les primats chrestiens, ses parents et amis, et alliez, esmeuz de pitié et avans compassion de sa fortune, s'estoient mis en debvoir de la soulager et ayder en sa misère et captivitté, se voyant destituée de tout service, ne pouvoit ^ avoir moings faict que de se jetter entre leurs bras et se mettre à leur mercy; qu'elle, toutesfoys, ne sçavoit quels estoient leurs desseings, et que c'est qu'ils auroient entreprins, ou esté en intencion de faire, qu'elle ne s'en mesloit point et ne s'en estoit nullement du monde meslée, et que, s'ilz avoient faict ou entrepris chose que ce fut, qu'elle s'en prist à eux, et qu'ilz estoient pour en respondre, non pas elle. Que la Reyne d'Angleterre sçavoit bien que Sa Majesté l'avoit advertye qu'elle print garde à elle et à son conseil, et que, par adventure, lesRoys et princes estrangers pourroient entreprendre quelque chose à son occasion. Sur quoy ladite Reyne d'Angleterre luy avoit respondu qu'elle estoit bien asseurée des estrangers et de ses subjectz, et que on n'avoit que faire d'elle.
Nulle replicque s'en ensuivyt synon que Mr. Gorges respondit qu'il pryoit Dieu qu'il fut ainsi, et, despuis, il n'y eut que deulx propos entre eux sur les chemins, se mettant en debvoir en touttes façons de faire bons offices par les chemyns, tant pour son logis que commodittez requises au voiage.
Partis que feusmesdeBroten', environ les unze heures [x]xir septembre, arrivasmes au chasteau nommé Hastz *, appartenant au comte de Iluntington, distant dudit Broten environ sept milles, où nous couchasmes pour ce jour.
* Que depuis lors jusqu'à présent.
'^ Ne pouvant avoir, dans le manuscrit. 3 Lisez : Burton, dans le Staffordshire.
* Hlll Hall.
Le lendemain, xxiii®, partis à dix heures du matin, ari'ivasmes à la ville de Renester, distant environ quinze mil, et fut Sa Majesté logée en l'hostellerie des faulxbourgs, à l'Ange.
Le xxiiii" partismes, environ la mesme heure, et arrivasmes assez tard, à cause de lapluye, au logis d'un gentilhomme nommé Mr. Roger Svjth, au hallage de Ilestymshsire en Rutland, distant comme dessus.
Le dimanche [xxv^], arrivasmes au chasteau de Fortringham ', distant quasi comme dessus, maison de la Reyne d'Angleterre, et passasmes par le chasteau Collunw^aston, maison appartenant à ladite Reyne, distant d'environ quatre ou cinq mille.
Sa Majesté, à son arrivée et le lendemain, debatit fort justement pour son logis et la commoditté d'icelluy et de ses gens, comme trop estroictement logez et mal commodément'^. On ne fit que bien peu amender, synon que telles promesses furent faictes qu'il sembloit que le Sr. Amyas ne desiroit la mal contenter, mais faisoit dilligence pour les commodittés, désirant luy donner plus grand eslargissement. Et, cependant, [il] feist fermer et murailler tous huys et advertit qu'il soubçonnoit pour sa seuretté. Ung jour, toutteffoys, ils tombèrent en propos l'ung contre l'autre. Sa Majesté se plaignoit fort du Sr. Amyas, en la présence du Sr. Standelin qui estoit demeuré au logis, et M. Gorges partit dès le lundy pour aller à Londres.
La plainte que Sa Majesté et ses gens faisoient de leur logis, fondée speciallement sur ce qu'on voyoit beaucoup de beaulx et grands logis inhabitables, fut cause que l'on congneut qu'il debvoit venir quelques seigneurs du conseil d'Angleterre, d'aultant que le logis, comme on disoit, estoit restenu pour les lords, advant que
* Fotlieringay. La Reine arriva à Fotheringay le 25 septembre. Le jour même de son arrivée, Paulet écrivait à Walsingham que, suivant ses instructions, il avait envoyé, jour par jour, à Cecil une Relation de ce qui s'était passé pendant le voyage. II lui annonçait de plus que sir Thomas Gorges partait pour Londres afin de faire à la reine un rapport verbal sur sa mission. Toutes ces lettres de Paulet n'existent plus ou n'ont pas été découvertes. Le Journal de Boui-(joing est donc le seul document qui nous donne des détails sur le dernier voyage de Marie Stuart.
2 Tous les détails qui suivent, jusqu'au moment de l'arrivée des commissaires anglais à Fotheringay, sont inédits.
fut entré pour soubzçon que c'estoit pour interroger la Reyne, de quoy elle, avecq nous, s'estoit tousjours doubté, sans que pour cella elle s'en esmeut non plus que rien, mais plus test sembloit le cœur luy eslever et se resjouyr plus que de coustume et se porter mieulx de sa santé.
Le samedy premier octobre, le Sr. Amyas envoya demander à Sa Majesté qu'il luy eust voluntiers dict cinq ou six motz, lequel langaige estoit ordinairement subornez, comme ayant expérimenté que, avecq telz propos, il avoit accoustumé de moyenner aucunement pour luy dire choses qui ne luy estoient agréables. Icelluy venu par devant Sa Majesté luy dict que la Reyne d'Angleterre sa maitresse, ayant ouy le rapport de Mr. Gorge, avoit esté fortesbahye et s'esmerveilloit que Sa Majesté luy eust tenu telz propos, veu qu'elle pouvoit monstrer et faire paroistre du contraire, ayant preuves suffisantes au contraire de ce qu'elle avoit dict; que la Reyne d'Angleterre avoit à envoyer par devant Sa Majesté quelques seigneurs et conseillers pour parler à elle; de quoy, afin qu'elle ne pensast qu'on la voulsist surprendre, ill'advertissoit; que la Revne feroit mieulx de prendre pardon de Sa Majesté et confesser son offense et faulte que de se faire déclarer coupable, et que, comme il la conseilleroit de ce faire, si elle le voulloit accepter, il le manderoit, comme estant prest d'escripre sa response telle qu'elle la feroit.
Sa Majesté, se souriant au premier propos, luy dict que cella luy sembloit estre comme on a accoustumé faire aux petits enfans quand on leur veult faire confesser quelque chose. Qu'elle recongnoissoit véritablement avoir offensé son créateur, comme pécheresse, en beaucoup de sortes, et qu'elle luy en demandoit paidon, mais que, comme elle estoit Reyne souveraine, elle ne recongnoissoit point d'offense ny faulte pour en rendre compte à personne ça bas, ne recongnoissant rien que Dieu et son Eglise, et que, comme elle ne pouvoit faire faulte ne offenses, aussi elle ne voulloit point de pardon et ne cherchoyt ny n'en voulloit recepvoir de personne vivante, sur le train comme dessus; et quasy se mocquant, luy dict qu'elle pensoit qu'ils ne venoient pas de loing et qu'il luy estoit advis qu'ils prenoient beaucoup de peynes pour peu de choses et qu'ils n'âdvanceroient pas beaucoup.
[Le Sr. Amyas] qui voulloit replicquer, sellon les propos, l'entrerompant, luy dict que Sa Majesté avoit de quoy faire paroistre
ce qu'elle luy avoit mandé, et, partant, qu'elle feroit niieulx de confesser, et que la chose estoit trop notoire , mais qu'il luy manderoit sa response. Et, sur cella, après avoir prié Sa Majesté l'escouter, repettant ce qu'elle lui avoit respondu, afin de ne faillir de l'escripre fydellement, commença et continua de narrer ce qu'il avoit ouy, demandant si ce n'estoit pas son intention.
A quoy s'accorda la Reyne, et ce jour mesme, [le Sr. Amyas] escripvit à la court.
Devant que partir, [il] luy dict que si elle voulloit avoir avecq elle Monsieur Malvim ', son maistre d'oslel, qu'il viendroit, et qu'il falloit qu'il allast à Londres, afin de descharger M' Bacquet, qui luy donnoit de la peyne et luy faisoit despence; que c'estoit son chemyn de passer par ceste maison où elle [le] recepvroit, si elle voulloit, synon il passeroit oultre.
A quoy fut respondu qu'elle s'adviseroit ; et, le jeudy ensuivant, ayant esté mandé par le Sr. Amyas, sans aucunement en dire mot, moy, avecq Marie Pages à la porte, manda[y] à la Reyne que Monsieur Melvim estoit venu avecq sa fille, si elle le voulloit prendre; à quoy, bien esbahye, s'accorda Sa Majesté.
Ledimancbesuivant,lesieur Amyas, importuné, deschargea Roger Shorp ", Laurent Barleu ^ et Jacques *, l'ayant premièrement cognu* à Sa Majesté, laquelle ordonna audict Shorp 70 livies, en hors ses gaiges vingt escus de don et ung cheval , à Jacqueson <> ses gaiges de x'. xl. s. avecq son cheval, à Laurent ses gaiges, et pour Arobun , encore qu'il feut accordé de demeurer pour panser le reste des chevaulx, et 40 sols, afin de luy donner couraige de mieulx servir audit Shorp, luy donna en garde la petitte jument, afin de la traicter jusques ad ce que le poullin qu'elle feroit fusj en estât pour en disposer de tous deux comme il plairoit à Sa Majesté.
* Melvll. Le 22 octobre, Paulet écrivait à Walsingham qu'il avait envoyé a Cliartley deux de ses serviteurs pour aller chercher et amener à Fotheringay Melvil avec la tille de Bastien Pages, The Letter-Books, etc.
2 Sharpe, cocher de Marie Stuart. LABA^OFF, t. VII, p. 253.
3 Lawrence Barloe, domestique de table. Labanoff, t. VII, p. 253. ^ John Jackson, domestique de table.
" Connue, dans le manuscrit.
fi John Jackson. Labanoff, t. VII, p. 253.
Le mardy xi octobre, ceulx que la Reyne [d'Angleterre] envoya arrive[rent] au soyr, couchèrent au villaige et la pluspart d'eulx, les autres chez Mr. Mardelemaf , à Nayde Fortraingham, et estoient environ cinquante, quarante deux restans de cinquante esleuz par commission, ainsy qu'on disoit; toutteffois il ne s'en trouva que xlviij au mémoire qui fut donné à Sa Majesté, desquels neuf estoient absens.
Les Roolles des Commissaires estoient telz :
Jehan archevesque de Centurbiry, primat d'Angleterre et métropolitain'.
Thomas Bromlet, chevalier, Sr. chancellier d'Angleterre -.
Guillaume, le seigneur Burguelei, trésorier d'Angleterre *.
Guillaume, le Marquis Vinton *.
Edouard, conte d'Oxfort, grand chambellan d'Angleterre ^
Georges, conte de Seresbery ", maréchal d'Angleterre.
Henry, conte de Han '.
Henry, conte d'IIerby ^
Guillaume, conte de Wigon".
Edouart, conte de Ruteland '".
Georges, conte de Comberland ".
Ambroise, conte de Vinebie, maitre des ordonnances.
Henry, conte de Punbroutz '^.
Robert, conte de Leycester, grand escuyer ''.
Henry, conte de Lincoualle'*.
Anthoyne, viconte de Montagu.
' Jean Witgift, archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre.
2 Bromley, chancelier d'Angleterre.
3 Guillaume Cecil, baron de Burghley, grand trésorier d'Angleterre. ^ Guillaume Powlet, marquis de Wincester.
^ Edouard de Vere, comte d'Oxford, grand chambellan. ^ George Talbot, comte de Shrewsbury.
'' Henry Grey, comte de Kent.
^ Henry Stanley,, comte de Derby.
^ Guillaume de SoYnmerset, comte de Worchester (suivant Le Laboureur); Wigorniœ Cornes (suivant Camden).
'■O Edouard Mannors, comte de Rutland.
'1 Cumberland.
12 Henry Herbert, comte de Pembrocke.
'3 Robert Dudiey, comte de Leicester, grand écuyer. '^ Henry Clinton, comte de Lincoln.
Charles Ilawart, grand amiral d'Angleterre '.
Henry, Sr. de Hamisdon, chambellan*,
Henry, Sr. deBergvuem'.
Edouart, Sr. deJavvache*.
Edouart, Sr. deMorlay'.
Guillaume, Sr. de Gobham, garde des cinq portz*.
Edouard , Sr. de Stofford '.
Arthus, Sr. de Gray de Waton*.
Jehan , Sr. de Lumley ^.
Jehan, Sr. de Sorpton '*.
Guillaume, Sr. de Sandet ".
Jehan , Sr. de Vuant Wortz '*.
Loys, Sr. de Mordaine '^.
Jehan, Sr. de John Deblestiso '*.
Thomas, Sr. de Batihurst '^
Henry, Sr. de Gompton '".
Thomas, Sr. de Eucheguy.
François Hurllas, chevalier et trésorier*^.
Jacques Cophe, chevalier, Sr. de l'hostel ".
Christofle Hatton, chevalier, vischambellan"
* Gliarles Howard, amiral d'Angleterre.
2 Henry Caren, baron de Hunsdon.
3 Henry Neuville, baron d'Abergaveny.
« Edouard, S' de Zoucb.
S Edouard, S"^ de Morley.
* Guillaume Brook, baron de CobLam.
7 Edouard Stafford.
8 Baron de Grey de Wilton.
9 Jean, baron de Lumley.
0 Jean, baron de Sturton.
1 Guillaume, baron de Sandes.
2 Jean, baron de Wentwortb. Le Laboureur lui donne le prénom d'Henry.
3 Louis Mordaunt.
* Jean Powlet, baron de Saint-John de Bletsho, 5 Thomas Sacqueville, baron de Buckurst. Bien que son nom figure sur le
liste, il est certain qu'il se récusa.
* Henry, baron de Gompton.
" François KnoUes, chevalier, trésorier de la maison d'Elisabeth.
8 Croft, contrôleur de la maison de la Reine.
9 Christophe Hatton, vice-chambellan d'Elisabeth.
François Walsainghem, chevalier, premier secrétaire '. Guillaume Davison, archevesque, vigillant primat, secrétaire*. Raphaël Sadler, chevallier, chancellier du duché de Ranchastel '.
Gaultier de Mildemay, chevallier, chancellier (mot illisible) *.
Amyas Paulet, chevalier, cappitaine de l'isle de Jarsey ^.
Jehan Warlay , archevesque , secrétaire pour la langue latyne ®.
Christofle Warin, chevallier'', chest (chef) des justiciers, à plaisir assigne devant la Reyne.
Emard Anderson, chevallier, chef, comme dessus, de (mot illisible) *.
Roger Manword , chevalier, baron Socusin '.
Thomas Baway, chevalier, ung justicier devant la Reyne, comme dessus '".
Guillaume Parelin, ung justicier de (mot illisible)".
Oultre autres justiciers qui furent baillés par escript à la Reyne, aornés , deux avecq des robbes bleues , chapperons rouges sur l'espauUe et bonnets rouges de coulleur, qu'on appelloit sergans (sergens); toutteffois sembloient faire office de procureur du Roy; trois comme greffiers qui avoient les pappiers et lettres et deppositions, et un atourner qui plaidoit pour confirmer l'accusation '*.
• François Walsingham, premier secrétaire d'État.
2 Guillaume Davison, secrétaire d'Etat.
3 Raoul Sadler, clievalier, chancelier du duché de Lancastre.
* Sir Walter Mildmay, chancelier de l'Echiquier.
5 Amyas Paulet. 11 signait Poulet.
6 Jean Wolley, secrétaire de la Reine pour la langue latine.
' Christophe Wray, chevalier, premier juge (chief Justice'), désigné pour les plaids qui se tiennent devant la Reine.
8 Edmond Anderson, premier juge du banc de la Cour.
8 Roger Manswood, premier baron de l'Echiquier.
i** Thomas Gawdy, chevalier, un des juges désignés pour les plaids qui se tiennent devant la Reine. Alias, sergent royal, Regius ad lee/em serviens (Camden).
11 Guillaume Percam ou Pelcam, d'après Le Laboureur, mais mieux Popham, d'après Camden. Il était juge de la Cour.
12 La plupart des noms des commissaires et des officiers de justice ont été affreusement défigurés par le copiste du Journal de Bourgoincj. Nous les avons restituésj^avec le plus grand soin d'après les Annales de Camdes, édition Elzevir, 1625, p. 453, et d'après les Additions aux mémoires de Castelnau
Arrive un homme, nommé Phul ', appartenant au Sr. de Walseingham, qui lisoit le François en anglois, un nommé Barguet 2, qui escripvoit lesresponses et donnoit les actes, greffier, ung autre qui sembloit estre huissier ou maistre des cerimonies.
Le lendemain, mercredy xii* octobre, [ils] vindrent dedans le chasteau, assistèrent au presche et prières dedans la chapelle, et envoierent lediet M« Mard Lemair' etSr. Amyas, assisté d'ungcler et greffier, nommé Mr. Baher *, et Mr. Standelung * faisant l'huissier, lesquels présentèrent une lettre à la Beyne de la part de leur maitresse, sans aulcun commencement de tiltre, sçavoir ny madame ou ma sœur, ou telle autre chose, simplement signée à la fin : Elisabeth , sans vostre sœur, et scellée de son grand sceau ; au dessus , la superscription estoit : To the Secotich *, comme parlant à sa personne, qu'après avoir tins les propos qu'elle avoit tenu, tant d'avoir osé denyer d'estre coupable de ce qu'elle savoit prouver, que de ne voulloir recepvoir aulcuns juges, luy avoit semblé bon envoyer par devers elle de ses seigneurs et conseillers légistes, n'ayant entendu que praticque aux lois de son royaume, lesquels elle avoit auctorisez et à iceulx donnez pouvoir de l'ouyr et procedder ainsi qu'ils trouveroient bon, et que Sa Majesté estant en son royaume, soubz sa protection, elle estoit seubjecte aux loix d'icelluy ''.
Sa Majesté respond que ceste lettre estoit de mandement et escripte comme à une subjecte*, qu'elle estoit Reyne, née fille de
(Jebb, t. II, p. 606). Ces noms, dans ces deux ouvrages, sont disposés dans le même ordre que dans notre manuscrit. Camden ajoute ceux de Dal et Ford, docteurs en droit civil, et d'Egerton, le sollicitor.
1 Peut-être le docteur Ford.
^ Barker, greffier du Parlement ou notaire. Il est désigné dans divers documents sous l'une ou l'autre de ces deux qualités.
3 Sir Walter Mlldmay, chancelier de l'Echiquier.
4 Barker.
^ Stallenge, d'après la correspondance d' Amyas Paulet. Il était huissier au Parlement.
6 To the Scotish.
"^ Elisabeth à la Reine dt Ecosse, 6-16 octobre, Mss. Mary Queen of Scots , State Papers Office.
8 Cfr cette première réponse de Marie, d'après Bourgoing, avec celle qui se trouve en minute originale au State Papers Office de Londres : The Sco-
Roy, estrangere, et la proche parente de la Reyne d'Angleterre, qu'elle estoit venue en Angleterre sur la promesse qu'elle luy avoit faicte de lui donner secours contre tous ses ennemys et subjectz, et, là dessus, arrestée prisonnière, comme elle avoit demeurée par l'espace de xviii ans, mal traictée tousjours, affligée et troublée de continuelles afflictions qu'elle luy avoit faict; que Sa Majesté s'esloit plusieurs foys offerte à bonnes et honnestes conditions, et qu'elle avoit souventes foys désiré déparier à elle, tousjours preste à luy faire plaisir et service, mais qu'elle en avoit tousjours esté destournée par quelques ungs qui luy estoient ennemys; que elle, comme Reyne libre, ne voulloit recepvoir commandement, ny ne pouvoit respondre aux loix sans faire tort à elle mesme, au Roy son fils et à tous autres Roys et autres princes souverains. Comme elle estoit à leur estât, majesté et dignité, ne submettoit ny elle ny ses hoirs, ny son pays, comme avoit faict ung [vallet]* ou plus tost mourroit; recusoit les juges comme de contraire relligion ; que, quant à elle, elle ne recongnoissoit point les loix d'Angleterre, ne les sçavoit, ny ne les entendoit, et quantes foys elle avoit faict quasi telle protes[ta]tion, qu'elle requeroit instamment luy estre réputée; qu'elle estoit seuUe, sans conseil, qu'on luy avoit osté ses serviteurs et ceulx qui entendoient et avoient manyé ses affaires et avoient congnoissance des loix et formalitez; qu'il n'y avoit si pauvre criminel auquel il ne fut permis et d'avoir du conseil et quelque personne qui parlast pour luy; qu'on luy avoit osté ses pappiers et mémoires et évidences de ses afferes passées, tellement qu'elle estoit desnuée de tout ayde, toutte seuUe, prinse au despourveu, et mandée d'obeyr et avoir [à respondre à] des gens appareillez de long temps, la plus part desquelz luy estoient mal affectionnez et ennemys, qui ne cherchoient que sa ruyne; qu'elle, ayant faict plusieurs offres, n'avoit esté ouye, ny receue-, et que, après avoir averly la Reyne sa sœur, comme dessus, qu'elle avoit
tish Queen's first answer , 12 october 1586; Mss. Mary Queen of Scots, vol. XX, et dans Labasoff, t. VII, p. 36, 37, 38. La réponse donnée par Bourgoing est plus détaillée et plus explicite que le document anglais.
1 Baillet, dans le manuscrit, ce qui n'a pas de sens et qui est évidemment une erreur du copiste. La version de valet serait plus plausible. Peut-être Marie Stuart faisait-elle allusion à Moray, son frère naturel, qui, après sa chute, fut nommé régent d'Ecosse, et qui se comporta, en effet, comme un valet d'Elisabeth.
respondu qu'elle estoit bien asseurée des estrangers et de ses subjectz, et que l'on ne la craignoit pas, et que, de nouveau, elle avoit fait ligue avec son filz, sans l'y comprendre, ny laisser lieu pour elle, séparé le filz d'avecq la mère; qu'elle estoit catholicque, d'autre relligion qu'elle; qu'elle s'estoit mise en la protection des roys et princes catholicques, se voyant destituée de tout moyen, et s'estoit jettée entre leurs bras, [eux] luy offrant de' la servir; mais sy on avoit attempté ou entrepris quelque chose contre elle ou contre son estât, qu'elle n'en avoit ouy parler, et, partant, qu'on luy faisoit tort de la traicter et manier ainsy, requérant derechef sa première [protestation]' luy estre représentée.
Les dits sieurs Mandeleurs * et Paulet répétèrent les propos qu'elle avoit dictz et sa response, et s'en allèrent le rapporter au conseil, qui fut assemblé en une chambre préparée au bout de celle de Sa Majesté.
Et, icelluy finy, et tous séparez et sortis du logis, le dit Sr. PauUet, avecq Mrs. Bascher ^ [et] Standeling, vindrent à la Reyne de la part du conseil, qui, ayant ouy la response de Sa Majesté sur la lettre de la Reyne, il avoit trouvé bon qu'elle fut mise par escript et luy estre communicquée pour la recongnoistre. Et, là dessus, ledit Baher, se mestant à genoux, la luy leust, rédigée en bon stille, sans oublyer rien, synon qu'elle avoit désiré de parler à la Reyne.
Et Sa Majesté l'ayant approuvé de bouche seullement, sans aucun seing, luy dictque, d'abondant, elle respondoit aux poinctz de la Reyne qu'elle avoit oublyés, estant toutte seuUe, troublée, ne pouvoit se souvenir de tout en ung instant, que Sa Majesté ne se tenoit point soubz protection de la Reyne et qu'elle n'estoit point venue à reffuge, mais pour avoir secours, soubz sa promesse, et qu'elle estoit et avoit esté prisonnière, et qu'elle avoit demandé d'en sortir par plusieurs [fois], mais qu'elle avoit esté tenue et gardée de force; et, pour l'autre, qu'elle n'estoit subjecte aux loix, pour la raison que les loix sont faictes pour les habitans du pays et ceulx
1 Le manuscrit porte ; réputation. Nous avons remplacé ce mot par protestation, le seul acceptable, le seul historiquement vrai, et qui, d'ailleurs, est parfaitement écrit dans plusieurs autres passages de notre manuscrit. Il s'agit de la protestation que fit Marie, lors des conférences de Sbeffield.
2 Sir Walter Mildmay, nom que le copiste a mal lu et défiguré.
3 Barker, notaire d'Elisabeth et greffier du Parlement.
qui viennent en icellui'; que les estrangers n'estoient tenus à icelles, synon lorsqu'ils viennent, et vivent avecq ceulx du pays, hanter et habiter avecq eulx ; lesquels , comme ils particippent aux biens et commodittez du pays, il est bien raison qu'ils soient subjectz aux lois et qu'ils les gardent et ensuivent; que, quant à elle, elle avoit tousjours esté prisonnière et enfermée entre des murailles; qu'elle n'avoit vescu, habité et fréquenté avecq les Angloys, ny aucuns de son pays; que, partant, n'ayant icy des biens, ny commodittez du pais, ny du bienfaicî des loix, qu'elle n'y pouvoitestre subjecte, et que, à vray dire, que sy Sa Majesté estoit subjecteaux loix, il fauldroit qu'elle gardast les injoinctions ^ de la Reyne, qu'ils appellent la relligion et autres esdictz et mandementz, payast subsides et impositions, subjecte aux charges de guerre et de pays^; et, toutes fois, elle a vescu à sa relligion sans estre forcée au contraire, estant enfermée comme si elle estoit séparée du monde; a vescu à sa mode, gardant les festes, jeunes et commandemens de l'église romayne, et n'ont faict '' difficulté, de telz jours, de luy administrer [le poisson]*, à telz jours, eulx mangeant de la chair, seullement la gardant de parler, ny communicquer avecq personne; et, de faict, nous pourrions dire que nous ne sçavons sy nous sommes en Angleterre ou ailleurs *.
Sr. Amias, semblant se monstrer plus affectionné, luy dict et reppette haultement qu'il n'avoit charge ny de Touyr ny de rapporter rien d'elle, ny de communicquer avecq elle jusques ad ce que le dit Baher luy eust remonstré, parlant à l'oreille, qu'il le pouvoit souffrir et, après, faire adjouster ce que dessus et tout ce qu'il vouldroit. Touteffoys il ne s'en fit rien.
1 Dans le manuscrit la phrase est ainsi transposée : pour la raison que les loix sont faicles pour les ceulx du pays et habitons qui viennent en icellui.
2 Injonctions,
' Lisez : de paix.
* Il y a dans le teste : et non faict difficulté.
6 Le texte porte : la prison, ce qui n'a pas de sens.
• Dans la version de Bourgoing, cette seconde réponse de la Reine est beaucoup plus détaillée que dans le document anglais intitulé : Coppie oflhe Scotish (lueen's answer, 12 october 1586, qui se trouve au State Papers Office de Londres, t. XX, et que le prince Labanoff a reproduit dans son tome VII, p. 30 et 40.
Le jeudy matin ', le sieur Amyas, Mr. Barket * et Mr. Standlin vinrent parler à Sa Majesté, environ les dix heures du matin, Sa Majesté estant à table , le couvert dessus , comme si elle eust esté preste à disner, pour entendre s'il luy plaisoit d'ouyr les commissaires qui avoient désir de parler à elle; et, après, incontinent, estans advertis de sa volunté, quelqu'uns de chacun ordre susdict entrèrent en sa chambre en grande cerimonye, les ungs après les autres, ung marchant devant avecq quelque chose devant la poictryne où nous croyons que les sceaulx estoient dedans, ou les armes de [chancellier] '.
Lors le chancellier, parlant le premier, dict qu'il estoit venu par le commandement de la Reyne [d'Angleterre], icelle informée que Sa Majesté estoit chargée de qvielque cas et entreprinse faicte à rencontre de sa personne et son estât , avecq commission de l'examiner sur certains faictz concernant ce, et, sur sa response , procedder oultre le conseil verroit bon, et qu'ils estoient envoyez cinquante, tant de seigneurs, gentilshommes, officiers, conseillers de son privé conseil [que] légistes et autres, et, en somme, qu'ils estoient de troys estats, assavoir des communes pour eulx, et n'y avoit personne, sy ce n' estoit les gens de justice, qu'ils appellent, je pense, du peuple ; de la noblesse d'Angleterre ung nombre choisi, desquelz quelques uns estoient absents , auxquels elle avoit donné puissance d'auctoritté telle qu'elle * pourroit voyr, s'il luy plaisoit, et que d'entre eulx tous, certains qui estoient là avoient esté nommez (la chambre n'estant capable de les recepvoir tous, ny pouvant tous venir ensemble) pour parler à elle et rapporter sa response ; puis, après, assembler le conseil pour delliberer dessus'.
Sa Majesté leur dict qu'elle avoit veu la lettre de la Royne, et commença à dire ce qu'elle avoit respondu, le jour auparavant, à la contenance d'icelle, avecq larmes et pleurs, esmouvant ung chacun à pityé.
Milord Bugler », trésorier, homme plus véhément , entreprenant
* 13 octobre.
2 Rarker, notaire d'Elisabeth, remplissant les fonctions de greffier.
Le copiste a mis par erreur : chevalier au lieu de chancelier. ^ Le manuscrit porte par erreur (ju'ils pourraient.
5 Cfr Camden d'après Rarker.
6 Cecil, premier ministre d'Elisabeth. Elle l'avait créé baron de Burleigh, mais il signa toujours Burghley.
la parolle pour la pluspart, dict que le conseil avoit veu saresponse et qu'il avoit consulté dessus et pris l'advis des docteurs aux loix qui avoient la science et congnoissance du droit civil et canon; lesquelz , avecq meure délibération, avoient treuvé que, nonobstant sa response, ilz pouvoient procedder à l'examen et exécution de leur commission , et, partant, que ceulx qui estoient là venus par devers elle pour l'examiner, qu'elle dict sy elle voulloit ouyr ou non, afin que, à son reffus de respondre, le conseil assemblé peust procedder sellon leur commission.
Sa Majesté, leur remonstrant tousjours sa quallitté et qu'elle n'estoit subjecte, il luy fut respondu que la Reyne [d'Angleterre] ne recongnoissoit point d'autre Reyne en son royaulme qu'elle, et que, quant à eulx, ilz ne parloient point comme à une subjecte; qu'ils sçavoient bien son origine et sa quallitté ; mais que leur commission n'estoit de cedder à ce, seullement de examiner sur ce qu'elle n'estoit subjecte aux loix du pais, mais pour les loix civilles et canonicques qui se gardent et observent pour tout le monde en France, Espaigne et ailleurs. Et, après quelques propos, tant touchant son mauvais traitement et la hardiesse qu'on luy avoit faicte et qu'on faisoit, et les offences qu'on faisoit à la Reyne, lesdits commissaires [n'espérant] pas que de l'amener à condescendre de se laisser examiner, fut parlé de sortir de sa chambre. Pour cet effect, s'en retournèrent, Sa Majesté refusant, n'estant pas subjecte'.
Incontinent que Sa Majesté eust disné, elle mesme, qui n'avoit escript de long temps auparavant, se met à faire quelques mémoires de sa main pour s'en ayder quand ils reviendront et leur lire, se deffiant de ne se pouvoir souvenir *. Mais comme le cœur luy croissoit avecq l'affliction, et son esprit luy sembloit resveiller et renforcer, n'en eust que fere et desbalit sa cause aussy constamment qu'elle fust rudement importunée, assaillye et pressée des commissaires, et dict beaucoup plus qu'elle n'avoit escript'.
• Gfr cette réponse de la Reine, donnée par Bourgoing, avec la minute originale de sa troisième réponse déposée au British Muséum, col. Harl, no 290, fol. 185 : The Scotish Queens third answer. Le prince Labanoff l'a reproduite dans son tome VII, p. 41 et suivantes. Bourgoing donne plusieurs passages dont il n'est pas mention dans celte pièce.
2 Ces mémoires ou notes de la main de Marie Stuart n'ont pas été retrouvés.
3 Cfr Howell's State Trials, t. I.
Iceulx donc, retournés après le disner, ce me semble, en moings de nombre que le matin, mais en mesme cirymonie, Sa Majesté faisoit instance de sa quallité et de ses offres, et, après quelques propos touchant ce, leurs demanda l'inscription de la Reyne, que c'est qu'elle entendoit par ce mot de protection, là sus ' remonstrant au plein comme elle estoit venue en Angleterre et à quelle intention.
Et eulx, principallement Milord trésorier, qui prenoit tousjours la parolle et se monstroit anymé et affecté à l'encontre d'elle , dict qu'il avoit veu la lettre, et que celle la, qui [l'javoit escripte, entendoit bien ce qu'elle avoit escript; qu'ils n'estoienl pas si présomptueux d'entreprendre d'interpréter les lettres de leur maitresse et qu'il ne leur appartenoit pas , et que ejus erat explicare cujus erat condere allegacionem; et me semble lequel est dict qu'il faict une loy auquel il appartient de l'expliquer après qu'il l'a faite.
Sa Majesté replicque qu'il n' estoit pas si esloigné du conseil de la Reyne qu'il ne sust bien son voulloir et intention, sinon qu'il pouvoit bien se prevalloir d'aultant de puissance et d'interprester une chose au conseil duquel il pouvoit avoir esté, et que luy et les autres, ayant telle commission qu'ils disoient et telle puissance et auctoritté, pouvoient aussi bien avoir la puissance et auctoritté d'interprester une lettre de la Reyne.
[Le trésorier], desnyant qu'il leur sceu fere la lettre *, ny de la voulloyr interprester, dict qu'il sçavoit bien l'intention de la Reyne estre que toutte personne qui estoit en son royaulme estoit subjecte aux loix , et qu'elle leur dict que si elle voulloit ouyr Texamination ou non, et qu'ils estoient venus seullement pour cella affin de procedder oultre dessus.
Elle dict enfin qu'elle pensoit que ceste lettre estoit de l'intention ' de Mr. de Walsainctgrain * ; [que] luy avoit confessé luy estre ennemy et qu'elle avoit suspect pour cella, et qu'elle sçavoit bien que c'est qu'il avoit faict contre elle et contre son filz.
Là sus, débattirent entre eulx sy Walsainctgain estoit à Londres pour lors ou non , et ne s'en treuva rien.
J'avois obmis que cest après disner, auparavant que ces conseil-
* Là-dessus.
2 Sic.
3 II faudrait : de F invention.
* Walsingham.
lers vinssent, ilz avoient envoyé le sieur Ainyas avecq ung qu'ils appelloient atourner de la Reyne, que nous appelions advocat, avecq Baher et Standeling, disant que, sur ce [que] Sa Majesté avoit désiré avoir le double de la commission ou, pour le moings, des princippaulx points d'icelle, et qu'il luy avoit esté accordé par le chancellier et trésorier, que le conseil avoit trouvé bon (d'aultant que tous les points deppendans l'ung de Tautre et que icelle estoit bien longue) de luy apporter le rooUe des commissaires. Et luy, explicquant les pointz et le subject de la commission, laquelle estoit fondée princippallement sur deux articles du parlement, tenu deux ans passés, sçavoir de ne parler de la succession de la Reyne pendant la vye de la Reyne d'Angleterre, et l'aulre que, sy quelqu'un de quelque estât, quallité ou dignité que ce soit, hors ou dedans le royaume, ymagynoit attempter ou consentir à la mort de la Reyne, certain nombre, ce me semble, de vingt quatre esleus et assemblés en pourroient juger, et, partant. Sa Majesté, qu'ils appelloient Marye Stuard, soy disant Reyne d'Escosse, fille de Jacques cinquiesme , Roy d'Escosse, douariere de France, estant accusée d'avoir consenty à l'horrible faict de la destruction de sa personne et invasion du royaume, seroit interrogée par les susdits commissaires sur ce faict, et procedder à l'inquisition et preuve de ce, pour en juger sellon qu'ils trouveroient bon ; et, là dessus, luy dellivrerent le nombre des depputez comme dessus, en langue latine, comme estoit la commission.
Une bonne partye d'icelle leue par les dits, Sa Majesté la débat et impreuve et leur faict ses remonstrances , telles que, par après, elle fit aux.sieurs assemblés, et sur le rapport desdits, demandèrent de venir parler à Sa Majesté et vindrent comme dessus.
Et Sa Majesté, reprenant ce point de [n'jestre subjecte aux loix, rapporta ce que dessus de n'avoir jouy du bienfaict d'icelles.
Et, débattant sur ce propos, luy fut dict que sy Sa Majesté estoit en son royaume paisible et régnante , et quelqu'un , fut-il le plus grand Roy de la terre, conspiroit contre elle, qu'elle ne le recongnoistroit pas Roy, mais procedderoit contre luy.
Sa Majesté respondit qu'elle ne procedderoit jamais en telle façon, et qu'elle voyoit bien qu'ils l'avoient déjà condampnée et que ce qu'ils faisoient n'estoit que par formalité, mais qu'elle ne faict pas cas de sa vye; qu'elle debattoit pour son honneur et des siens et de l'église.
Alors constammes les attaques sur ce qu'ils avoient dict, le matin , du droit civil et canon, qu'il avoit esté faict par les mesmes catholicques ' de l'église romaine, que eulx ne le suivoient pas; qu'il astreinct ceux ditz là qui estoient en ce royaulme, qui le pouvoient mettre en usaige, puisqu'ils n'approuvoient ny recepvoient l'authorité d'icellui droict et la conservation d'icelluy par succession.
Et le trésorier respond que, quant à eulx, ils usoient ordinairement du droict canon et le suivoient en beaucoup de matières et afferes, comme de mariages et autres, synon en ce qui concernoit l'auctoritté du pappe, lequel ils ne voulloient ny n'approuvoient.
Sa Majesté replicque doctement qu'il ne pouvoit par conséquent user ny approuver le droit d'icellui duquel il n'approuvoit l'auctoritté *, estant cellui qui le pouvoit seul interprester ou ceulx qui estoient de l'église comme par icellui ; qu'elle ne sçavoit personne en Angleterre qui fust approuvé de luy ' pour ce faire.
Et, après quelques autres propos sur ce, enfin furent contrainctz luy quitter le jeu, voyant qu'ils ne pouvoient respondre plus avant en ce lieu, sans faire tort à leur relligion et gouvernement, et d'émettre advis sur les loix civilles.
Sa Majesté, remonstrant que icelles faictes par les anciens empereurs catholicques, ou, pour le moings, receues et approuvées par iceulx, ne pouvoient estre mises en usaige synon par [cjeulx qui approuvoient leurs aucteurs, les voullanl imitter et suivre; que, pour aultant qu'elles sont malaysées à entendre et estre mises deuement en usaige, chacun en a vouUu interprester à sa fantaisie, comme il luy sembloyt, et, pour ceste cause, avoient esté érigées universitez en France, Ytalie, Espaigne, [pour] monstrer icellui [droict]; que eulx, n'en ayant point, ne pouvoient aussi avoir la vraye intelligence, interprétation et conditions d'icelles [loix], mais qu'ils les interpretoient à leur volunté pour servir aux loix [et] police de leur pays; que, sy la voulloient juger sellon icelles, qu'elle voulloit avoir des personnes de ces universitez pour [décider] * en son faict et non pas s'en rapportant aux légistes de leur
* Par les catholiques eux-mêmes.
Il faudrait : duquel ils n approuvaient l'autorité. •* Du Pape.
* Il y a dans le manuscrit : pour demander, ce qui n^a pas de sens
pays, qui en sont aultant comme elle servans aux lois d'Angleterre '.
Enfin, Sa Majesté, ne pouvant avoir raison d'iceulx, après leurs avoir dict qu'elle voyoit bien qu'ils la debouttoient et de la loy civille et canonicque, et qu'ils la voulloient réduire aux loix du pais, comme quasy tousjours ils firent, rapporta instamment qu'elle n'avoit intelligence d'icelles, que ce n'estoit sa profession, qu'on luy avoit osté le moyen de les entendre; et, comme les Roys et princes ont gens ordenancés auprès d'eulx, entendus et versez en ce, elle n'en ayant, et maintenant qu'elle en avoit besoing, qu'ils luy les a voient ostez, et pour ce desiroit d'en estre informée par les juges, afin de sçavoir comme on en a usé envers ses semblables par le passé et ainsy qu'il appert par les cronicques; quelles choses despuis ont esté adjouttées, exercées ou premièrement esté admises ou par les loix ou par précédents , tant en sa deffense que contre elle.
Là dessus, luy fut offert que, s'il luy plaisoit, elle entendroit les juges qui estoient venus avecq eulx et les légistes , et qu'elle entendroit que c'est qu'il seroit sur ce faict.
Sa Majesté, bien contente, le requit jusques ad ce qu'elle apparceust par les propos du trésorier que n'estoit autre intencion que pour luy faire entendre par iceulx qu'elle avoit mauvaise cause, qu'elle estoit subjecteaux loix, et qu'il [y] avoit justament action à rencontre d'elle, et enfin la faire juger en conséquence par iceulx. Et Sa Majesté, voyant qu'elle ne pouvoit communicquer avecq eulx et se humilier en son affaire, refusa puis après de les ouyr.
On luy proposa la lecture de l'autre commission, et vint Sa Majesté ouyr lire les articles; lesquels oyant , elle dict que c' estoient des loix nouvelles; qu'elle les refusoit, soubçonnant qu'elles eussent esté faictes expressément contre elle et moiennant* par eulx qui luy estoient ennemys et pretendoient de la depossedder de son droict au royaume, comme, de faict, il est à présupposer d'icelles, estans du tout contraires ad ce que la Reyne prétend.
Luy fut respondu qu'encores que ce fut nouvelles loix, que pour cella elles estoient justes et équitables aultant que aulcunes des autres pays, sellon Dieu et justice; qu'elle sçavoit bien que, de
» Sic.
2 Peut-être faut-il lire : mesmemetit.
JOURiNAL INEDIT DE BOURGOING. 509
temps en temps, et sellon les occasions, il en falloit abroger quelqunes et faire de nouvelles.
[Sa Majesté] respondit que les loix que l'on faisoit nouvelles ne luy pouvoient prejudicier, attendu qu'elle estoit estrangere, et, partant, non subjecte à icelles, et, d'abondant, d'aultre relligion que iceulx ; qu'elle confessoit d'estre catholicque et que, pour ceste religion, elle voulloit mourir et respandre jusque à la dernière goutte de son sang, et que, sy il estoit de cella, qu'ilz ne l'espargnassent pas, qu'elle estoit preste et appareillée et qu'elle s'estymoyt bien heureuse si Dieu luy faisoit la grâce de mourir en ceste querelle.
Eulx, estonnez de la constance de Sa Majesté, ne la pressèrent pas beaucoup et réservèrent la responce en publicq , comme appert cy-après .
Sa Majesté demanda la protestation qu'elle avoit faicte à Scheffield autrefois, desiroit que, comme elle avoit esté ad visée alors, qu'elle le fut encore à présent; qu'elle estoit la mesme personne qu'elle estoit alors , sa quallité ny son rang n'estoient ny changés ny dyminués, et que la cause pourquoy elle avoit esté faicte, estoit presque pareille à celle cy.
Le chancelier et le trésorier lurent présentement le double d'icelles ', suivant ce qu'ils luy avoient promis le matin à sa requeste, lorsqu'ils luy avoient présenté l'original et ne luy avoient voullu laisser, disant qu'ils en estoient chargez , mais refusant de recepvoir ny approuver, disant qu'ils ne pouvoient et qu'ils n'avoient commission de ce faire; qu'ils confessoient bien que le chancellier la prit, qui avoit esté l'ung des depputez à Sheffield en la cause du duc de Narfolc , avoit bien prins la charge alors de la représenter et qu'il [l'javoit faict, mais asseuroit qu'elle n' avoit esté ny receue ny approuvée, et qu'ils n'estoient delliberez de la recepvoir et qu'elle ne s'en pouvoit servir; que la Royne d'Angleterre avoit droict en son royaume [sur] toutte personne qui enlreprendroit contre elle, sans aucun respect de quallité ou dignité. Touteffoys, pour ce qu'on sçavoit bien quelle [elle] estoit, que la Reyne y proceddoit honnorablement , ayant choisy et esleu une sy honnorable compaignye de seigneurs et grands de son royaume, commissaires, pour procedder en ceste affaire, l'asseurant qu'il n'y
* Il faudrait icelle au singulier.
avoit encore rien faict à l'encontre d'elle; qu'ils n'estoient pas jugées, mais seullement pour examiner*.
Tout le reste du jour passèrent tels propos agités d'un costé et d'autre, jusque à ce que, ja nuict. M, Hotten ', sieur d^Embentey, print la parolle, remonstrant que [l'on] debattoit beaucoup de choses, lesquelles ne se peuvoient demander à présent entre eulx et que ce n'estoit leur charge et commission, et que seullement ils estoient venus pour ce que la Reynesa maitresse avoit estéadvertye que Sa Majesté avoit esté consentante de ce qui avoit esté entrepris tant contre sa personne que contre son estât et repos ' publicq , il estoit question sy elle en estoit coupable ou non. Il luy sembloit que Sa Majesté ne debvoit point refuser à estre examinée, parceque, reffusant, chacun penseroit qu'elle en fust coupable, et, repondant, fera paroistre son innocence, qui luy sera beaucoup plus d'honneur, et un grand contentement pour la Royne sa maitresse, pour elle et pour tous les seigneurs tant icy presens que absents ; luy jurant que c'estoit la dernière parolle que sa maitresse luy avoit dict avecq larmes; qu'il ne luy estoit jamais rien advenu qui luy touschast plus au cœur et qui la faschast tant qu'il fust advenu à Sa Majesté de faire ou entreprendre telle chose à l'encontre d'elle, et qu'elle ne l'eust jamais pensé; ce que Mr. de Seroslin et d'autres disoient avoient ouy *.
Sa Majesté demanda quelle recompense elle auroit quand elle se seroit monstrée innocente, et quelle réparation luy seroit faicte d'avoir esté ainsi acoustée et publiée par tout le pays et à son deshonneur; avoir faict telle assemblée et préparatifs et de chambre et de pacquets et de juges, comme une personne criminelle et privée, et comme si elle estoit subjecte.
Luy fut respondu qu'elle n'auroit point de r»al , et sy luy seroit honneur et satisferoit à sa maitresse; et, quant au lieu, il n'estoit de nulle importance, estoit tout ung, et qu'on avoit choisy ce lieu comme une maison de la Reyne, plus commode pour elle et pour
1 Toutes les réponses de la Reine qui précèdent, et que Bourgoing donne in extenso, ont été abrégées et mutilées dans les documents anglais qui nous restent.
2 Hatton, vice-chambellan d'Elisabeth et un de ses favoris. «5 Le copiste a mis par erreur : rapport public.
* Cfr Howell's State Trials, t. I, et Camden d'après Barrer.
eulx, pour tenir conseil et traitter de ceste affaire; que sy aucuns de ses gens luy en avoient faict peur, qu'il n'y avoit aucun danger pour elle; qu'on avoit seullement prins et esleu ceste grande chambre, qui estoit plus prest d'elle et plus aysée et plus commode, à cause de sa malladie, et qu'on avoit tendu le dais' de sa maitresse, comme sa chambre de plaisance, la tenant comme si elle y estoit elle mesme en personne , et estant [eux] envoyez 2.
Desirans lors s'en aller, le trésorier luy dict qu'il estoit temps de partir et [que] quelques ungs d'eulx avoient à aller jusques à quatre ou cinq mil pour leurs logis; qu'il estoit nuict, et, partant, qu'elle leur fist response sy elle vouUoit estre examinée ou non, et qu'ils n'estoient venus devant elle que pour sçavoir sa resolution , d'aultant qu'ils estoient résolus de procedder à son reffus, et que le conseil avoit desjà arresté de commencer le lendemain , comme ils ne fauldraient de faire. Et, là dessus, se partirent.
[Sa Majesté] leur dict elle n'y estre tenue et que Dieu les voulsist inspirer et bien adviser de faire droict sellon Dieu et raison, et qu'ils pensassent bien ad ce qu'ils auroient à faire.
Sa Majesté, ayant esté résolue jusques ad présent de ne faire autre chose, en voyant la resolution avi contraire des commissaires, demeura en peyne, non tant pour ce qu'il luy falloit respondre, que pour ce qu'elle' allast eu une place publicque contre son debvoir, estât et quallité; craignant aussi d'avoir peur que, sy elle n'y alloit, qu'ilz luy feroient quelque mauvais jugement. Et comme il sembloit qu'ils ne désirassent autre chose que d'avoir cet advantaige sur elle, de la condampner et prendre occasion de la rendre coupable du faict et incapable du droit qu'elle prétend à la couronne, luy imputant que, puisqu'elle refusoit de respondre, que c' estoit chose asseurée qu'elle s'en sentoit en sa conscience d'avoir failly, demeura toutte la nuict en perplexité, et, enfin, [eut] resolution d'envoyer advertyr les commissaires qu'elle voulloit parler ung mot encore à eulx devant qu'ils s'assemblassent.
Donc, le matin *, Sa Majesté les envoya quérir, et, iceulx venus
* II y a dey dans le manuscrit^ et quelquefois daim et dain,
2 Le récit de Bourgoing renferme de nombreux passages qui ne se trouvent pas dans les documents anglais.
3 A la suite du mot qu'elle se trouve le pronom luy, ce qui n'a pas de sens.
* 14 octobre.
avec d'autres seigneurs qui n'avoient esté les jours precedens, et entre [autres] M. Walsingham qui n'avoit esté, commença à leur dire :
« Messieurs, considérez la quallité dont je suys, estant Reynenée, estrangere, proche parente de la Reyne, ma bonne sœur, je ne puis que je ne m'offense de la façon dont on procedde en mon endroit, et ne puis que je ne refuze vostre assemblée et vostre façon de procedder, comme n'y estant tenue, ny subjecte à voz loix, ny à la Reyne, et ne puis respondre sans prejudicier à mon estât, de moy et des autres roys et primats de ma quallité. Et comme de tout temps, j'ay eu mon honneur en recommandation, pour lequel deffendre je n'espargneray ma vye, et plus tost que de faire tort aux autres princes et à mon fils, je suis preste de mourir et endurer telz jugemens que l'on vouldra, s'il est ainsi que la Reyne ma bonne sœur ayt quelque mauvaise oppinion de moy et qu'elle ayt esté mal informée, et que j'aye attempté quelquechose à rencontre de sa personne, pour luy faire paroistre de mon innocence et du bon voulloir que je [luy porte] et luy ay porté, comme j'ay desmontré par plusieurs foys en mes offres que je luy ay faictes, et par mes deportemens; affin aussi qu'on ne pense que je reffuze de respondre pour ce que je suys coupable, et que l'on pense que l'ambition m'ayt induict à faire aulcun acte reprochable * ou indigne de ma sacrée personne, je offre de respondre à ce poinct seullement : sur la vye de la Reyne, de quoy je vous jure et proteste que je suys innocente; et non d'autre chose que ce soit, quelque intelligence, amytié ou accord que j'aye eu envers les autres princes estrangers. En faisant protestation de cecy, je demande acte par escript *. »
Eulx, bien aises de l'avoir amenée jusques à ce poinct, respondirent que, quant à eulx, ils n'avoient aucunes choses à faire et qu'ils ne l'inquieteroient d'autres choses que ce soit, seullement pour satisfaire à la Reyne et l'asseurer, et élucider si elle est cou-
' Approchable , dans le manuscrit, ce qui est évidemment une erreur du copiste.
2 Ici est le résumé de toutes ses réponses : elle n'a pas attenté à la vie d'Elisabeth, mais elle ne nie pas ses relations avec les princes étrangers. (Note de M. Jules Gauthier.)
Le texte de cette réponse étant à la première personne, il ne nous semble pas douteux qiie la Reine l'ait dicté ou en ait donné une copie à Bourgoing.
pable ou non; luy aâseurant aussy que leur maîtresse seroit bien contente, luy répétant qu'elle avoit dict qu'elle trouvoit ceste entreprinse bien estrange et qu'elle ne l'eust pas pensé, et luy dirent qu'ils recepvroient [sa] protestation (ilz n'en advertirent point que eulx en parlèrent au conseil ) , et cependant elle se .prepareroil pour venir au conseil.
La Reyne leur demanda s'il falloit qu'elle y allast.
Respondirent qu'ils ne pouvoient aultrement et que ceste chambre avoit esté ordonnée pour cella ; que eulx estoient assemblez là pour plus grande commodité et messieurs les commissaires seroient tant pour l'ouyr comme sy la Reyne mesme y estoit présente, affin de luy en faire le rapport.
Iceulx s'en allèrent consulter sur la protestation nouvelle, et, incontinent, l'envoyèrent advertir que on la mettroit en escript, la sommant de venir.
Elle promet d'aller incontinent qu'elle auroit prins son déjeuner, d'un peu de vin , se sentant foible et mal disposée.
Dedans une grande salle à laquelle on entroit inmeditament de l'autre chambre de Sa Majesté ' par une porte simple (la quelle salle, est à présupposer, avoit esté bastie pour servir aux princes de chambre de plaisance*, fort commode, spacieuse, à ce que l'on oyoit pour certain que où loge la Reyne, estoit le logis du prince, et où la Reyne à présent régnant avoit esté logée, vingt ans il y a), — ils avoient dressé et tendu, au bout d'icelle, le dais ^ de la Reyne, et, des deux costez, au dessous, le long de la paroy, estoient assis les seigneurs et toutte la noblesse sus nommée en la commission , estât et ordre que dessus; et, au meilleu, quelques tables de long et les bancs où estoient assis les commissaires et la justice sus nommée, chacun en leur ordre. Et, au dessous, avoient dressé une barrière, laissant une partie qui se levoit pour entrer et sortir, faisant séparation comme d'un parquet auquel n'entroit personne que ceulx qui avoient affaire pour la commission et avoient charge en icelle. Et, en l'autre séparation , èti bas , estoient gentilshommes
' Cette salle de plain-pied avec la chambre de Marie Stuart n'était pas la même que celle où elle fut exécutée. Cette dernière se trouvait précisément au-dessous de l'autre, au rez-de-chaussée.
2 Dans les documents anglais on lit : de présence.
3 II y a dain dans le manuscrit. Cfr Howell's State Trials, t. I, p. 1161 à 1228.
et servans desdits seigneurs de la commission, auditeurs et spectateurs.
Sa Majesté entre avecq ung voile et manteau à longue queue, qu'une de ses damoiselles, nommée Beauregard, portoit; fut assize dans une de ses chaires de velours cramoisy, à costé dudit daiz ', et, soubz ses piedz, ung carreau de mesme estoffe, au dessus de tous, assistée de Mr. Malving son maistre d'hostel et Mr. Burgoin son médecin, Jacques Gervais son cyrurgien, et Pierre Gorion * son appoticaire. Renée Beaui-egard et Gilles^ Maubray, Jehanne Kennedy* et Alis Curie, filles de chambre, demeurans derrière; et ne fut permis à personne autre que ses serviteurs y entrer, que les susdits que Sa Majesté avoit nommez, de ce premièrement [ayant] esté requise par [le] Sr. Paulet, lequel estoit assis immédiatement derrière elle, comme garde, et M. Standelling auprès de luy \ Lors, le chancellier, faisant l'entrée par sa harangue, commença à dire que la Reyne d'Angleterre, estant asseurement informée, à son grand regret et desplaisir, que la destruction de sa personne et renversement de son estât avoit nagueres esté praticqué par la Reyne d'Escosse, et trouvant que, nonobstant la longue tollerance d'icelle et sa grande patience en tout, ladite Reyne d'Escosse continuoit ses mauvais offices et s'estoit faicte le perturbateur de la Relligion et du reppos publicq de son royaume et des autres pais de dellà la mer. Sa Majesté, à ceste cause, maintien par polis (sic) * n'estre tenue comme subjecte ^, et tenue à ce par office de prince, avoit ordonné ceste assemblée pour examination de ce, non par malice, mais pour le regard de sa personne, laquelle [Dieu] veuille préserver, mais de peur que sy la Reyne d'Escosse estoit consentante et coupable du faict mentionné en la commission, et que
1 11 y a dain dans le manuscrit.
2 Le manuscrit porte Gorzain , ce qui est une erreur évidente du copiste.
' Lisez : Gillis.
* Hennedy dans le manuscrit, ce qui est une autre erreur du copiste.
^ Cfr le document intitulé : Ordre de la procédure, lors de l'assignation de la reine d'Ecosse à Fotheringay; British Muséum, copie, Caligula, C. ix, fol. 336.
6 Police.
' Nous avons dû reproduire textuellement cette phrase inintelligible du manuscrit.
Sa Majesté eust esté sy nonchalante ou mal advisée de là laisser le faict sans estre examiné, elle eust faict une grande offence envers Dieu, et se fut oublyée soy mesme et tous sa[ns] prévoyance', et port[e]roit l'espée envain ; partant, Sa Majesté auroit mis en avant ceste commission, sur la lecture de laquelle et oyant les choses qui seroient proposées par son saige conseil, ladjcte Reyne d'Escosse seroit oye amplement pour dire tout ce qu'il luy sembleroit [bon] pour sa deffence et déclarer son innocence.
Et adressant la parolle à Sa Majesté présente, [le chancelier] luy dict : Madame, vous avez ouy l'occasion pourquoy nous sommes icy venus; s'il vous plaist, vous oyrés la lecture de nostre commission, et, vous prometz, direz ce qu'il vous plaira.
Sa Majesté commence hardiment faire une longue harangue; la substance de laquelle estoit que Sa Majesté estoit venue en ce Royaume soubz espérance de secours et soubz promesse d'ayde et support à rencontre de ses ennemys; de quoy elle feroit apparoistre, sy elle avoit ses pappiers qui luy ont esté ostez, et non comme subjecte, mais, deppuis, détenue et emprisonnée, et qu'elle protestoit ouvertement et en publicq qu'elle estoit souveraine et princesse libre, ne reco ngnoissant aulcun supérieur que Dieu seuUement, et, partant, qu'elle requeroit, avant que procedder plus oultre, qu'il fut [ordonné]* qu'il luy [fut] donné et dellivré acte, par estât, que quelque chose qu'elle feist, en respondant icy devant ses commissaires et la Reyne d'Angleterre sa bonne sœur, laquelle elle estimoit avoir esté mal et faulsement informée à l'encontre d'elle, ne peult prejudicier à elle mesme, aux princes ses alliez, au Roy son filz, ny à personne qui luy puisse succedder, laquelle protestation elle ne faisoit pour le regard de sa vye, ou pour éviter la congnoissance de la chose, mais par pure préservation de sa prérogative et honneur et dignité; n'entendant, pour avoir assisté ou estre comparue par devant les commissaires , d' estre comprinse ou déclarée comme subjecte à la Reyne d'Angleterre, mais seullement que son intention par là estoit de se descharger elle mesme, et, par ses responses, de donner à congnoistre à tout le monde qu'elle n'est coupable du cryme à l'encontre de la personne de la Reyne,
1 II y a dans le manuscrit : sa prévoyant,
^ Le mot que nous avons remplacé par ordonné est illisible dans le manuscrit.
duquel il sembloyt qu'elle fut chargée. Auquel poinct seullement, et non autre, elle voulloit respondre, et desiroit et requeroit que chacun en eust souvenance, et que ceste protestation fut mise en acte public, et que tous les seigneurs, là presens, et toutte la noblesse, assistance, fussent pour testifier de cette protestation, lesquelz tous elle appelloit pour en porter tesmoignaige, si quelque jour il estoit besoing. Et adonc [elle] protesta devant Dieu vivant qu'elle aymoil la Reyne comme sa très chère amye et sœur', et qu'elle avoit tousjours porté bonne volunté à ce royaume *.
Ledict chancellier, au nom de tous les commissaires, n'approuvant aucune[ment] telle venue ou entrée en ce royaume, soubz promesse de la Reyne [d'Angleterre], mais la desavouant du tout, replicqua, et, respondant à icelle protestation, dict apartement* que, combien que telles protestations ne feussent d'importance, d'aultant que Sa Majesté estant dedans le Royaume et estoit chargée d'ung crime de telle nature et condition que, de quelle quallité ou estât que ce fut, elle estoit devenue subjecte aux loix, nonobstant, les commissaires estoient contens* que sa protestation fust insérée, seullement sans aucune approbation, recepte ou dellivrance d'icelle par eulx. Au nom de tous les quelz, le chancellier alors protesta que ladite protestation de la Reyne d'Escosse estoit chose nulle et de nul effect sellon la loy; et, davanlaige, protestoit aussi que la dite prétendue protestation ne seroit en aucune sorte préjudiciable à la dignité et suprême pouvoir et puissance de leur souveraine, la majesté de leur royaume, ny à la prérogative de sa couronne, ny à la juridiction d'icelle, ny à aulcun autre privillege appartenant, en quelque sorte que ce fust, à la couronne de ce royaume, ny à aulcunes loix d'icelle; laquelle protestation ledit chancellier requeroit aussi, au nom de tous lesdits commissaires, estre enregistrée et tout tes personnes présentes estre tesmoignaige de ce à l'advenir '. -
' Il y î* dans le manuscrit : comme sa très-clière et amye seur.
2 Ce discours de Marie est un résumé de .toutes les réponses qu'elle fera pendant le cours des débats. Elle jure qu'elle n'a pas conspire' contre la vie d'Elisabeth , mais elle ne nie pas ses relations avec les princes étrangers.
3 Pour apertement.
* Peut-être faudrait-il : consentans.
5 Cfr Ilowell et Camden.
Et, incontinent, fut commandé qu'on leust la commission qui esloit en latin et contenoit ce que dessus.
Après la lecture de laquelle, la Reyne ayant respondu qu'elle n'approuvoit telle commission ny le fondement d'icelle, estant faicle sur nouvelles loix ou articles faitz nouvellement à l'encontre d'elle expressément, à cause de l'interest qu'elle avoit, à cause de son droict à la couronne, se leva ung, qui se prend pour procureur du Roy, du rang du meillieu entre les justiciers, et l'appellent sergent *, ayant une robbe bleue et ung chapperon rouge sur l'espaulle, avecq le bonnet rond à l'anlicque, lequel, la teste nue, fit ung discours sur l'explication de la commission, et de l'occasion et fondement d'icelle, amenant la desesperation (sic) de Babinton , pour l'accusation des lettres présupposées d'icellui à la Reyne et de la Reyne à luy, le nom d'aucuns, comme ils disoient, [qui avoient] entreprins de tuer la Reyne d'Angleterre, assavoir ung Balard * et un [Salvaigej ', six en nombre. L'entreprinse dudict Babinton [estoit de] tirer la Reyne hors de prison , et les moiens de sçavoir de mettre le feu ausdites granges, près de la maison de Charteley, affin de faire sortir la garde et les amuser à esteindre le feu, cependant qu'on entreroit dedans pour enlever la Reyne, et l'enlever jusques deulx ou trois milles dans des communes où des chevaulx se debvoient treuver pour l'emmener plus loing, et, de lieu en autre, debvoient estre appoinctez d'autres pour continuer jusques en surette.
Après que Sa Majesté eust respondu qu'elle n'avoit jamais parlé à Babinton* et que, combien qu'elle en eust ouy parler aultreffoys, touttefoys elle [ne le] congnoissoit point et n'avoit jamais trafficqué avec luy ; qu'elle ne sçavoit que c'estoit de ces six hommes dont l'on parloit; ung autre, en pareil habit que le précèdent, sembloit voulloir faire la preuve par la lecture de certaines lettres qu'ils disoient que ledit Babinton avoit dicté avant que mourir,
* Thomas Gawdy, Regius ad legem serviens (Gamden), sergent royal.
2 Le manuscrit porte : un bâtard; il faut évidemment lire : un Ballard.
î* Il y a dans le manuscrit : un Salardet, ce qui est évidemment une erreur du copiste. Il faut lire : un Savage.
^ Voir ce qu'a dit M. Jules Gauthier dans son Histoire de Marie Stuart, t. îl, p. 433. Devant le témoignage de Rourgoing il serait peut-être difficile de soutenir ce qu'il a dit, au moins pour le premier jour des débats, que la Reine avoua ses relations avec Babington.
n'ayant aucun original, mais seulleraent comme s'en souvenant bien et n'estant en aulcune sorte contrainct, ains de sa bonne volonté; et, là, recommençant à faire lire des lettres qu'il disoit que Sa Majesté avoitfaict escripre audit Babinton, deppuis le moys de mars passé, pour luy faire prendre le cœur et l'intelligence, qu'ils disoient qu'il avoit laissé auparavant, craignant [pour] sa vye; de laquelle intelligence il s'estoit déporté ', environ troys ans, ainsi qu'ils disoient qu'il avoit confessé autreffoys, avant qu'il fut prins et appréhendé pour ce dernier affere.
Enfin, toutte la matinée, despuis environ dix heures jusques apprès d'une heure, fut employée à lecture des lettres et depposition dudit Babinton, et les autres a plaider et fere apparoistre, tant qu'ils pouvoient, que Sa Majesté estoit coupable, sans que personne respondit ou parlast pour elle ung seul mot.
Sa Majesté, ayant disné, et retournée au mesme lieu, comme luy fut continuée la lecture de plusieurs lettres tendantz à ceste fin, la depposition et confession de Mr. Nau et de Mr. Curie, escripte soubz le double de certaine lettre et signée de leurs mains, et aussi de quelques autres touchant son intelligence, à quoy, comme les occasions se presentoient , Sa Majesté respondoit tantost à ung, tantost à l'autre, sans aulcun ordre, mays, oyant la lecture d'un poinct, donnoit sa response, sans que l'on luy demandast par interrogation s'il estoit vray ou non. Car leurs façons n'estoient que de tousjoars lire ou parler pour persuader aux seigneurs que la Reyne ostoit coupable, adressans tousjours leurs parolles aux seigneurs et iccusanz la Reyne en sa présence, avecq une confusion et sans ordre quelconque, ny que personne leur respondit ung mot; de sorte que la pauvre princesse nous dict, estant retournée en sa chambre, qu'il luy souvenoit de la passion de Jésus Christ, et qu'il luy sembloit, sans faire comparaison, que l'on faisoit ainsi en son endroit comme les Juifs faisoient à Jésus Christ, qui crioient : Toile, folle, crucifigc; et qu'elle s'asseuroit qu'il y en avoit en la compaignye qui en avoient pitié et qu'ils ne disoient pas ce qu'ils pensoient ^.
Nonobstant la véhémence de ces messieurs les chicaneux, la Reyne ne perdit jamais cœur, mais, plus ils s'eschaufoient à
1 Ou dépaiti.
2 Tous ces intéressants détails sont inédits.
JOURNAL liNÉDIT DE BOURGOING. 519
engreger le faict, plus se monstrolt affermie; le cœur, les forces et l'entendement luy croissoient et augmentoient, et constamment respondoit à tout ce qu'ils objectoient.
Et comme ils disoient taiitost d'une chose, tantost d'une autre, d'aultant que dedans les lettres se contiennent souvent divers pointz, ainsi respondoit sellon qu'il se treuvoit, ou que le trésorier, qui estoit celluy qui parloit ordinairement, adressoit la parolle à Sa Majesté ou à ses justiciers, et aussi publiquement, sellon qu'elle voyoit que c'estoit besoing, beaucoup- de choses qu'elle leurs avoit dictes particullierement quand ils estoient venus en sa chambre, affin que ceulx qui n'avoient esté pour l'ouyr, qu'ils l'entendissent, ainsi qu'il est escript cy-dessus.
[Sa Majesté] leur remonstra le tort que la Reyne luy avoit faict de l'avoir retenue prisonnière, estant venue sur sa parolle , et princesse, en ce royaume où elle avoit esté environ dix huict ans en affliction, troublée de mauvais traictemens, tels que la moindre subjecte n'eust deu estre, n'ayant aucune occasion de ce faire, non plus qu'elle avoit sur elle, et encores moings de droict; que, pour telles afflictions, elle avoit perdu sa santé et l'usaige de ses membres, comme l'on voyoit, qu'elle ne pouvoit chemyner ny s'aider des bras, malladive et quasy tousjours gardant le lict, aussi avoit perdu son aage et consommé en misère, perdu le peu de don d'esprit que Dieu luy avoit donné, comme la mémoire, se souvenir des choses qu'elle avoit veu et leu, qui luy pourroient ayder de se servir en ce lieu, estant toutte seulle comme elle estoit; pareillement aussi la science et congnoissance des affaires qu'elle avoit acquis pour l'usaige et maniement et division* des occurrences nécessaires, faisant exercice de Testât auquel Dieu l'avoit appellée, duquel [injjustament et traitreusement on l'avoit privée et debouttée, retenue et empeschée de le pouvoir recouvrer et estre remise en son droict; et outre, et que non contensde [ce], ses ennemys, parleur mauvaise volunté, faisoient effort de la ruyner, proceddans en son endroit par voye non accoustumée à ceulx de son estât et non usitée en ce royaume que despuis le règne de ceste Reyne, et mesmes, deppuis nagueres, par juges non approuvez et par auctoritté illégitime, dont elle appeloit à Dieu tout puissant, [à] son église et à tous les princes chrestiens et aux ditz estatz de ce
' Peut-être faudrait-il : direction.
royaume deuement et légitimement assemblés. Et elle estoit preste et appareillée à se soutenir et deffendre son honneur comme innocente et à tort soubçonnée, pourveu que suffisant sur ce luy fut donné acte publicq, et en présence de quelques princes ou juges estrangers, voire mesme à ses dits juges propres, le tout sans prejudicier à nostre mère l'église, aux Roys, princes souverains et à son filz. Speciallement, considéré le droict que les Anglois reclament de long temps et prétendent, comme il appert à leurs chronicques, pardessus les prédécesseurs de Sa Majesté, Roys d'Escosse, lequel droict elle met tout à plat et neveult, comme femme ou personne de peu de cœur, admettre ou fortiffier par aulcun acte qu'elle puisse faire maintenant, à ce estant forcée, contre l'honneur d'iceulx princes, lesquels ', par manque de mesure, elle advoueroit traistres et rebelles, ce que plustost de confesser ou approuver d'eulx ou elle mesme, estoit preste de mourir sellon Dieu et son droict, et, en ceste querelle, innocente, et toutte autre, comme elle offroit sa vie et la remestoit sur leurs coustumes et quelques autres jugemens qu'ils pourroient donner d'elle, et que pour cella monstroit bien qu'elle n'estoit point ambitieuse et qu'elle n'auroit voullu entreprendre aucune chose à l'encontre delaReyne [d'Angleterre] par ambition, [ou] envye de régner; qu'elle avoit quitté cella et qu'elle ne [se] soucyoit plus de rien, pour son particullier, que de passer le reste de sa vye en paix, repos et tranquillité d'esprit; que son aage et ses forces n'estoient bastantes pour suffire à telle charge de régner et ne luy donneroient occasion desouhaitter ou aspirer à aulcun gouvernement ou charge publicque, se voyant malladive et mal disposée de son corps, et n'ayant, par adventure, que deux ou trois ans à vivre en ce monde; et considérant la peyne et desperance qu'il est aujourd'hui de se comporter, et faire acte de justice et dignitté de gens de bien, en ce siècle si malin et remply de touttes meschancettez et troubles, dont on voyt toutte la terre remplye de touttes partz ^,
Le trésorier, ne se pouvant plus contenir, interrompit la Reyne, luy pensant reprocher qu'elle avoit prins le nom et les armes d'Angleterre et qu'elle avoit aspiré à la couronne.
' Il y a lequel dans le manuscrit, ce qui est un non-sens. 2 Cet important discours, dont Bourgoing nous a conservé une analyse détaillée, ne se trouve pas dans les documents anglais.
Elle respond que ce que, aultreffoys, elle avoit faict en cest endroit, estoit par commandement, sçavoir est du Roy Henry deuxiesme, son beau père, qu'il sçavoit bien comment et pourquoy.
Luy replicqua qu'elle n'avoit voullu [les] quitter par après , la paix estant faicte entre eulx et le Roy Henry, et estant vérifiée.
Respond Sa Majesté que , si ils avoient faict accord pour leurs biens et leurs advantaiges, ou sellon que leurs affaires le requeroient, qu'elle n'estoit tenue de composer de son droict à leur proffit ' et de le quitter à son grand dommaige d'elle et de ses successeurs, et, ne recepvant aulcune commoditté en ce faisant, qu'elle ne leur debvoit rien, ny estoit en leur subjection et lien, ny leur subjecte, non plus qu'elle est maintenant, pour passer une chose de si grande conséquence, dont la mémoire luy eust esté tousjours à deshonneur et blasme.
Luy replicque que, encores despuis, elle avoit prétendu et aspiré.
Sa Majesté respond qu'elle n'avoit jamais quitté son droict, et ne le quictoit pas encore, et ne le quitteroit jamais, et qu'elle le prioit devant toutte l'assistance de ne la presser pas davantaige de dire plus oultre ce qu'elle pourroit bien dire sur cecy, et qu'elle n'avoit envye d'offenser personne, et, partant, qu'il se contentast, et que luy et beaucoup de sa compaignye l'entendoient bien et les raisons pour quoy elle a faict beaucoup de choses en cest endroit dont il n'est pas besoing de parler à présent, et n'est pas tenue d'en rendre compte, qu'ilz sçavoient bien qu'elle avoit faict de belles offres et qu'elle s'estoit soubzmise à la raison et avoit plus offert qu'elle ne debvoit; s'ilz avoient faict quelques choses pour leurs asseurances, ou qu'elle leur eust servy de seuretté première, qu'elle en requerroit une seconde; sy elle avoit droict ou non, que Dieu et eulx le sçavoient, mais que s'offrant, autant que ce fut, de maintenir celluy de sa sœur *, comme celle qui estoit l'aisnée, qu'elle ne faisoit point de conscience de désirer le second lieu, comme estant la plus proche et légitime héritière; qu'elle estoit
^ Toutes ces réponses de Marie Stuart, qui précèdent et qui suivent, ont été supprimées dans les documents anglais. On en comprend facilement la raison.
2 La reine d'Angleterre.
fille de Jacques cinquiesme, Roy d'Escosse, et petite fille du Roy Henrv septiesme; que cella ne luy pouvoit estre oslé par loy et conseil, ny monopolle, assemblée ou jugement quelconque, ny par conséquent son droict; qu'elle sçavoit bien que ses ennemys et ceulx qui pretendoient la deboutter d'icelluy avoient faict jusques icy tout ce qu'ils avoient peu par tous moyens [à] eulx possibles, illégitimes, voire jusques à attempter à sa vye, comme on sçayt bien qu'il y a esté descouvert en certains lieux et par certaines personnes qu'elle nommeroit bien, s'il estoit besoing, ou sy elle estoit en lieu où y peust proffiter ou estre receue, affin de la priver et déshériter, les ungs pour eulx mesmes, les autres pour faveur ou amytié, les autres pour affections ou factions, les autres pour leurs interestz ou proffict particullier et commoditté; mais que, nonobstant, Dieu, qui est juste juge, et qui n'oublye jamais les siens, l'avoit, jusques icy, par sa miséricorde et infinie bonté, préservée de tout danger; qu'elle esperoit aussi qu'il le feroit et qu'il ne la delaisseroit point; recongnoissoit qu'il n'estoit point menteur et qu'il avoit promis de ne laisser ses serviteurs au besoing; qu'il avoit estendu sa main sur elle pour l'affliger, mais aussi qu'il luy avoit donné ceste grâce de patience et supporter les adversitez qu'il luy avoit pieu luy envoyer; qu'elle ne demanderoit point de vengeance, mais qu'elle la laisseroit à celuy qui est le juste vengeur des innocens et de ceulx qui endurent pour son nom, soubz la puissance et volunté duquel elle se mettroit; qu'elle aymoit mieulx la façon d'Esther que de Judith, encores que touttes deulx soient approuvées de l'église; qu'elle pryoitDieu de faire d'elle sellon son bon plaisir, à sa louange et honneur, et augmentation de son église, en laquelle elle voulloit vivre et mourir, comme elle ja avoit esté receue et nourrye et entretenue, et pour laquelle, comme elle avoit desjà protesté plusieurs foys, elle respandroit jusque à la dernière goutte de son sang; qu'elle n'estoit point pour craindre ou s'épouvanter des menaces des hommes, résolue de souffrir et endurer tout ce qu'il plaira à Dieu ; qu'elle ne desnieroit jamais Jésus Christ, sachant bien que ceulx qui le desnyent en ce monde, il les desnye devant son père et les desavoue pour siens '.
Et, comme on lisoit, par intervalles, des lettres de Babinton à Sa
* Toutes ces réponses ne se trouvent pas ailleurs. (Note de M. Jules Gauthier.)
Majesté et d'icelle à Babinton, [elle] desnia tout à plat d'avoir jamais veu telles lettres ', ny receu, tant s'en fault qu'elle luy eust faict response.
Sur lequel poinct insistèrent beaucoup, comme estant celuy sur lequel estoit fondé le tout, produisant ciffres ^ et autres lettres, et les dépositions [tant] de ceulx qui avoient esté examinez que de Mrs. Nau et Curie, prisonniers, pour prouver qu'elle avolt receu ceste lettre dudit Babinton etrespondu à icelle, et, par conséquent, consenty au meurtre de la Reyne d'Angleterre.
Quant à Balart, qui estoit l'ung des six qui avoient entreprins le meurtre, [Sa Majesté] dict qu'elle en avoit ouy parler et qu'on luy avoit mandé de France qu'il venoit en Angleterre ung homme de bon entendement et zelain à la relligion, et très ferme catliolicque, qu'il desiroit luy faire service; qu'il avoit grand'intelligence avecq Monsieur de Walsaintgam ' et qu'elle s'en donnast de garde ^ et qu'elle ne sçavoit autres choses de luy.
Et, là dessus, Walsaintgam se leva et présenta debout, la teste nue, et entrant à quelques propos que Sa Majesté avoit esté advertye qu'il ne luy vouUoit point de bien, qu'il avoit dict beaucoup de choses en son [des]ad vantai ge et qu'il s'estoit confessé son ennemy, jusques là qu'on luy avoit faict apparoistre qu'il avoit entreprins de la faire mourir, elle et son filz, en ung mesme jour; de quoy s' excusant, dict qu'il ne portoit point de mauvaise volunté à personne, qu'il n'avoit attempté à la mort d'aulcun, protesta qu'il estoit homme de bien et fidelle serviteur de sa maîtresse *.
Sa Majesté Fadvoua et aussi qu'elle n'y pensoit aulcunement, et qu'elle n'avoit creu ce qu'on luy avoit dict"; que si il n'avoit esté receu en Escosse comme il meritoit, qu'elle n'en pou voit mais, et qu'elle ne pensoit pas qu'il se feust voullu venger sur elle qui ne sçavoit rien de cela. Des quatre hommes de cheval, qui estoient appoinctez à Londres pour la venir advertir quand le coup seroit
* C'est la traduction de ces mots : such any letters , qui se trouvent dans Hardwick. (Note de M. Jules Gauthier.)
2 Chiffres, lettres chiffrées.
3 Walsingham,
^ C'est ce que lui avait écrit Morgan. (Note de M. Jules Gauthier.)
5 Gfr la réponse de Walsingham dans Howei.l's State Trials, t. I, et dans Camden.
6 Cfr IIowell's State Trials.
faict, dict qu'elle ne sçavoit que c'esloit. Sa Majesté advoua quelques chiffres; qu'il y en avoit eu d'autres plus vieulx et plus recens, et que cella ne faisoit rien, pour ce que plusieurs [se] peuvent servir d'un mesme chiffre en diverses occasions, sellon les intelligences qu'ils ont en divers endroictz, et pour cella que Morgant, qui autreffois lui avoit faict service, se pouvoit estre aydé de ses chiffres mesmes, par l'intelligence qu'il a avecq les autres princes'.
Et sur ce qu'on luy reprocha qu'il se professoit son serviteur et que Sa Majesté lui donnoit pension, durant qu'elle sceust bien qu'il avoit machiné la mort de la Reyne avecq Pary, et pour cella il estoit encore prisonnier en France, ayant esté poursuivy et accusé par Millord Dherby qui tesmoigna la présente, à la requeste de la Reyne.
[Sa Majesté] respond qu'ils sçavoient bien qu'elle n'estoit meslée en ceste entreprinse ny suborné*, ce qu'ils luy confessèrent, et ce que [en] cella ' ils pouvoient bien penser que d'autres conseillers luy voulloient mal, et que, sy on avoit entrepris quelque chose contre la personne de la Reyne, que ce n'estoit pas elle et que
cella estoit de longtemps mesme, comme ilz voyent; mais*
qu'elle estoit bien marrye que Morguant s'estoit meslé de telle chose , mais qu'elle ne pouvoit respondre de ses actions , et qu'elle ne pouvoit moings faire de luy ayder en ses nécessitez, en recongnoissance de ses services qu'elle n'oublyeroit jamais, non plus qu'elle avoit accoustumé ceulx des autres qui se sont employés pour elle.
Ils la laissèrent ' enfin, après avoir longuement insisté qu'il estoit on pensionnaire, ce qu'elle nya, mais bien qu'elle luy avoit faict onner de l'argent pour sa despense *.
De Mrs. Nau et Curlle, [ils dirent] qu'ils avoient escript et signé;
^ La désignation de Morgan par Marie, comme pouvant avoir le premier conçu et organisé le complot de Babington, ne se trouve pas dans les documents anglais.
^ Ni n'avait suborné.
3 II faudrait lire : et qu'en cela ils pouvoient.
* Deux mots illisibles. M. Guigue, archiviste paléographe, qui a bien voulu nous aider à collationner le Journal de Bourg oing , a lu : comme ils voyent maintefoys, au lieu de mais... qu'elle estoit, etc.
S Ou ravouèrent. '
^ Toute cette partie des débats ne se trouve pas dans les documents anglais.
qu'ils avoient advoué des responses [à] certaines lettres et disoient qu'ils avoient tout faict par le commandement de Sa Majesté; qu'ils n'a voient rien [escript] sans luy communisquer, comme estoit sa coustume et ne voullant permettre qu'il se prod[u]it ' aucune chose sans son sceu, ainsi qu'ils prouvoient, sa direction, ou, par son commandement, escripvoient après en son cabinet auquel se faisoient les despesches, le plus souvent en sa présence; qu'après les avoir escriptes, on les luy lisoit; [qu'elles] se fermoient et cachettoient tousjours en son cabinet, et qu'ils l'avoient souvent vouUu destourner de telles entreprises.
[Sa Majesté] dict qu'elle n'avoit* peu respondre que sy Nau et Gurlle ont escript quelque chose que ce soit touchant l'entreprinse, qu'ils l'ont faict d'eulx mesmes et qu'ils ne luy ont communicqué, et les desadvoue sur ce point; que Nau, comme servyteur du Roy de France, peut avoir entreprins autre chose qu'elle ne voulloit pour ce respect, et qu'il y avoit des intelligences qu'elle ne sçavoit pas; qu'il confessoit publiquement qu'il estoit au Roy de France, qu'il ne tenoit d'elle et ne feroit pour elle que ce qu'il trouveroit bon; qu'il avoit beaucoup de querelles avecq elle pour ce qu'elle ne voulloit consentir beaucoup de ses conceptions et n'y pouvoit donner ordre; qu'elle sçavoit bien que Nau avoit beaucoup de particuliaritez, affections et intentions, qui n'estoient de dire en publicq, dont elle estoit bien faschée et qu'il luy faisoit grand tort; que, quant à elle, elle ne les voulloit accuser, mais qu'elle voyoit bien que ce qu'ils avoient dict estoit par crainte de la mort et de la peyne qu'ils craignoient souffrir, soubz promesse de leur sauver la vye, et que , pour, se saulver, [ils] n'ont faict deffault de s'excuser sur elle, pensant qu'elle se saulveroit mieulx que eulx, ne sçachant pas où elle estoit et ne pensant pas qu'on la voullust traicter de ceste façon, qu'il y avoit plus de xii mois que Nau n'escripvoit plus en son cabinet, et qu'il se cachoit de tous et faisoit ses despesches en sa chambre pour sa commoditté, comme il disoit, et pour estre plus à son ayse; ce que le sieur Amyas et tous ceulx de la maison pouvoient bien tesmoigner. Que, quant à Gurlle, s'il a faict quelque chose, a esté contrainct par Nau auquel il craignoit beaucoup de desplaire et pour éviter noises, et, tout-
1 Peut-être faudrait-il : tju'il se produisit.
2 Qu'ils n avoient pu répondre, dans le manuscrit.
526 MARIE STDART.
teffois, qu'elle ne pense pas que ny l'un ne l'autre se soient tant oublyés; qu'elle, ayant esté la pluspart du temps malade, ne pouvoit vacquer à aulcune affaire et n'entendoit la pluspart de ce qu'ils faisoient, mais se remettoit sur Nau.
[Le trésorier] replicque que Nau s'estoit advoué du Roy de France, comme son subject et nay en France, mais qu'il avoit esté secrétaire du cardinal de Lorraine; qu'il estoit son serviteur juré ', qu'il faisoit ses commandemens ; qu'il n'avoit esté contrainct aulcunement, mais que [de] sa volunté il avoit faict telles deppositions, juré, signé et escript de sa main.
[Sa Majesté] respônd qu'il estoit secrétaire du Roy et recevoil gjaiges de luy, et se disoit son argentier en ce pays, et que, sur ce prétexte, il se tenoit fort et se tenoit beaucoup désobéissant; qu'elle lui commandoit bien en gênerai, et advouoit en gênerai ce qu'il faisoit, comme tout prince a accoustumé de faire, mais qu'il doibt respondre des choses particullieres, et qu'elle ne pouvoit croire qu'il n'eust esté contrainct, et que, se sentant foible de nature et délicat, craignant la torture, a pensé se eschapper en se deschargeant sur la Reyne; qu'un criminel n'est recéu à serment ny creu en ses affirmations; que son serment ne vaut rien et qu'il ne leurs en doit point; qu'il a son premier serment à son maistre, qui desroge à tous les autres, lesquelz ne sont vallables puis après, et n'en peut faire qui luy puisse prejudicier, et qu'elle voyoit bien qu'il prétend que mesme il n'a escript ny signé, comme il a accoustumé de faire, supposé, comme ilz affirmoient tous, qu'il ayt escript de sa main ^.
Alors les chiquaneurs firent rage de crier, debatre, et prouver, et rangreger le faict, ramenant comme de furye tout ce qui avoit esté dict, faict et escript, touttes les circonstances, soupçons et conjectures et apparences; bref, touttes les raisons qu'ils peurent ymaginer furent mises en avant pour faire leur cause bonne et accuser Sa Majesté, sans qu'elle peust respondre distinctement à ce qu'ils disoient. Mais, comme forcenés, poursuivoient quelquefois tous ensemble, et, quelquefois, l'un après l'autre, de faire entendre
1 Le serviteur assermenté de la Reine d'Ecosse.
2 La plupart des réponses de la Reine, à propos des prétendues confessions de ses secrétaires, ne se trouvent pas dans les documents anglais.
que la Reyne estoit coupable, ce qui donna occasion à Sa Majesté de faire bien noble harangue, le lendemain matin '.
Incontinent apprès qu'elle feust retournée au lieu que dessus, et, à sa première arrivée, assize comme de coustume, fut ouye de tous les seigneurs qui s'approchoieut, teste nue, avecq grande attention d'un chascun. Le subject de la quelle [harangue] estoit :
Qu'il fut permis à Sa Majesté de parler librement et dire tout ce qu'il luy sembleroit, ainsy qu'il luy avoit esté permis par la bouche du chancellier, au nom de toutte l'assemblée et des commissaires, le jour preceddent, sans estre interrompue et empeschée d'aulcun; qu'elle trouvoit fort eslrange la façon de procedder en son endroit, d'aultant que, oultre ce que l'on l'avoit faict venir en ce lieu, contre le droit deu à ceulx de sa qualité, on avoit donné charge et maniement de sa cause entre des gens qu'on [n']a accoustumé d'employer à l'endroit des Roys et princes, et ne pensoit debvoir respondre que aux seigneurs et nobles qui ont l'honneur des princes en respect et ont la vertu pour leur guyde, s'employent pour le soustement, sauvegarde et deffense d'icelle, pour le bien d'iceulx et conservation de leurs droits, tant à l'utillité et proffit d'eulx mesmes que à l'honneur de leur patrye, augmentation et entretenement du bien publicq, duquel ils sont les tuteurs et ayant la protection d'icellui; Sa Majesté, se voyant accablée par l'importunitté d'une multitude de advocatz ou gens de loy, qui sembloient s'employer plus tost aux formalitez usitées aux petittes justices subalternes des villes et de la chicanerie qu'ils appellent ordinairement, que [à] l'inquisition de ce dont il est question; et, où il luy avoit esté promis d' estre interrogée simplement et examinée sur ce poinct seuUement concernant, la personne de la Reyne [d'Angleterre], ilz faisoient plus tost estât d'accuser et d'examiner, et estoit pour [icelle] * empescher et interrompre de respondre , parlant et semblant debastre entre eulx , [s'attisent] ' à qui plaidera le mieulx ou égorgera le faict,. en la voullant forcer de respondre de ce à quoy elle n'est tenue, qu'elle n'entendoit pas et qui est hors de la commission ; que ce n'estoit seullement chose ennuisible *, mays
1 Tous ces intéressants détails de la physionomie des débats ne se trouvent que dans le Journal de Bourqoinrj.
2 II y a dans le manuscrit : pour iceulx, ce qui n'a pas de sens. •* Il y a s'axtifient dans le manuscrit, ce qui n'offre aucun sens. * Il y a invisible dans le manuscrit.
indigne, de submettre à la dévotion de telles gens, qui ne font estât que de plaider et chiquaner, ung prince ' non accoustumé à telles procédures et formalitez, mais encore, contre tout droict, raison et equitté, sa personne qui estoit seulle, sans conseil, appuy, ou deffense, n'ayant ny pappiers, ny mémoires ou évidence pour se deffendre et approuver son dire, ny personne pour escripre et [la] soullager, foible et mallade, circonvenue et prinse à despourveu; qu'il estoit bien aysé à plusieurs joincts ensemble, et quasy, comme elle appercevoit, conspirans tous à une mesme cbose et estant de mesme intencion, de vaincre, à force de propos, une personne seulle à laquelle est osté tout moyen de sedeffendre, et qu'il n'y avoit personne entre eulx, pour tant habille homme qu'il fût, qu'elle estimast suffisant de pouvoir satisfaire, subsister ou résister, s'il estoit en sa place, ny de se pouvoir garantir, s'il estoit constrainct, tout seul et à l'impreveu, de respondre à tant de gens mal affectés et préparés de sy longue main , et qui sembloyent plus tost procedder d'affection véhémente et de collere que de désir d'eclaircir la vérité et accomplir leurs charges en la commission.
Mais, s'il falloit qu'elle fût forcée à ce et contraincte, que, pour le moings, elle demandoit qu'il luy fût permis de respondre à chacun d'eulx, l'un après l'autre, sans confusion, et, à chacun point de leur dire, distinctement, sans estre interrompue, ne pouvant, pour son imbécillité et malladye, reprendre une sy grande quantité de propos, mis tous ensemble confusément, pour y respondre à chacun en particullier, comme elle desiroit; et estant si importunement empeschée de ce faire, pour leurs longs et continuelz discours, déboutant en tout événement, requeroit que, comme on avoit faict faire une telle assemblée, ce sembloit, pour l'accuser, que, aussi pareillement, il en fut faict une autre où elle peust librement et franchement respondre [pour défendre] son droict et son honneur, voire mesme pour le désir qu'elle avoit de faire apparoistre de son innocence; que, n'y ayant autre moyen, elle se submettoit de se deffendre par telles gens, par telz moyens et de mesme façon dont ils avoient usé en son endroit, ce que l'on ne luy pouvoit reffuser, et que ses précédents traictés et protestations, demandes et responses soient fidellement reduictes par escript, luy soient dellivrées, comme aussi touttes leurs proced-
' Une princesse.
dures et demandes pour respondre en temps et lieu; -^que, dès à présent, employant tousjours sa première protestation, elle <en appelloit de tout ce qui s'estoit faict et qui se feroit à l'encanitre d'elle et en demandoit acte '.
Toutte cette matynée, les chiquaneurs se monstrereirt^lusïHGdestes, et monsieur le trésorier respondit * que c'estoit bien rajson que Sa Majesté dict tout ce qu'il luy plairoit et qu'elle pouvoit faire, et que ceulx qui avoient parlé le jour précèdent avoienl faiiot sellon leurs charges et [ce] qu'il falloit; que, pour congnoistre du faict, il estoit besoing de ouvrir touttes les raisons qui servoient à la cause; que, de ce qu'elle demandoit une autre assemblée pour respondre, qu'il y seroit pourveu , mais, quant à eulx , ^ils n'avoient charge ni commission de ce faire et qu'ils ne le pouvoient. Et, delà en hors, ledit trésorier les conduisoit par signes et les faisoit parler et taire quand il voulloit , ou sellon qu'il luy sembloit bon.
Et delà prismes ' occasion de espérer qu'ils ne continueroient pas longuement, speciallement pour ce que la pluspart des seigneurs estoient venus au conseil et assemblez tous bottez et qmtasy iwifts^* avecq leurs habitz de cheval. Touteffoys, nous estions en doubte de quelque sentence qu'ils deussent faire avant leurs parteooaents. Mais toutte la matynée ne fut employée à autre chose "que «oa la lecture de quelques lettres, comme le jour preceddent, et plus tost concernants l'inversion de la Reyne [d'Angleterre] par les estrangers et intelligences de Sa Majesté avecq les princes chrestiens et.sa dellivrance de prison ; de quoy il avoit [esté] par intervalles aussi quelquefoys parlé le jour preceddent.
Sur quoy, icy, reciteray tout ensemble ce que Sa Majesté avodit dit et ce qu'elle respondit, ce matin, appartenant à ce propos : Que Sa Majesté estoit catholicque, comme tant de foys elle avoit cojafessé, qu'elle avoit intelligence avecq les princes chrestiens, qu'elle
1 Cet important discours de la Reine est analysé sommairement dans les documents anglais.
2 Cette allocution du trésorier, d'après Bourgoing, offre de nombreuses variantes avec les textes de source anglaise. Cfr Howell's Slate Trials, et Camden d'après Barker.
3 On voit, par ce passage, que l'auteur de ce récit assiste aux débats. ^ 11 faudrait lire : <fuelques-uns ,
ne les avolt point prié de ce faire, mais qu'ils s'estoient offertz à elle pour la recepvoir, et qu'elle, se voyant rejettée et délaissée de tout autre support, ne pouvoit moings faire que d'accepter le bien qui luy est porté, sachant bien que les Anglois avoient faict ligfue à part, sans qu'on l'y eust voullu recepvoir, ny laisser place pour y estre receue, encore qu'ils y eussent compris son filz et laissé place pour le Roy de France, s'il y eust voullu entrer; sy eulx avoient eu envye de la retirer de prison, qu'elle leurs en sçavoit bien ^ré, mais qu'elle ne sçavoit pas les moyens par lesquelz ilz y voulloient procedder et qu'elle avoit les mains lyées, qu'elle ne pouvoit rien faire, bien marrie qu'elle n'avoit le moyen d'en sortir et de treuver quelque bonne façon pour ce faire; et qu'elle avoit proposé les moyens tant de foys de quelque bon accord , voyre mesme avoir eu tant en recommandation l'utillité et proffict du royaume, qu'elle s'estoit tant advancée en ses offres qu'elle avoit esté soubçonnée et mal voullue des princes chrestiens, et s'estoit mise en danger de l'excommunication, ayant plus faict et plus offert qu'elle n'estoit advouée, et ne s'estoit prevallue de bénéfice de catholicque; qu'elle s'estoit bien souvent soubzmise, par condition qu'ils parfinissent aussi de leur costé ce qui avoit esté proposé et mis en avant, et que eulx, deffaillans de leur costé, ou ne la recepvant à ses offres et ne faisant accord , que aussy sa submission des offres estoit nulle*, et qu'elle n'y estoit tenue, mais plustost estoit tenue de se pourvoir comme elle pourroit, et prendre son mieulx, et appelloit Mr. Belles *, Mr. Miellomer% Mr. d'Orstay, Sir de Raph Sadler*, et MM. du conseil à tesmoings, comme aussi elle eust voullu faire de Mr Sommer*, s'il estoit [présent], tous lesquels avoient traicté de ses affaires; que si elle les avoit assez souvent advertis de ce qu'il pouvoit advenir; qu'elle n'estoit tenue à plus; qu'elle leur avoit prédit que, sy aucune chose se faisoit, on chargeroit le tout sur elle, mais que, prevoiant aussi cella, elle s'en est deschargée de bonne heure, affin que, en temps et lieu, il leur en souvinse et que cella luy peult servir.
• Il y a dans le manuscrit : estaient nulles,
2 Beale.
3 Miltlmay.
^ Sir Ralph Sadler, chancelier du duché de Lancastre. ^ Lord Sommer.
Et comme les chicanneurs lisoient et trouvoient estrangfo sa confession d'intelligences, [Sa Majesté] les fyt taire tout soudain leurs disant que ce n'estoit pas leur mestier de parler des affaires des princes et qu'ils n'entendoient pas que les princes avoient secrettes intelligences, et qu'il n'avoit jamais esté ny ne pouvoit aucunement estre '.
Le trésorier luy dict qu'il ne la blasmoit d'en avoir eu et qu'il ne s'en voulloit mesler; mais que, si ung tel nombre de gendarmes, [dont est] mention', fût entré dans le pays, ainsi comme le Roy d'Espagne, le Pappe et Monsieur de Guyse avoient delliberé envoyer, quelle oppinion elle eust eu d'aulx, et si elle eust voullu respondre de la vye du Roy et de l'estat du pays, et sy le pays n'estoit pas en danger de tomber entre les mains des estrangers?
Elle dict qu'elle ne sçavoit quelles estoient leurs intentions et qu'elle n'est tenue d'en respondre, mais qu'elle s'asseuroit qu'ils eussent faict quelque chose pour elle, et que, s'ilz l'eussent voullu employer, elle eust peu moyenner quelque bon accord , comme elle s'est offerte plusieurs foys de faire, leurs disant qu'ils ne la debvoient pas ainsi rejetter, et que, sy la perdoient, qu'ils en recepvroient plus de mal et dommaiges que de proffict, et qu'ils se mettoient en danger; et, dé tout ce qui estoit faict par les estrangers, qu'elle n'entendoit rien ny soubzhaittoit rien que sa dellivrance'.
Luy fut dict que la mort de la Reyne et de ses principaulx seigneurs et conseillers estoit conspirée; qu'on avoit delliberé de mettre le feu à Gharteley et tuer ses gardes * ; que on debvoit entrer en Angleterre par tous les costez et havres du Royaume; que tous les catholicques se debvoient eslever'; qu'ils debvoient mettre Sa Majesté au lieu de la Reyne [d'Angleterre]; qu'ils l'appelloient desjà leur Reyne et leur souveraine; que le Pappe avoit envoyé bulles pour dellivrer le royaume [de] l'illégitime usurpa-
1 Toute cette partie de la défense de la Reine ne se trouve que dans le Journal de Bouraoing.
2 II y a dans le manuscrit : doibt estre mention, ce qui est évidemment une erreur du copiste.
3 Cfr Howell's State Trials, t. I.
* Les gardes de Paulet.
' Soulever.
532 MARIE SÏUART.
trice du loyaume; que l'on falsoit prières publicques à Romme pour Sa Majesté, comme légitime Reyne; que le Roy d'Espagne et le Pappe fournissoient des vaisseaux, hommes et argent pour envahir le royaume; que desjà il s'estoit faict quelque icvolte en Hirlande et que leur maîtresse [l'Javoit, par la grâce de Dieu, appaisée, et avoit eu la victoire de ses ennemys; qu'en Ecosse, en mesme temps, quelques ungs s'estoient eslevez; que le complot estoit de prendre le Roy d'Escosse et le mettre entre les mains des estrangers et catholicques, pour, puis apprès, en disposer, mais qu'il s'en estoit dellivré; que Sa Majesté avoit offert son droit au Roy d'Espaigne. De touttes les quelles choses il pretendoit qu'elle feust consentante par les lettres qu'ils avoient trouvées et Icues publiquement, contenant ce que dessus, adressans à Mandosse^. ambassadeur d'Espaigne en France, et à Milord Paget qui estoit en Espaigne, à l'ambassadeur de France qui estoit à Londres et quelques autres ^.
[Sa Majesté] respond , comme dessus , qu'elle ne sçayt rien d'aulcun meurtre ny attemptat à l'encontre de personne, de conspiration ny invasion du royaume; qu'elle avoit desjà dict qu'elle les avoit advertis qu'ils se donnassent de garde qu'on ne fist quelque entreprise; qu'elle sçavoit bien qu'il s'en faisoit, mais qu'elle ne sçavoit quelle elle estoit, et qu'on luy avoit tousjours celle, sçachant bien qu'elle n'y consentiroit pas et aussi de crainte de luy faire tort; qu'ils se pouvoient estre aydés de son nom pour auctoriser leur faict et le rendre plus fort, mais qu'il ne se Irouvoit ny lettre escripte de sa main, ny signée, ny personne qui en ayt veu ou receu, ou qui ayt communicqué ou parlé avecq elle; et tant s'en fault qu'elle y pensast^. Mesmes que on sçavoit bien qu'elle, estant en son royaume, elle n'avoit jamais ny faict, promis, ny inquiesté aulcun de la Relligion, taschant tousjours de gaigner par douceur et clémence, dont elle avoit trop usé, en avoit esté blasmée et avoit esté cause de sa ruyne, ses subjetz devenantz orgueilleux et superbes et abusans du bon traictement qu'elle leur faisoit*, et se sont plaintz que, deppuis, ilz n'avoient esté sy bien
* Don Bernardino de Mendoza.
2 Gfr. Howell's State Trial.i, t. I.
3 Ces passages importants de la défense de Marie ne se trouvent ni dans Gamden, ni dans Hardwick, ni dans Howell.
^ Ces passages de la défense de la Reine ne se trouvent que dans Bourgoing.
qii'ilz estoient soubz son gouvernement très bon ; qu'ils furent entre les mains d'un traître et tiran, [le] comte de Morton, qui les avoit tirannisés jusques au bout, comme ilz avoient abusé du bien receu, duquel ilz ne s' estoient contentez, et encore, depviis la mort dudit comte, n'ont eu que fjueres de mieulx, ayant quasi esté tousjours soubz la subjection des Anglois et d'autres qui ont esté traistres à leur patrie; que, de tout ce que les princes estrangers avoient fait ou entrepris, qu'elle s'en lavoit les mains et n'avoit en respondre '.
Quant à Chartelay, [Sa Majesté] dict qu'elle n'avoit point entendu parler de cette entreprinse de feu , mais qu'on luy avoit promis de la délivrer, et advouoit que, si les princes estrangers faisoienl quelque assemblée, que c'estoit pour Toster hors de prison, de laquelle ne pouvoit sortir; qu'ils mettent gens en armes pour la re[ce]pvoir, deffendre et conduire, et que, si les catholicques s'estoient offertz de prester ayde et support en ceste affaire, c'est pour leurs interestz, estant sy méchamment traictés, vexés et affligés en ce royaume qu'ils estoient tombez en desespoir, aymant aultant mourir que vivre plus longuement en la persécution où ilz estoient; mais qu'elle ne le sçavoit pas; qu'on n'advançoit rien ny de les affliger ny elle mesme; qu'elle n'estoit qu'une personne; que quand elle sera morte, que ny les catholicques, ny les princes estrangers ne cesseront pour cella, s'ilz ne cessent aussi de les persécuter davantaige ^.
Pour le regard de prendre la place de la Reyne, les lettres qu'ils avoient leues en ceste assemblée la justiffiant assés de ce, et sont pour elle (sy les veulhent advouer) servir, esquelles elle déclare expressément qu'elle ne désire ny honneur ny royaulme, et n'aspire aulcunement qu'on n'entrepreigne rien pour son regard , et qu'elle ne s'en soucyoit point, mais pour les catholicques et pour la querelle de Dieu; qu'elle desiroit la délivrance d'iceulx et la deffense d'icelle; qu'ils ne prenoient pas garde que ce qu'ils luy reprochoient estoit sa justiffication et preuve du contraire de ce qu'ilz veullent mettre à sens, comme ils avoient veu par les let-
^ Les documents anglais ne font pas mention de cette partie de la défense de Marie.
2 Cette partie de la défense ne se trouve pas mentionnée dans les docii* ments anglais.
très; qu'il luy semble qu'il' se trompe bien fort, d'aultant que, s'il est ainsy qu'elle eust voullu quitter son droit au Roy d'Espaigne, il est trop évident qu'elle ne le poursuit pas pour elle et ne prétend d'estre Reyne de son siège pour s'y mettre en sa place, et qu'enfin ils trouveroient que Sa Majesté n'a autre intention que la réduction de la Relligion, la délivrance d'elle et des catholicques affligez, pour laquelle elle est preste de respandre son sang, comme elle avoit dict plusieurs foys, et s'estymeroit bien heureuse si Dieu luy faisoit la grâce de souffrir et endurer la mort pour son sainct nom et la deffense de sa querelle. Qu'elle ne pouvoit empescher ses amys de luy donner telles lettres que bon leur semblera; [qu']ilz sçavent bien en leur conscience ce qu'ilz font; que, s'ilz parlent comme ilz désirent, sçacbant qu'elle est catholicque et désirant d'estre dellivrée, elle ne les peut blasmer et n'est pas en elle de les garder de cella, d'aultant que, sy elle leurs désire bien et qu'elle soit de leur relligion, elle ne leurs doibt deffendre de souhaitter ce qu'ilz pensent leurs debvoir faire bien , ou leurs oster tout leur espoir et descouraiger; encore qu'elle mesme ne le souhaitast pas, comme elle a promis, elle ne peut moings que les laisser en ceste espérance, ce qu'elle est tenue de désirer comme catholicque et seroit mescliante si elle ne le faisoit; mais qu'il ne se treuvera pas que, ny en ses lettres et pappiers, ny en aucune conférence en commung, ny de bouche, ny par escript, qu'elle ayt prins ce tiltre^, ny qu'elle s'en soyt aydée ou prevallue; que ce n'est pas à elle de reformer lePappe; qu'il sçavoit trop mieulx que c'est qu'il faisoit qu'elle; le remercyoit et tout le peuple chrestien, toutte nation et assemblée catholicque, des prières qu'on faisoit journellement pour elle, et désire et le vouldroit prier de continuer que, en touttes leurs congrégations pitoiables, messes et oraisons, ilz avent mémoire d'elle; qu'elle, estant du nombre des fidelles, elle espère aussi d'avoir part à touttes les œuvres méritoires et prières qui se font en l'église pour tous catholicques, deppuis qu'elle n'a eu ce bien de y assister elle mesme et en estant privée. Que, quant à la bulle, elles'estoit offerte d'empescher l'exécution et moienner qu'il ne s'en fit rien '.
* Le trésorier.
2 De Reine d'Angleterre.
3 Toute cette partie de la défense de la Reine était jusqu'à présent in-
Sur quoy, le trésorier luy demanda sy elle avoit bien tant de puissance de ce faire , mais qu'ilz ne s'en souçyoient pas ' en Angleterre et qu'ilz ne faisoient pas compte du Pappe ny de semblable.
Respond Sa Majesté qu'ils cessassent de persécuter les catholicques et qu'elle se faisoit fort d'apaiser beaucoup de troubles, ausquelz ilz estoient en danger de tomber.
Soustint le trésorier que personne des catholicques n'avoit esté puny pour la Relligion.
A quoy replicqua Sa Majesté que, tous les jours, [ils] estoient en tous lieus bannys et [exilez] ^, fugitifz et errans de ça et dellà pour se cacher, et les prisons d'Angleterre en estoient touttes pleynes, et, enfin, on leurs faisoit croire qu'ils estoient coupables de trahison , [les uns] ne voullant servir ou faire les injonctions de la Reyne qui sont contraires et repugnans à leur relligion, les autres pour ce qu'ilz ne veullent pas recongnoistre la Reyne pour chef de l'église, ainsi qu'on[tJ esté exclus ung corapaignon ' et infinis autres, et considèrent de rechef (mot illisible) pour les faire mourir; comme aussi elle voyoit [tout ce] * qu'ils pretendoient faire en son endroit, luy imposans des choses qui ne sont pas, pour la mener à point qu'ilz luy voulloient faire confesser des choses qui ne sont pas à propos, pour tirer conséquence, ce à quoy ilz prétendent, qu'il n'est besoing de l'inquietter davantaige de la lecture de ces lettres et affaires et qu'elle n'en respondra pas davantaige; qu'ilz perdent leur temps; qu'elle n'est tenue de leur rendre compte de ses affaires et des intelligences qu'elle a avecq les princes chrestiens, auxquels elle ne peut contredire, estant conjoincte avecq eulx , et r[eçue] en leurs [protections] '.
connue. Il s'agit ici de la bulle d'excommunication lancée par Pie V contre Elisabeth.
* Le manuscrit porte : rju'il ne s'en soucyoit pas. *
2 II y a exigez dans le manuscrit.
^ 11 devait y avoir un nom propre dans l'original, qui a été mal lu par le copiste et transformé en compaiynon.
« Mot illisible.
S II y a protestation en abrégé dans le manuscrit, mais il faut lire : protection.
Luy fut dit que, s'il plaisoit à Sa Majesté, elle se pouvoit aller; qu'ils denieureroient pour parachever sans elle *.-
[Sa Majesté respond] que, quant à elle, se protestoil fidelle et humble servante de Dieu, preste et appareillée d'obeyr à ses com- Bvandemens et à son église catholicque, apostolicque et romaine, à laquelle il n'appartenoit pas de résister et blasmer chose qu'elle fist, sachant bien qu'elle estoit gouvernée du Saint Esprit, ainsi q«e; Bieui luy avoit promis; que, sy elle luy donnoit le tiltre de Reyne, qu'il ne falloit pas qu'on l'accusast qu'elle le poursuivyf, puisque ce n' estoit pas elle qui le prenoit, mais que c'estoit toutte l'église' catlîolieque et tous les princes chrestiens qui [le] luy donnoient et estimoient légitime, et sçavoient bien qu'il estoit en son endroit; et en sorte que eulx mesmes donnoient à congnoistre et entendre à ung chascun [manifestement *] le droit qu'elle a, le voullant ca€her et rejetter, et faisant des statuts, jugemens et loix à rencontre d'elle, monstroient bien qu'ils sentoient en leurs cœurs et conscience que c'est qu'elle pourroit dire et prétendre, et que leur intention n'est autre, et touttes les actions ne tendent à autre fin qîuedel'en [de]posseder comme catholicque ; mais qu'ils pourroient cesser; qu'elle leur a assez faict paroistre qu'elle ne s'en soucye point pour elle, mais qu'elle ne veult pas le faire perdre à ceulx à qui il appartient après elle; [que] les troubles d'Irlande faisoient assez apparoistre que ce n'est pas à ceste intention qu'ils veullent luy imposer pourquoy ilz se sont révoltez ; qu'on sçavoit bien qu'ils sont subjetz à cella et que la Reyne n'a jamais encore esté paisible en ce pays là et quêtant s'en fault qu'ils la voullussent pour Reyne; ^!ue d'Irlande estoit sorty un certain livre faict d'une partye des catholicques par lequel ils desiroient que le droict de la couronne fust transporté en ung autre qu'à elle, d'aultant qu'ils n'avoient pas beaucoup d'espérance que je peusse sortir de prison, et que j'estois desja hors de aage, malladive et en danger de ne vivre longuement *.
Quant à son filz, qu'il estoit à elle et à la Reyne, et qu'elle en
* Tonte' cette vive altercation entre Marie Stuart et Burghley n'est pas mentionnée dans les documents anglais.
2 II y a manifestant dans le manuscrit.
3 II n'est pas mention, dans les documents anglais, de cette partie de la défense de la Reine. Le dernier passage a été évidemment dicté par elle.
feroit ce que bon luy sembleroit ; qu'ils n'avoient que faire de s'en mesler, bien marrie qu'ils en prenoieijt tant de soing d'avoir faict une ligue avecq luy, séparé le filz d'avecq la mère, et le soustenir et deffendre à l'encontre d'elle, et l'entretenir soubz le gouvernement de jeunes gens, comme un Gray, qui s'est traïteusement comporté à l'endroit d'ung chacun, et autres aussi mal expérimentés au gouvernement d'un royaume les ungs que les autres, luy fournissent argent et le fere son pensionnaire ', et l'estymoit mal advisé de se laisser ainsi aller à la dévotion de ses ennemys, à l'apetit de quelque peu d'argent qu'il peut recepvoir.
Respondit le trésorier qu'il n'estoit point pensionnaire, mais que sa maîtresse luy avoit administré quelque argent pour faire ses affaires, qu'il n' avoit pas beaucoup d'argent, et estoit pour le retirer hors de debtes esquelles il estoit engaigé.
[Il] soustint contre Sa Majesté qu'il n'estoit point mention du Roy de France en la ligue; que son filz avoit bien faict de se mettre en amytié, qu'ils l'avoient tousjours deffendu et que leur Reyne l'aymoit, et qu'ils ne l'avoient point séparé d'avecq elle, et qu'ils ne desiroient autre chose qu'ils feussent tous deux en bonne amytié, et que c'estoit chose très raisonnable.
Sa Majesté dict qu'elle sçavoit bien ce que en estoit. Quant au Roy d'Espaigne, elle dict qu'elle [l'Jaymoit pour beaucoup de respect, et que, à dire la vérité, elle n'avoit trouvé personne qui luy avoit monstre sy bonne volunté que luy, et qu'il Tavoit souvent aydée et secourue en ses nécessitez et afferes, et qu'elle estoit plus tenue à luy que à quelque autre que ce soit ^.
Fut aussi quelques propos des Jésuites qui avoient esté en Ecosse pour troubler l'estat et la relligion, d'un docteur Loys et autres qu'ils appeloient traîtres , avecq lesquelz Sa Majesté avoit intelligence, et qu'elle l'appeloit Père Révérend, et qu'il la professoit sa souveraine.
[Sa Majesté] dict que les Jesuistes faisoient leur estât quand ilz prechoient et travailloient pour remettre l'église catholicque et réduire les devoyans à la vraye relligion, conseiller et asseurer les chrestiens affligez; que c'estoit leur charge et qu'elle les estimoit
1 Le pensionnaire d'Elisabeth.
2 Les passages qui précèdent ne se trouvent que dans le Journal de Bourgoing.
gens de bien de s'exposer ainsy au danger de leur vye, laquelle ilz n'espargnoient pas pour l'honneur de Dieu et augmenter son église, et qu'il y en avoit en son royaume assez. Et fut touché quelques mots de Monsieur de La Rue, mais [Sa Majesté dit] qu'elle n'approuvoit pas beaucoup de choses d'eulx, [qu'jilz se mesloient trop speciallement d'affaiies d'estat et qu'elle en avoit eu querelle avecq ung, et estoit mal content d'elle pour cella.
Le trésorier luy demandoit sy ce n'estoit point ledict de La Rue.
[Sa Majesté dit que] quant au docteur Loys, qu'elle ne le congnoissoit aucunement, synon qu'elle entendoit que c'estoit ung homme de bien, fort zellateur à sa relligion, très docte et très sçavant, et qui estoit ung des supportz de l'eglize; que c'estoit son debvoir de luy rendre l'honneur qui luy appartient et qu elle n'estoit pas pour trouver faulte en ung sy grand personnaige ' .
Et comme, de propos en autre, on trouvoit faulte que Sa Majesté eust gens appoinctez aux autres royaulmes, deppendans d'elle, leur dict enfin que la Reyne d'Angleterre avoit bien deux cardinaux à la cour de Rome qui estoient ses pensionnaires [d'elle] qui professoit une relligion contre celle du Pappe, pourquoy, elle, qui estoit Reyne et catliolicque et de mesme relligion qu'eulx, n'en auroit elle pas?
Luy respondit toutte l'assistance, se soulevant avecq lui ^ : qu'elle en sçavoit beaucoup et qu'elle avoit bien des intelligences.
Ainsi, toutte la matinée fut employée en ce propos et lecture, et atant Sa Majesté pour s'en retourner, proteste qu'elle estoit preste et appareillée pour faire plaisir et service à la Reyne sa bonne sœur et de s'employer pour elle et pour le royaume, en tout ce qu'elle pourroit pour la conservation de l'un et de l'autre qu'elle aymoit; qu'elle prolestoit que, pour tout ce qui avoit esté faict, elle ne voulloit mal à personne de la compaignye, leur pardonnoit tout ce qu'ils avoient faict ou dict à l'encontre d'elle, et qu'il n'y en avoit pas ung en toutte la compaignye auquel elle [ne] desirast bien et [ne] vouUust faire plaisir. Et, en partie, devant deux ou trois seigneurs, explicqua quelque part' de ce qu'elle avoit touché
1 II n'est pas question, dans les documents anglais, de ces passages relatifs aux Jésuites.
2 Avec le trésorier.
3 II y a. part dans le manuscrit; il faudrait lire peut-être ; quelque peu.
de la passion ' de ses secrettaires, et eust quelque propos avecq Walsaingham en particullier, lequel ne monstra pas beaucoup sa mémoire de ce que Sa Majesté luy dict; et, enfin, [elle] luy dlct que sa cause estoit en la main de Dieu.
Et [Sa Majesté], pour gratiffier aux chicaneurs, en passant, se retourna vers eulx, et, d'un bon visaige, dict : « Messirqs, vous vous estes comportez assez revesches de vostre charge et m'avez traictée assez rudement pour une personne qui n'est pas beaucoup apprinse ou savante aux loix de la chicannerie, mais Dieu le vous pardonne et me garde d'avoir affaire à vous tous.
[Eulx], se retournans, se soubzrioient entre eulx, comme fit Sa Majesté -.
A l'instant, tous s'en retournèrent et ne vindrent plus en la maison, et demeurèrent la pluspart d'entre eulx es environs dans leurs maisons qu'ils avoient en grand nombre, quasy chascun d'eulx , comme ung lieu sain et plaisant pour habiter, jusques au samedi vingt neuviesme octobre, qu'on dict qu'ilz retournèrent à Eondres pour assister au parlement qui se commençoyt. Et le sieur Amyas, l'après diner, envoya le double de la protestation à Sa Majesté, ainsi que dessus est dict.
Après leur département, le Sr. Amyas ne traicta la Reyne que courtoisement; luy fit fournir le reste de ce qui estoit besoing pour s'accommoder en son logis; luy augmenta icellui de la mesme salle qui avoit servy à l'examination susdite, et ne luy tint aulcun propos que de bonne façon, plus tost courtois et aimables que aultrement.
Et Sa Majesté, tout ce temps, tant s'en fault qu'elle fusl troublée et esmeue de ce qui avoyt passé en aulcune sorte, que je ne l'avoys veue sy joyeuse ny à son ayse plus continuellement deppuis sept ans auparavant*, ne parlant autre chose que de propos recreatifz, speciallement de donner son oppynion des choses escriptes es cronicques d'Angleterre, à la lecture desquelles elle passoit une
1 Peut-être le mot déposition devrait-il être substitué au mot passion.
2 Tous les détails contenus dans les paragraphes qui précèdent étaient inédits jusqu'à notre publication.
3 Ce passage semble indiquer que Bourgoing ne fut attaché au service de la Reine que pendant les sept dernières années de sa vie.
bonne partye du jour, et, après, en devisant entre ses gens familièrement et tout joieusement, sans aulcune apparence de tristesse, avecq ung bon visaige , voire meilleur qu'auparavant son trouble. Et, s'il advenoit de parler de ce qui avoit esté faict en icelluy, ne s'en esmouvoit non plus que d'un autre propos; elle mesme, asseurement, continuoit le propos et dispit son oppynion et faisoit l'événement pire que nous autres mesmes, sans touteffoys qu'il semblast que Taffaire luy touchast en rien, ny s'en esmouvoir le moins du monde. Et, enfin, sa resolution estoit qu'elle ne craignoit de mourir pour sa bonne querelle. Et s'il advenoit qu'on luy dict que jamais on [ne] la feroit mourir, [elle] disoit très bien qu'elle sçavoit [ce] qui s'en feroit. Et, comme elle voyoit bien qu'ilz proceddoient pour venir à ce point, et qu'elle congnoissoit leurs proceddures et façons de faire, [elle] employa mesme, de sa bonne volunlé et sans y estre invitée, ce que jamais elle n'avoit faict auparavant, cinq ou six jours à prendre medecyne pour prévoir aux accidents de sa malladye qui avoit accoustumé de survenir au commencement de l'hiver, où elle se comporta aussi allègrement et d'aussi bon cœur que jamais elle avoit faict. Et elle mesme s'efforçoyt en sa complexion, mal apte à prendre médecine, foible et débile pour la longueur du mal, et de tout son pouvoir, et faire que les remèdes luy profitassent'.
Le jour de la Toussaint, apprès disner, le sieur Amyas print occasion de venir voyr ladite salle qu'il avoit faict de nouveau dresser et fermer pour tous advenemens, pour la surette de Sa Majesté et pour sa commoditté *. Et, comme ne se voullant retourner de sy près de Sa Majesté , sans la visiter, attendit que Sa Majesté eust achevé sa prière, et puis demanda courtoisement de voyr la Reyne, avecq laquelle il devisa fort courtoisement une bonne espace de temps, comme s'il n'avoit rien à luy dire et ne sçavoit
1 Cfr. The Letter-Books of Amias Poulel, etc., p. 300, 301, 302. Paulet confirme, dans une lettre à Walsingham, en date du 24 octobre, ce que dit Bourgoing de la parfaite tranquillité d'esprit de Marie Stuart après cette piemière notification de la sentence de mort.
'^ Dans une lettre, en date du 29 octobre, adressée par Davison à Burgliley, on voit que Paulet avait demandé au gouvernement anglais des soldats et des munitions pour Fotlieringay, afin de parer aux dangers d'un coup de tnain en faveur de Marie Stuart. The Letter-Books oj Amias Poulel, etc., p. 302 et 303.
de quoy l'entretenir '. Et, tombans de propos en autre, la Reyne luy disant qu'elle s'estoit mieulx portée despuis son partement de Chartelei et despuis ses troubles que auparavant et se sentoit mieulx disposée, [il] print occasion d'entrer en propos et luy dict qu'il ne s'emerveillolt pas seullement, luy qui avoit quelque peu veu et congneu de sa disposition auparavant et estoit aulcunement accoincté de son mal et du cours d'icelluy, mais aussi que tout le monde en estoit estrangement estonné , veu le trouble auquel elle estoit, qui est tel et sy gjrand et de si grande conséquence que jamais estoit advenu à personne vivante d'avoir esté chargée d'un faict sy horrible et odieux qu'il n'estoit pas possible de plus, auquel il estoit question de la mort de la Reyne, du meurtre des princippaux, de rébellion et invasion du royaulme, touttes lesquelles choses avoient esté si bien examinées et enquises et si bien esclaircyes que les seigneurs ne doubtoient plus et estoient asseurés de la vérité, et que personne ne vouUoit croire qu'elle fust en si bonne disposition, ne luy mesme, s'il ne la voyoit.
Sa Majesté respond [qu'elle] n'a point d'occasion d'estre mal disposée ou troublée; qu'elle sçavoit bien en sa conscience ce qu'elle avoit faict et qu'elle avoit desjà respondu à tous; que Dieu [et] elle sçavoi[en]t bien qu'elle n'avoit attempté, ne consenty de tuer ny meurtrir personne, et que sa conscience estoit libre et nette de toute [connivence] ^ en cest endroit, et, estant innocente, elle avoit occasion plustost de se resjouyr que de se fascher ou de s'attrister, ayant sa confiance en Dieu, prolecteur des gens de bien etinnocens; qu'il y en avoit eu de sa quallité qui avoient esté en trouble telle qu'elle €st ; qu'elle avoit desjà eu beaucoup puisqu'il plaisoit à Dieu, et elle en estoit sortye jusques icy. Dieu l'ayant tousjours secourue et aydée; qu'elle ne s'en soucyoit plus, toutte preste d'endurer la mort quand il luy plaira; qu'elle avoit esté née en troubles et que la Reyne sa mère l'avoit eslevée en troubles et avoit eu beaucoup de peynes à l'eslever, et enfin fut contraincte de l'envoyer en France où elle ne jouyt pas long temps du bien qu'elle avoit obtenu, le Roy son mary venant à mourir. Et remenée qu'elle fut en son pays, fut quasy tousjours troublée et n'a pas esté sans [troubles]
1 Cet entretien, d'un intérêt capital, entre Paulet et Marie, ne se trouve que dans le Journal de Bourgoing.
2 Le manuscrit porte : conscience , ce qui n'a pas de sens.
deppuis qu'elle est en ce païs; qu'il ne liiy proffiteroit de rien de s'en affliger davantaige.
[Le Sr. Amyas] lui dict que c'estoit unç grand contentement à une personne d'avoir la conscience nette et deschargée, et que Dieu estoit tesmoing entre elle, mais qu'une conscience feincte et dissiiRulée estoit une mauvaise chose; qu'il falloit miealx confesser et faire repentance devant Dieu et le monde, sy elle estoit coupable, comme asseurement il estoit trop clairet évident, l'affaire ayant esté sy bien ilucidée en sa présence mesme qu'elle ne le pou voit nyer.
Sa Majesté respond que de ses offenses et péchez elle s'en repentoit; qu'elle estoit femme, et, humaynement, comme nous offensans tous nostre Dieu , et n'y a personne qui puisse dire qu'il soit juste ou sans péché, elle avoit offensé Dieu et luy en demandoit pardon en faisant repentance , mais qu'elle ne sçavoit à qui elle se peust et deust confesser en estât qu'elle estoit. Et, entrerompant son propos, [Sa Majesté] dict : « Que à Dieu ne desplaise que je demande que vous fassyez confesser à moy; mais, du faict dont estoit question, qu'elle nes'en confesseroit point, et qu'il le sçavoit bien qu'elle n'en estoit point coupable; qu'on luy faisoit accroire tout ce qu'on vouldroit, ayant desjà preineditté de longue main ce qu'ils pretendoient faire; que, pour ce qu'elle estoit catholicque, ilz la voulloient mettre au rang des autres; qu'elle estoit toutte résolue et appareillée de mourir pour la relligion et qu'elle ne demandoit pas mieulx; qu'elle s'estymoit bien heureuse de souffrir et endurer pour le nom de Dieu, comme ont fait beaucoup de saintz personnaiges et martires, en souvenance de ce que, recitant en ses prières et lecture d'un sermon, elle venoit de lire de ceulx qui ont souffert pour le nom de Dieu, desquels nous cellebrons aujourd'huy la feste ', non pas qu'elle s'estime digne de se sentir de la grâce de Dieu.
[Le Sr. Amyas] luy respond qu'il n'est pas question de relligion en son faict et qu'il n'en est aucune mention, et qu'il est question de meurtre et rébellion et invasion, et que, estant coupable, elle ne debvoit ny ne pouvoit [nier]', et, quanta elle, seroit'... elle
* Le 1*'' novembre, jour de la Toussaint.
2 II y a mais au lieu de nier dans le manuscrit, ce qui n'offre aucun sens et ne peut être qu'une erreur du copiste.
3 Mot illisible. Il ne nous a pas été possible de restituer le sens de cette phrase, qui a été mal lue par le copiste.
mesme et qu'elle eust commis ung si horrible faict, que ny elle, ny la plus grande partye du royaulme n'en pourroit estre excusée, ny mesme tous les catholicques du royaulme; s'ilz avoient consenty à ce, qu'il jugeoit qu'ilz estoient dignes d'estre punys.
Sa Majesté dict que ce n'estoit autre chose, mais qu'il falloitbien trouver quelque autre couverture et occasion pour la rendre à ce poinct qu'elle voyoit bien qu'ilz l'avoient conduicte, mais qu'elle n'en feroit pas pire chère pour cella; qu'ilz ne [l'jespargnassent pas.
[Le Sr, Amyas] repetta instamment que ce n'estoit pour la relligion et que personne n'avoit encore esté puny pour la relligion; que, quant à luy, il ne sçavoit rien de ce que les seigneurs avoient faict, mais qu'ilz avoient trouvé le faict sy clair et évident qu'on disoit qu'ilz avoient donné sentence, mais qu'il ne [le] sçavoit pas; qu'aucuns avoient oppinyon qu'ilz l'avoient faict, mais qu'il n'en avoit rien d'asseuré, ny entendu autre chose que par ouy dire; et la remettolt tousjours à confession.
Sa Majesté respond comme dessus et qu'elle sçavoit bien qu'ilz l'avoient condampnée avant que venir icy par' les formalitez, et que ce qu'ilz avoient faict icy n'estoit que pour garder et observer quelques formalitez pour faire apparoistre l'effect^ vraysemblable, affin de parvenir à leurs prétentions, auxquelles elle n'estoit tenue d'acquiescer ny de se soubzmettre; qu'elle ne faisoit pas compte de ce qu'ilz avoient faict non plus que de rien; qu'il estoit bien aisé aux brigans et larrons, là où ilz se trouvoient les plus fortz, d'efforcer les passans et ceulx qui suivent leur chemyn; que eulx, la tenant en prison, il estoit fort aisé de l'affliger et de la faire mourir et disposer d'elle à leur plaisir et volunté, ayant la force pour eulx et elle estant toutte seulle, foyble et imbecille; qu'elle desiroit qu'un chascun sceust et congneust comme ses affaires se manyoient et se manyent.
[L^ Sr. Amyas] luy replicqua de rechef qu'elle estoit bien marrye que chascun le sceust et qu'une telle entreprinse n'estoit pas à celler ny taire, mais qu'il n'avoit esté donné sentence ny jugement avant la venue des seigneurs.
Sa Majesté respond qu'elle ne demandoit autre chose, affin que
1 II faudrait lire : pour au lieu de par,
2 II vaudrait mieux lire : le fait vraisemblable.
tous princes chrestiens et estrangers puissent estre tesmoings de tout et fussent juges de tout [ce] qu'on luy avoit faict, non pas pour elle, mais à la confusion de tous ses ennemys, et de [ceiix dej l'église catholicque; qu'ilz n'avoient cessé de tourmenter les pauvres catholicques et mettoient touttes leurs estudes à cella, s'aydant de cette couverture qu'ilz estoient traistres , ne voullant recongnoistre la Reyne d'Angleterre pour chef suprême de l'église; que, quant à elle, comme elle avoit dict en pleine assemblée, elle ne recongnoissoit chef de l'église autre que le Pappe, auquel estoil commis le règlement d'icelle par le consentement de toutte l'église deuement assemblée.
Il insista fermement que la Reyne ne prenoit ce tiltre d' estre suprême chef de l'église, et que à Dieu ne plaise qu'il y eust autre suprême chef que Jésus Christ, et qu'il ne recognoissoit point d'aultre.
Replicqua Sa Majesté que ce a esté le poinct seul sur lequel l'exclusion des catholicques avoit esté fondée, qu'elle se estimoit, comme il disoit, telle chose qui estoit si commune et si vraye qu'à l'exemple du Roy Henry huictiesme , le tiltre luy avoit esté donné; qu'il pouvoit penser que les calvinistes, qui sont les plus reformez, n'approuvoient pas cella; mais ceulx qui suivoient la relligion de la Reyne, qui sont des luterians et inventeurs d'icelle, tiennent coupables de [haute '] trahison ou de lèze Majesté tous ceux qui estiment du contraire, et que non seullement on en a jugé coupables ceulx qui ne la recongnoissent telle ou qui la desavouent par paroUes et de faict, mais encores avoient esté forcez de dire ce qu'ilz en pensoient en leur conscience, et, sur leurs responses, condampnés à mort, et que, sy elle [la Reine d'Angleterre] ne voulloit accepter ce tiltre, qu'elle sçavoit bien qu'on luy donnoit, et que celluy estoit coupable qui ne le faisoit.
[Le Sr. Amyas] respond qu'elle ne le pouvoit, ny on luy donnoit, faisant signe d'admiration, comme dessus, mais autres et puritains qu'on appelle et autres la tenoient pour chef et gouverneur, au dessous de Dieu, des choses ecclésiastiques et temporelles en Angleterre, comme il estoit raison qu'elle feust, mais non pas suprême chef de l'église, et qu'il n'y avoit que Jésus Christ.
Sa Majesté dict que c' estoit manteau blanc ou blanc manteau ,
' D'autre trahison, dans le manuscrit.
mais qu'enfin estoit tout ung, quelque coulleur qu'ils luy en baillassent, et, quant au reste, elle ne faisoit pas cas de leurs sentences, et qu'il n'avoit que faire de y procedder de ceste façon ; qu'elle sçavoit qu'il n'estoit pas si jeune qu'il voulusl advancer tel propos sans avoir cherché en estre advoué.
Touteffois il feyt semblant de n'en avoir point et l'asseuroit le mieulx qu'il pouvoit.
Et, au partir, par quelques conjectures, [eusmes] ' oppynion qu'il estoit allé escripre à la cour la response de Sa Majesté, laquelle ne changea en rien ny de visaige ny de contenance, propos ny actions, ny ne s'esmut en chose que ce soit plus que de coustume; et, devisant de ce, disoit qu'elle mourroit plus tost de mille tourmens que de se confesser digne de grâce, qu'elle voyoit bien qu'on luy voulloit offrir et présenter, quelques jours après, de la part de la Royne, comme se voullant reserver ceste auctoritté pour la tenir toujours plus bas et la rendre subjecte, inhabille et incapable du droit du royaume.
[Elle] ^ nous repetta ce qu'elle leurs avoit [dict] plusieurs foys qu'il y en avoit eu beaucoup d'autres en Angleterre qu'ils avoient faict mourir, princes, roys et grandz seigneurs; comme aussi, quelques jours auparavant. Sa Majesté avoit dict au Sr. Amyas que l'Angleterre estoit la plus sanguinolante entre touttes les nations, et qu'ilz estoient tous accoustumez de tous temps de mettre à mort leurs roys et de les desposer sellon leurs oppynions et volunté. A quoy respondant [le Sr. Amyas] que c'estoit la nation de touttes le moings addonnée à cella , luy dit [Sa Majesté] que leurs cronieques en estoient touttes pleines '.
Le [13 novembre] * M. Dreu Drevvery chevalier, et qui se dict agent de la Reyne [d'Angleterre] , vint en la place de milord ^ Standelaing, lequel s'en alla le lendemain.
* Le manuscrit porte : en niesmes, ce qui n'offre aucun sens.
2 On lit il clans le manuscrit, ce qui est évidemment une erreur du copiste.
^ Cfr ce passage du Journal de Bourgoing avec une lettre de Paulet à Walsingliam, en date du 24 octobre. The Letter-Books of Amias Poulet, p. 300, 301 et 302.
* Date en blanc. Ce fut le 13 novembre que Drue Drury fut adjoint à Paulet.
5 Ce titre de milord., donné à un huissier, est certainement une grossière erreur du copiste.
Le vendredy xvm" novembre, milord Bohhert', conseiller du privé conseil, le fils duquel a espouzé la fille du feu duc de Norfolk, et qui estoit lioste de Monsieur de Mannester à Londres,avecq M. Belle, secrétaire, qui avoit esté d'autres foys à Sheffield, despuis que nous sommes en ce païs, pour traicter avecq Sa Majesté, vinrent sur les sept heures de nuict, avec lechastellain, parler au Sr. Amyas, puis retournèrent coucher à la ville.
Le lendemain , samedi dixiesme ^, apprès avoir demandé à parler à Sa Majesté de la part de la Reyne [d'Angleterre], vindrent, l'après disner, avecq le Sr. Amyas et le Sr. Drury en sa chambre. Ledict sieur Bohhart* dict qu'il y avoit un messaiger de la part de Sa Majesté [la Reine d'Angleterre] pour parler à elle, s'il luy plaisoit de l'ouyr*, et qu'elle, sur les occurrences qui avoient esté par le passé, avoit envoyé ledict Sr. Bealle et luy pour luy faire entendre que, après qu'elle eust esté informée de quelques rebellions en son royaume, qui estoient contre sa personne et son estât, dont Sa Majesté estoit accusée, congnoissant sa quallité, et qu'elle'* estoit avecq ung extresme regret en son coeur de ce qui luy estoit advenu d'une telle chose, avoit esté soigneuse de donner ordre que le faict feust esclaircy le plus honorablement qu'il se pourroit faire, et, pour ce, avoit envoyé des plus honnorables et grandz seigneurs de son royaume pour s'enquérir du faict devant Sa Majesté, et que iceulx, ayant ouy les preuves et deppositions tant de ses secrétaires mesmes, lesquelz avoient*, deppuis, devant lesdits seigneurs, confirmé, juré et signé leurs deppositions, et d'autres qui avoient esté examinez pour ce, par lettres et chiffres qui luy avoient esté leus en sa présence et qu'elle n'a pas desnyé, avoient rapporté au parlement que Sa Majesté n'estoit pas seuUement consentante d'un cas si horrible, mais aussi qu'elle estoit l'auteur et l'inventeur d'icellui, et qu'elle, estant en ce pays soubs la protection de la Reyne [d'Angleterre] et des loix, elle estoit aussi subjecte à icelles
• Lisez : Buckurst.
2 Lisez : dix-neuvième.
3 Buckurst.
^ Instructions to lord Buckurst and M. Beale sent to tlie Queen of Scots, 17 (27 n. s.) novembre, Mss. Mary Queen of Scots. 5 Elisabeth.
•> Le manuscrit porte : avoient este...
par les loix du pays; après avoir delliberé de ce audit parlement, icellui avoit donné sentence de mort à l'encontre d'elle, et qu'il avoit laissé sa maîtresse qui n' avoit pas encore résolu. Mais affin qu'elle ne fust reprinse au despourveu, qu'il y avoit tel ferment au parlement et qu'elle estoit tant importunée de ses Estatz, [que] il estoit impossible qu'elle ne consentis! à iceulx remonstrans que, deppuis que Sa Majesté [la Reyne d'Escosse] est en ce pais, il y avoit continuellement eu quelque trouble en ce royaume, de sorle que la personne de la Reyne [d'Angleterre], ny Testât, ny la relligion n'estoient en seuretté. Ils disoient tous, et pour la seuretté de sa personne, pour la conservation du royaume et pour l'entretenement de la relligion , qu'il falloit que l'une ou l'autre mourust et qu'il estoit impossible qu'elles puissent touttes deux vivre ensemble. Et, pour ce, que M. Beale et luy luy a voient esté envoyez pour Tadvertir de se préparer à la mort, affin qu'elle ne fust prinse au despourveu, et qu'ils luy envoyeroient un evesquede Peterbrou' ou un doyen de^.... pour la consoler, qui estoient hommes de sçavoir et d'entendement; cependant, qu'elle pensist à sa conscience et qu'elle recongneust sa faulte et en fit repentance et satisfaction devant Dieu et les hommes, et que, si elle sçavoit quelque chose davantaige que cette conspiration, oultre ce qui estoit desjà venu en évidence et prévu, qu'elle en deschar geast sa conscience, comme elle estoit tenue par charitté chrestienne, estant proche parente, comme elle mesme disoit, de la Reyne [d'Angleterre], à la quelle [elle ledebvoitj pour les biens et faveurs qu'elle avoit receus d'elle; et que s'il y avoit ou qu'elle seust aulcuns qui fussent coupables de ce faict, qu'elle [le] leur declarast avant que mourir, et que tel estoit son debvoir.
[Sa Majesté] leurs dict qu'elle [n'attendoit] ' pas autre chose d'eulx et qu'ils estoient assez accoustumez de procedder de mesme à l'endroit de ceulx de sa quallité et ceulx qui estoient parens ou proches de la couronne, et ne laisser jamais vivre ceulx qui y pouvoient aspirer, et que, de long temps, elle sçavoit bien que, à la fin, ilz la meneroient là; qu'elle avoit aymé la Reyne et le pays; qu'elle avoit faict tout ce qu'elle avoit peu pour la conservation de l'un et
1 Lisez : de Peterborough.
2 Nom en blanc.
3 11 y a dans le manuscrit : n entendait pas autre chose.
de l'autre; qu'elle avoit faict des offres assez qui servoient de confirmation de ce; [que] M. Baisle ', qui estoit présent, en pourroit tesmoigner. Et, comme dessus, [elle] repetta beaucoup en particullier de ce qui avoit [esté] passé sur cecy : qu'elle ne craignoit pas la mort et qu'elle y estoit toutte résolue, et que de bon cœur elle l'endureroit; qu'elle n'avoit esté autheur nullement de conspiration quelconque pour nuyre à la personne de la Reyne; qu'on luy avoit offert par plusieurs foys sa dellivrance, à quoy, pour n'y avoir voullu consentir, avoit esté blasmée et manacée d'estre laissée et qu'on ne se mesleroit plus de ses affaires. Pour à quoy obvyer, elle avoit tasché sa dellivrance par bonne ^, à son grand desadvantaige; enfin, qu'estant reffusée d'un costé et pressée de l'autre, [elle] s'estoit jettée entre les mains de ses amys et avoit prins party avecq les princes chrestiens et catholicques, non pour ambition, aspirante quelque plus grand estât, comme elle leurs avoit protesté et comme les Angloys mesmes en peuvent tesmoigner par les pappiers qu'ils ont par devers eulx, mais pour l'honneur de Dieu et de son Eglise, et estre dellivrée de la misère et captivité où elle estoit; qu'elle estoit catholicque et d'aultre relligion qu'eulx, et que, partant, ilz n'avoient garde de la laisser en vye; qu'il y avoit long temps qu'ilz avoient conspiré sa mort et que, pour ceste raison , ilz avoient faict expressément, par leurs derniers Estatz, les deux articles sur lesquelz ils ont prins occasion de faire ce qu'ils ont faict jusques icy à l'encontre d'elle, pour enfin la faire mourir; qu'elle estoit une personne seulle, malladyve et de peu d'effect; que c'estoit peu de chose d'elle et de sa personne et qu'il n'y avoit pas beaucoup de perte pour elle; qu'on ne gaigneroit pas beaucoup, et qu'ils' se pouvoyent bien asseurer que ny la vye de la Reyne, ny leur pays n'en seroient pas beaucoup asseurés, bien marrie que sa mort ne peut aultant proffiter au Royaume comme elle craint qu'elle nuyra, protestant que ce qu'elle en dict n'est point par envye ou par désir qu'elle ayt envye de Vivre, car, quant à elle, elle estoit lasse d'estre en ce monde pour le bien et plaisir qu'elle y avoit, et qu'elle n'y proffitoit ni pour elle, ny pour aulcun, espe-
' Lisez : Bealc.
'^ Par douceur.
•^ Le manuscrit porte : et qu'ils ne se pouvoiejit, etc., ce qui est un contresens.
rant une meilleure vye et remerciant Dieu de luy faire ceste grâce de mourir pour sa querelle; qu'il ne luy pouvoit pas advenir plus grand bien en ce monde ; que c'estoit ce qu'elle avoit le plus requis à Dieu et qu'elle avoit le plus souhaitté, comme la chose qui luy estoit le plus honnorableetplus utile pour la salvation de son âme; qu'elle n'a jamais eu intention, pour bien, royaume ou grandeur, de changer de volunté en sa relligion, ny desnier Jésus Christ, ny son nom, et qu'elle ne le feroit encores; qu'ils estoient bien asseurés que [de] toutte foy et de très bon cœur elle mourroit aussi contente qu'elle fut jamais et pour chose qui luy soit advenue en sa vye'; qu'elle pryoit Dieu qu'il voullut avoir pitié des pauvres catholicques de ce royaulme qui estoient affligez et tourmentez pour leur relligion; qu'elle ne regrettoit rien autre chose qu'il eust pieu à Dieu , devant que mourir, luy faire ceste grâce les voyr en pleine liberté de leur conscience pour vivre avec la foy de leurs parens en l'église catholicque et servir Dieu comme ilz desiroient; qu'elle n'estoit pas ignorante que, dès long temps, il y avoit des particulliers qui machinoient tout cecy à l'encontre d'elle, et que, pour dire plainement, elle sçavoit bien que ce n'estoit que à la poursuite de''..., qui avoit fait profession de luy estre ennemy, lequel necesseroit aussi bien jamais que ne fut venu à bout de ses entreprises; de quoy elle avoit assez parlé devant les commissaires.
Fut respondu que le dit..,^ ne s'en mesloit point plus particullierement que les aultres , qu'on l'estimoit très bon et fidelle servi teur et qu'il pensoit que ny luy, ny les plus grandz de ce royaulme n'avoient puissance particullierement de faire chose que ce soit ny pour elle, ny contre elle, synon en conseil et assemblée; lorsque M. Baisle*, entreprenant la parolle, dict qu'il avoit de sa part à dire à Sa Majesté quelque chose sur les traictés et affaires qui
* Cfr ce passage du Journal de Bourgoing avec la lettre que Marie écrivit à l'archevêque de Glasgow, le 24 novembre, et dans laquelle elle s'exprime à peu près dans les mêmes termes. Labanoff, t. VI.
2 L'auteur du Journal, par prudence, avait laissé sans doute ce nom en blanc sur la minute de son Journal, écrit en Angleterre ; mais il est évident qu'il ne peut s'agir ici que de Walsingham, premier secrétaire d'Elisabeth, que la Reine avait accusé en face devant les commissaires.
3 Le nom a encore été laissé en blanc par l'auteur.
* Beale.
avoient esté par le passé en ce royaulme, dont elle s'estoit montrée partialle et avoit esté cause de troubles. Et ce, disoit-il, d'aultant qu'il avoit la cognolssance d'icelles et que luy mesme avoit esté employé en quelques-unes, entre sa maîtresse et Sa Majesté. Et , là dessus, [il] reprit sa venue en ce royaulme et qu'elle y estoit venue à refuge, et que la Reyne avoit eu soing d'elle, et de la tralcter et recepvoir , et appaiser ses subjectz qui estoient animez contre elle et qui la poursuivoient; que mesme, la voyant en danger, elle avoit procuré qu'elle se retiras! à Carléil ' pour estre plus seurement.
Respond Sa Majesté qu'elle y avoit esté menée par force et contre sa volunté.
Dict [M. Beale] que c'estoit pour son bien et rapporta qu'ilz avoient eu ensemble, deppuis, quelques affaires de ce que les subjectz de Sa Majesté et ses amis avoient prins les armes et dommageoient les siens^. [Sa Majesté dict] que, autreffois', [quand elle desiroit d'escripre, qu'elle pouvoit, et [lors[ qu'il pouvoit proffiter et pour la Reyne et pour elle, il ne luy avoit esté permis; que, deppuis [que] ses ennemys avoient procuré sa sentence et donné icelle, elle n'avoit pas pensé qu'il luy put proffiter et qu'il ne luy serviroit de rien*, joinct que, ayant [esté] tellement abbaissée et desprimée de toutte dignitté et tiltre, qu'elle ne voyoit pas en quelle qualitté elle pourroit escripre pour le présent; que ce qu'elle faisoit*, que ce n'estoit pour saulver sa vye, ny pour avoir grâce et s'eschapper, mais seullement pour le repos de son esprit et pour ung dernier adieu.
Respond [le Sr. Amyas] que ceste matière n'estoit à respondre sur
1 Carlisle, premier lieu de détention de Marie Stuart.
2 Les sujets de la reine Elisabeth.
' 3 Le manuscrit présente ici quelques lacunes que l'on pourrait combler d'après les indications fournies par le commencement du texte qui suit. Il faudrait le faire précéder de cette phrase : « Après cette entrevue avec lord Ruckurst et Reale, la Reine fit dire au sieur Amyas que [autrefois, etc., etc.
Marie Stuart, dans une lettre à l'archevêque de Glasgow, en date du 24 novembre, rend compte d'une partie de son entretien avec lord Ruckurst et Reale. Labanoff, t. "VI.
* D'écrire à la Reine d'Angleterre.
& La démarche qu'elle faisait auprès d'Amyas Paulet pour lui demander d'écrire à Elisabeth.
le champ et que luy, qui avoit esté employé en maniement d'affaires, sçavoit bien que les choses qui estoient entre princes, il ne falloit [les] traicter par personnes interposées; que sy Sa Majesté s'en voulloit resouldre cependant et s'en prepparer, quand il pourroit avoir accordz par devers elle à son plaisir, il lui feroit bonne response.
Là-dessus Sa Majesté le manda venir.
A quoy il respond que sieur ' Drury estoit adjoinct à luy et qu'ils ne faisoient rien l'un sans l'autre, icelluy estant mallade, avecq lequel il estoit lors, [il] esperoit qu'il se porteroit bien ^ le lendemain et que eulx deux ensemble y viendront.
Le lendemain, après disner, [les sieurs Amyas Paulet et Drue Drury], ayant esté mandez, vindrent en sa chambre, et leurs repetta [Sa Majesté] ce propos mesme cy, adjoustant d'elle mesme qu'elle en prendroit l'essaya
Et comme ilz estoient en ce discours, le Sr. Amyas dlct aussy qu'il desiroit lyre sa lettre et manier avant qu'elle fut cachettée, pour ce que on peut mettre quelquefoys quelque chose dedans, de quoy il voulloit estre asseuré pour son debvoir vers sa maitresse. Sur quoy se prinrent ung peu de propos, Sa Majesté trouvant estrange qu'il luy requist telle chose qu'elle mesme avoit offei. tant par M. Melvin que sieur Drurye. Touteffoys, [Sa Majesté] avoit dict, comme de sa bouche mesme, à son arrivée, aussi, qu'elle le remercyoit de la bonne oppynion qu'il avoit d'elle de la soubzçonner à tort qu'elle vouleust mettre rien à sa lettre qui peut nuyre à la Reyne [d'Angleterre].
Et de ce s'excusant [le Sr. Amyas] le mieulx qu'il peuvoit asseurer que la Reyne luy voulust escripre, trop bien qu'elle entendoit qu'elle auroit receu sa lettre, qui estoit ce que Sa Majesté desiroit, craignant que sa lettre, tombant entre les mains d'aucuns, neseroit presentéeà la Reyne [d'Angleterre].
Ledit jour, samedy xvi" [décembre], Monsieur du Préau,
1 Au lieu de : sir Drury.
2 Le manuscrit porte : qu'il ne se porteroit bien.
' Qu'elle ferait l'essai de sa lettre devant eux, c'est-à-dire qu'elle la frotterait toute ouverte sur son front. Paulet, de son côté, raconte cette scène à Davison de la même manière, dans une lettre en date du 21 décembre. Cfr The Letter-Books of sir Amias Poulet, p. 331 et 332.
552 MARIE STUATIT.
son aulmosnier ', arriva environ les dites quatre heures du soir.
Le mardy [xix* décembre], vigille sainct Thomas, furent envoyez quérir [les Srs. Amyas et Drury] pour recepvoir sa lettre*; et, eulx arrivés, Sr. Amyas vint à s'excuser de ce qu'il avoit requis de voyr la lettre avant qu'elle fut fermée et prendre l'essay, et que, ayant danger en une lettre, aussi bien dedans que dehors, cella l'avoit meu de requérir'.
Fut quelque peu débattu sy la Reyne l'avoit offert ou non.
Cependant Sa Majesté luy monstre [sa lettre] toutte ouverte et en prend l'essay, la frottant contre son visaige, puis la ferma avecq de la soye blanche et cachette avecq cyre d'Espaigne. Le tiltre fut : To ihe Queen our sister and consigne {A la Reine notre sœur et cousine). La subscription : Vostre sœur et cousine, prisonnière à tort, Marye R. La lettre estoit escripte en françois *.
Sur ces entrefaictes , le Sr. Amyas inquiéta Sa Majesté de propos assez viollens, l'avertissant de remercier la Reyne et recongnoistre les faveurs qu'elle luy avoit faictes, non seullement dès le commencement de son arrivée en Angleterre, mais tousjours deppuis et dernièrement en ce dernier affaire, sur quoy il luy disoit [qu'elle estoit] * beaucoup tenue et redebvable.
Sa. Majesté dict que, quant à elle, sy elle avoit receu quelque bien ou faveur, elle l'en remercyoit, mais qu'elle ne voyoit pas en quoy, de l'avoir tenue prisonnière par l'espace de xviii ans, estant venue en ce pais soubz sa promesse, et puis la faire mourir; que c'estoit le pis qu'on luy pouvoit faire.
Dict [le Sr. Amyas] qu'elle estoit tenue à la Reyne de ce qu'elle l'avoit gardée de ses ennemys et luy avoit sauvé la vye; qu'elle estoit venue en ce pais s'enfuyant en un autre lieu et que l'incommodité de la mer l'avoit renvoyée en ce pays.
Sa Majesté dict qu'il n'y avoit personne en ce pays qui tienne ce
* L'aumônier de Marie Stuart.
2 La lettre de Marie Stuart, destinée à Elisabeth.
3 II s'agit de la lettre adressée par Marie Stuart, le 19 décembre 1586. Labanoff, t. VI, p. 475.
^ C'est ainsi, en effet, que se termine la lettre de Marie Stuart, publiée par le prince Labanoff, dans son tome VI.
^ Mots omis par le copiste. U y a dans le manuscrit : « Sur quoi elle luy disoit beaucoup tenue et redebvable. v
propos que luy et qui ne sache bien qu'elle estoit venue en ce pays dans ung: simple batteau de pécheur qui n'estoit pas pour la porter plus loing- de sa volunté, contre l'opignion des seigneurs qui estoient avecq elle, dont il y en a encores de vivans, lesquelz la dissuadèrent de y venir, d'aultanl qu'elle se mettoit entre les mains des ennemys de son pays et d'elle, et que jamais n'en sortiroit qu'ils ne la fissent mourir, et ne voullurent passer avecq elle qu'elle ne leur donnast une attestation et certiffication de sa main que c' estoit contre leur volonté et malgré eulx qu'elle venoit en Angleterre; et que, partant, ledit sieur Amyas se montroit bien ignorant de ses affaires, ce qu'il monstra bien par d'autres propos qu'il eut avecq Sa Majesté; que la Reyne avoit dict et escript qu'elle employ[er]oit tous ses amys, quand elle estoit à Locheleven, pour [la] délivrer de prison et surmonter ses ennemys, et, partant que, sy elle ne vouloit tenir sa promesse, estant venue pour cella prendre sa fortune devers elle, qu'elle la debvoit renvoyer et non pas la retenir [contre] * sa promesse.
Luy dict [le Sr. Amyas] que ç'avoit esté pour son bien et la sauver de ses ennemys; oultre ce, qu'elle en debvoit sçavoir meilleur gré à la Reyne, d'aultant que, dès lors qu'elle estoit entrée à son pays, qu'elle estoit soubz sa puissance, et, par icelle, [que la Reine d'Angleterre] l'avoit gardée et ne luy avoit faict point de mal, et encore qu'elle pouvoit avoir en grand soubçon qu'elle, qui estoit competitrice au royaulme, ne feust venue pour quelque autre occasion , aussi qu'elle estoit tout asseurée que ses ennemis luy eussent osté la vye, si l'on l'eust renvoyée en Escosse. — [Sa M'^] luy replicqua que ses subjectz avoient pris les armes sur les frontières. [Sir Amyas] luy reprocha, quand son party estoit tousjours le plus foible en son pays, que Sa Majesté avoit tousjours esté tenue en son honneur et quallité, et mieulx que jamais n'avoit esté personne qui eust prétention de droit ou fut compétiteur en ce royaume, et, comme il y en avoit eu plusieurs, aucuns d'eulx n'avoit [eu] en rien semblable ^ entretenement, et que, pour toute recongnoissance, elle avoit attempté contre la Reyne. En quoy mesme, les choses estoient tellement veriffiées, qu'il n'y avoit point de doubte comme elle [la Reine d'Angleterre] pouvoir avoir, de
1 Mot omis dans le manuscrit.
2 II y a semblablement dans le manuscrit. * Il faudrait : pouvant.
droit', proccedé à rencontre d'elle et, [par] les loix du pais, la faire juger par douze hommes, elle y avoit honnorablement proccedé, assemblant les principaulx et les plus grandz, [tant] de son conseil que de sa noblesse et bonne partye de ses estatz, pour veriffier le faict.
Fut dict que le conte de Morton estoit ung fort homme de bien et grand personnaige, bien estimé et de grande réputation et digne d'une grande charge. Ce que le Sr . Drurie ne continue pas seuUement, mais print la paroUe fort affectionnement, disant à M. Melvim [que] * beaucoup de grands seigneui^, plusieurs de sa consanguynité, parents ou accointans l'avoient dict et professé estre tel; que le Roy d'Escosse avoit grande occasion de respecter la Reyne d'Angleterre et la congnoistre, et qu'elle luy avoit esté bonne mère; que ce n'estoient les Angloys qui l'avoient osté de l'amytié de sa mère, mais que c' estoit luy qui n'avoit voullu faire ligue où elle fut comprinse, et qu'on avoit traicté avecq luy comme avecq le Roy d'Escosse, comme celluy qui estoit renommé et recongnu en Angleterre et par tous les pays estrangers, et qu'il n'y avoit point d'autre avecq qui traicter que luy, qui avoit esté congnu tel en plein parlement d'Escosse et d'Angleterre.
Sa Majesté respond au premier point, qu'on la debvoit laisser aller, comme dessus; que, ayant été privée par la Reyne de faire passer des armes à ses gens, et l'ayant faict, les Angloys, ne quittans les leurs, bruslerent et saccagèrent les biens et maisons de ceulx qui les avoient portées; qu'elle, estant tenue par force, [n']avoit obtenu de bonnes conditions pour sortir, et que son party n'estoit pas le plus foible lorsque les Angloys ne s'en mesloient point.
Et enfin [Sa Majesté] ' fut contraincte de dire qu'un des plus advancez et des plus grands et premiers d'Angleterre, qu'elle nomma par nom*, avoit escriptà [M. de Moray*] qu'ils n'avoient sceu garder le diable pendant qu'il estoit en leurs mains et qu'il valloit mieulx
* 11 y a dans le manuscrit : « comme elle pouvoit avoir de droit, avoir procédé, etc. »
^ 1\ y a et beaucoup de grands seigneurs dans le manuscrit.
Cfr avec les propos tenus par Marie Stuart à son arrivée en Angleterre, et qui sont, pour le fond, tout à fait semblables.
* John Wood.
' Il y a dans le manuscrit : à More de More, ce qui n'offre aucun sens.
qu'ilz le tinssent lié et enchaisné pour la laisser aller, quand ils trouveroient bon, pour s'en servir en temps et lieu; ce qui fut congneu par les lettres qui furent surprinses, monstrées à l'ambassadeur d'Angleterre qui estoit en Escosse, ce qui fut desclaré en assemblée, et icelles lettres envoyées à la Reyne ; que ce n'estoit point davantaige pour elle, comme competitrice, d'avoir esté tousjours prisonnière, et qu'elle n'avoit eu aulcun traictement synon qu'elle avoit tousjours esté subjecte à ung garde, sans le congé duquel elle ne pouvoit rien faire. Et, pour le dernier [point] qui feut : procceder comme à ung subject, [Sa Majesté dit] qu'elle debvoit estre jugée par ses pairs, et que, pouvoir juger par douze, comme ilz disoient, s'entend des subjectz et non pas des Roys et primats sur les quelz l'Angleterre n'a droit de faire des loix, comme si elle avoit commandement sur eulx, trop grande arrogance.
Dict [Sa Majesté] que le sieur Amyas n'avoit point d'honneur de louer ung sy meschant homme que le comte de Morton, qui estoit tenu pour tous ving tiran et usurpateur, qui pilloit et renversoit tous les biens des pauvres subjectz d'Escosse, tenoit prisonnier son filz et rançonnoit tiranniquement ung chascun, faulx et traitre, à sa vye débauché et vicieux, se consommant en luxure et adultère publicq.
Sur quoy M. Melvim y adjouta encore, comme l'ayant congneu.
Sa Majesté s'estonnoit en soy mesme que la Reyne [d'Angleterre] s'estimast bonne mère de son filz, de l'avoir tousjours tenu séparé d'avecq elle et empesché d'avoir eu amytié avecq sa mare, entretenu ceulxqui le tenoient prisonnier, receu ses rebelles et favorisé iceulx, et, après, les avoir renvoyez à son pais pour le reprendre derechef prisonnier entre leurs mains; qu'on ne debvoit pas prendre le conseil d'un jeune Gray pour traicter plus tost avec le filz qu'avecq la mère à qui appartient le royaulme, et non pas à luy, et que tant s'en fault qu'il soyt Roy que Sa Majesté avoit protesté en Escosse que la soumission qu'elle faisoit estoit par force; [qu'elle] luy permettoit de prendre le tiltre de Roy, moiennant qu'il print son conseil en choses d'affaires et de conséquence pour le royaume; qu'il ne fist rien sans elle, autrement le desavouoit ' de tout ce qu'il faisoit; que les Roys estrangers ne l'ont recongnu tel que à ceste condition, laquelle n'estant observée, [elle] ne l'advoue Roy ; et, debou-
' Désavouer dans le m^uscrit.
tant, la Reyne d'Angleterre mesme a dict à ses gens de sa propre bouche et mesme aux ambassadeurs de France et à Nau que jamais elle ne Tavoit recongneu pour Roy, ny ne luy avoit encore donné ce tiltre.
Touttes ces choses cy dessus répétées par le Sr. Amyas et la Reyne avoient esté dictes en pleine assemblée des seigneurs sur ladite examination.
De quoy Sa Majesté print [occasion de dire que c'estoit] une surcherche [de leur] invention pour la fascher davantaige' et pour essayer de tirer quelque chose d'elle, comme il est à présupposer de ce que sieur Amyas ne peut souffrir de ce que Sa Majesté avoit dict des conseillers qui luy estoient ennemys et faisoient contre elle tout ce qu'ils pouvoient, et qu'elle diroit cella jusque à la mort des quelcuns qu'elle nommeroit, aux quels, nonobstant, elle pardonneroit de tout son cœur.
Le sieur Amyas alors dict qu'elle faisoit mal en ce qu'il falloit mourir en charitté; qu'il n'y avoit personne au conseil qui vouUust forcer sa conscience pour luy faire tort, et qu'elle faisoit contre Dieu retenant en soy telle opignion d'eulx.
Respond [Sa Majesté] qu'elle ne sentoit sa conscience chargée de ce et n'offensoit Dieu, lequel ne deffend point de mourir en une oppignion de laquelle on est asseuré, et de dire en mourant ce que on a [en] perfaicte congnoissance, trop bien commandoit de pardonner, comme elle faisoit, ainsi qu'elle avoit ja dict, mais qu'elle n'estoit pas portée [à] présent de flatter et qu'elle ne flatteroit personne, ne cherchant d'eschapper parce moyen d'entre leurs mains, comme estant résolue de mourir, et, se préparant à ce, elle ne deliberoit de rachepter sa vye ou poursuivre aulcune grâce par flatterie ; qu'elle n'en donnoit ny n'en demandolt, et qu'ilz fissent ce qui estoiten eulx; ce qu'elle demandoit de la Reyne n'estoit rien qui touchast sa dellivrance, mais seuUement pour sa religion et la descharge de sa conscience, sur le point qu'elle estoit de donner ordre à ses affaires, tant pour son testament que pour ses serviteurs et funérailles ^.
• Il y a dans le manuscrit : « De quoy Sa Majesté print une surcherche invention pour la fascher dàvantaige. » Cette phrase n'offre aucun sens, et il est probable que le copiste a omis plusieurs mots. Nous avons essayé de les restituer.
2 Paùlet, de son côté, rend compte à Davison de cet entretien d'un intérêt
Le jeudy xxii» [décembre], le Sr. Amyas envoya quérir M. Melvim et M. Bourgoing tous deux ensemble, contre sa coustume, d'aultant que ledit Melvim, depuis son retour, avoit esté tousjours seul qui portoit et rapportoit les messaiges à Sa Majesté. Et Sr. Amyas, [eulx] là venus, [leur] declaira que luy, ayant quelque chose à envoyer à la Reyne, avoit trouvé expédient de le donner à [eulx] deux, qui estoient deux sacz de papiers, suivant ce que Sa Majesté avoit demandé pour faire ses comptes, disant qu'il ne sçavoit [ce] que c'estoit, mais qu'il le donnoit ainsi qu'il le avoit receu, nous baillant " à part une lettre de M. Gurlle à sa sœur, qu'il avoit eu congé d'escripre pour requérir à Sa Majesté, qu'en considération qu'elle lui avoit promis pour son contract quatre mille livres par testament et quelques mil livres en prison, qu'elle feroit mieulz de luy laisser les deux mille escus qu'il avoit eu pardespost et pour seuretté, en attendant que la dite somme eut esté mise à proffict en France, d'aultant mesmes que ledit argent tomberoit entre les mains de ceulx qui ne luy en sauroient point de gré. Nous, ayant descouvert que lesdits sacs avoient este descellez, le monstrasmes au sieur Amyas, lequel dict que, pour son debvoir et charge, il les avoit décachetez pour sçavoir ce qui y estoit.
Sa Majesté leut la lettre de M'. Nau, qui estoit dans ung des sacs en ung mémoire trop court dudit Nau, qu'il mandoit avoir faict sur les pappiers qui lui avoient esté portez. Les principaulx, pour les comptes de ceste année, tant du trésorier que de ses officiers et serviteurs, ne se trouvèrent point.
[Sa Majesté] envoya, le vendredy xxiiiS le Sr. Melvin et Bourgoing prier ledict sieur Amyas de mander à la court qu'elle nepouvoit rien faire sans ses pappiers qui manquoient , comme estant ceulx desquelz elle avoit principallement affaire pour le présent et [les] princippaulx, quasi la conclusion et esclaircissement de tout
capital, dans une lettre en date du 21 décembre 1586. Cfr The Letter-Books of Amias Poulet, à la date indiquée.
* Voici un passage qui prouve, à n'en pas douter, que l'auteur du Journal est Bourgoing, le médecin de Marie Stuart. On remarquera, en effet, qu'il parle ici comme l'un des deux interlocuteurs de sir Amyas. Or, comme Melvil fut séparé de sa maîtresse quelques jours après et que Bourgoing resta toujours auprès d'elle jusqu'à son exécution , 'il s'ensuit que cette Relation, qui continue sans interruption jusqu'à ce moment-là, ne peut avoir été écrite que par Bourgoing, témoin oculaire de ce qu'il raconte.
le passé, et qu'il sçait [ce] qu'ils estoient devenus ayant esté emportez par Wade , désirant de luy dire particullierement d'autres poiniz, et lui donner par mémoire, que son secrétaire mesme feroit, quelques particulliers sujets, affin qu'il print plus seurement en escript*.
Ledict Sr. Àmyas mallade promit venir à Sa Majesté quand il seroit capable; cependant qu^îl esertpcoit sur ce poinct tout en gênerai.
Lesamedy septième janvier 1587, le Sr. Amyas envoya par son secrétaire quatre pappiers qu'il disoit avoir receuz le jour preceddent par les mains de ses serviteurs qui estoient retournez de Londres conduire de l'argent pour les despens de la maison, ainsi que l'on pense. Lesquelz pappiers estoient mémoires faictz par M' Nau desdicts comptes et estatz de la Reyne pour l'année mil v'' un" III, iiii"iiii et iiii"v^, sellon qu'il lui en pouvoit souvenir, ce que le trésorier avoit receu et qu'il avoit fourny, tendant ad ce qu'il luy estoit deu plus qu'il n'avoit receu par les troubles passez, et n'espérant en receptoir ceste présente année 1587. Pour mesme occasion, le nombre de ceulx qui estoient sur son estât estoient mués , avecq àdvertissement à Sa Majesté de ne donner sans considération, de peur qu'il n'advint comme il estoit [advenu], après qu'elle fut sortye de Lochleven , qu'il fallut cesser tous ses marchez à faulte de fonds. Le reste estoit une requeste de M. de Bady, parent dudit trésorier de Chaulnes, pour recepvoir ses gaiges, comme estant nouvellement admis, et, comme je pense, non pas encore couché sur Testât.
Lesquelz pappiers venus, Sa Majesté envoya se plaindre que ce n'estoit ce qu'elle avoit demandé et qu'elle ne se peut servir de cella; qu'il luy estoit nécessaire d'avoir ses livres et pappiers originaulx, concernant son estât et denier, et affaires particullieres, lesquelz ne touchent ny à la Reyne, uy à l'Angleterre, et ausquelz personne n'avoit interest; lesquelz il n'estoit noisible que personne eust qu'elle mesme, ne pouvans ny servir, ny nuyre à aulcun aultre
1 Cfr une lettre de Paulet à Walsingham, en date du 2 janvier 1587, relative aux livres de comptes et papiers de la reine d'Ecosse. The Lelter-Books of Amias Poulet, p. 340 et 341, et lettre du même au même, en date du 9 du même mois, même Recueil, p. 346.
2 1583, 1584 et 1585.
que à elle mesme, et qu'elle ny voulloit extraict, ny mémoire de personne, ny estre entre les mains de M. Nau, mais qu'elle les voulloit avoir pour s'en servir à ce qu'elle avoit à disposer de sa dernière volunté, sans lesquelz elle ne pouvoit rien faire, qu'elle desiroit dudict Nau ung: memoyre de luy, ou certiffication de l'argent duquel il estoit respondant en son propre et privé nom , et qu'il avoit receu de Sa Majesté et de ses serviteurs, ensemble de Pasquier, pour le maniement qu'il luy avoit donné de fournir des estoffos et distribuer, lesquelles il avoit paie de Targept de Sa Majesté, à Londres, et toutteffoys receu de ceulx à qui il avoit baillé les dites estoffes'.
Le sieur Amvas print ung mémoire de ce pour en escripre, et, sur ce que nous luy dismes que Sa Majesté luy desiroit dire plus particullierement les poinctz, [il] nous respondit qu'il le feroil quand il pourroit, et qu'il entendoit bien.
Le lendemain, huictiesme dudit mois. Sa Majesté l'envoya prier de venir parler à elle, comme elle avoit désiré de faire jà de long temps, différant de jour en jour, ainsi qu'elle le luy avoit faict entendre par sa femme et M. Melvim, à cause de sa malladie, jusques à ce qu'elle avoit sceu qu'il estoit sorty, le' jour auparavant, auquel jour elle estimoit le voyr, [luy] ayant eu la commoditté de chemyner.
[Sir Amyas] respond qu'il viendroit aussitost que sa santé luy permettroit, qu'il estoit pris d'ung rume pour lequel il ne pouvoit bouger.
Luy fut dict, suivant nostre charge, que Sa Majesté, ne pouvant communiquer avecq luy et n'ayant aucune response de sa lettre escripte, près trois sepmaines passées*, et n'y ayant aucune resolution, tousjours tenue en longueur, deliberoit d'escripre. Et enfin luy fut dict que, cependant qu'il se prepareroit à se bien porter, que Sa Majesté prepareroit ses lettres , affin que , luy estant guery, il les trouvast touttes prestes.
11, semblant un peu fasché, respond que Sa Majesté pourroit escripre et préparer ce qu'elle vouldroit.
Le samedy, unziesme janvier. Sa Majesté envoya par devers le
' C'est-à-dire qu'il en avait reçu le prix une seconde fois « de ceux à qui il avoit baillé lesdites étoffes » .
2 La lettre de Marie Stuart à Elisabeth du 19 décembre 1586.
560 MABIE STUART.
Sr. Amyas [luy dire] que, suivant ce que, dimanche dernier, elle luy avoit mandé, estant esbahye qu'elle ne recepvoit aucune response de ses lettres , ny de ce qu'elle l'avoit pryé d'escripre derechef, pour ne demeurer plus longtemps en soubzçon et pouvoir donner ordre aux affaires de sa dernière volunté et se préparer à tout, [elle] avoit [tenu] sa lettre toutte preste'; pourtant desiroit de parler à luy et luy faire voyr sa lettre* et fermer comme elle avoit faict de l'autre dernière'.
Luy, estant au lict, couché, et ung de ses bras enveloppé, sans se remuer aultrement, respond qu'il ne luy estoit possible de se boug^er ou chemyner pour aller, qu'il en estoit bien marry, et que, aussitost qu'il [pourroit^], yroit par devers elle.
Luy fut replicqué que Sa Majesté luy avait donné charge de luy dire qu'en faulte qu'il n'y peut aller, qu'il y envoiast le Sr. Dru Drury ou sa femme, ou tous deux ensemble, ou qui bon luy sembleroit, pour la voyr fermer et recepvoir^.
Respond [le Sr. Amyas] qu'il en communiqueroit avecq le sieur Drury et que le lendemain nous aurions nostre response.
Auquel jour, [xii'' janvier], apprès disner, [le Sr. Amyas] nous envoya quérir et [nous] dict qu'il avoit parlé audict Drury, et que, ayant communicqué ensemble, nepouvoit rien envoyer à la cour sans commission [et] estre advoué de ce faire, que ce n'esfoit point pour l'empescher ou retarder d'escripre , mais qu'il estoit serviteur et qu'il n'estoit sy enffant qu'il voullust s'advancer tant d'envoyer rien sans congé, et qu'il en escriproit, et que, le chemyn n'estant pas long, elle en recepvroit bientost response".
Sa Majesté renvoya luy dire qu'elle trouvoit bien estrange qu'il
' On lit dans le manuscrit : et avoit sa lettre toute preste...
2 II s'agit de la lettre inédite de Marie à Elisabeth, en date du 12 janvier 1587, dont la copie, prise sur l'original, est en tète du Journal de Bourgoine/ et que le lecteur trouvera à la suite de son Journal.
■^ De celle du 19 décembre adressée à Elisabeth,
^ Pourrait, mot omis dans le manuscrit.
^ Pour voir fermer la lettre et la recevoir, dans la crainte qu'Amyas pouvait avoir qu'elle ne contînt quelque poison subtil.
8 A cette date se rapporte la seconde lettre de Marie Stuart, copiée dans notre manuscrit; elle porte la date du 12 janvier 1587. Cette lettre ne fut pas envoyée à Elisabeth. Bourgoing en prit copie sur l'original. Elle n'a été publiée nulle part, et paraît dans ce volume pour la première fois.
y proceddoit de ceste façon , veu qu'elle avoit eu permission d'escripre; que les seigneurs, estans icy, luy avoient dict qu'elle pouvoit escripre ; mesme qu'ils avoient trouvé estrange qu'elle ne l'avoit fàict, et que la Reyne [d'Angleterre] s'y attendoit, et que une seiille lettre d'elle les eust retenu, et, si elle' en eust receu, ilz ne fussent venus icy ; que luy-mesme, après le retour de M. Bucors^, lui avoit offert de ce faire; qu'il avoit mesme envoyé sa lettre.
De nouveau , respond [le Sr. Amyas] qu'il estoit vray qu'il avoit commission, qu'il avoit faict, mais qu'elle se contentast, qu'elle entendroit bientost response qui n'estoit pour propos qu'il permettoit d'escripre, mais qu'il l'asseuroit qu'il le feroit.
Sur ce qui luy fut dict que Sa Majesté desiroit sçavoir s'il avoit eu quelques lettres différantes^ d'envoyer de ses lettres, dict [le Sr. A.myas] qu'il ne pouvoit respondre aux particullieres questions; [il] promit aussy d'envoyer des lettres de Elspeth Curlle pour respondre à la lettre de son frère qu'elle avoit receu quelques jours auparavant, moiennant qu'il l'eut veue et leue premièrement.
Le vendiedy xx"" janvier. M' Melvim fut parler au sieur Amyas tant pour les vivres que pour la pension ordinaire, et pour avoir ung serviteur, et pour noz gaiges.
De quoy il receut assez courtoisement response, [le Sr. Amvas] lui desniant touttefoys un serviteur et donnant espérance qu'il pensoit qu'on pourroit trouver moyen d'envoyer noz gaiges. Sur lequel dernier poinct, nous fondasmes nostre espérance que tout n'estoit à l'extrémité.
Le samedi xxi% le sieur Amyas envoya quérir M' Melvim , M' Bourgoing et Monsieur du Préau*, pour lequel nous demeurasmes esbays que ce pourroit estre. Et icelluy [du Préau], ne voullant aller par devers luy, n'esfant en habit convenable pour son estât , demeura jusque à ce que lesdits Melvim et Bourgoing allèrent pour parler à luy, auxquelz il refusa, disant qu'il n'avoit rien
1 Elisabeth.
2 Lord Buckurst.
3 II faudrait lire : défendant. Paulet prit sur lui de ne pas envoyer cette seconde lettre de Marie, dans la crainte qu'Elisabeth n'en fût touchée. C'est ce qui résulte d'un passage d'une lettre de lui à Davison, en date du 10 janvier 1587. The Letter-Books of Amias Poulet, p. 346 et 347.
* CIr la lettre de Paulet à Davison, en date du 21 janvier (v. s.). The Letter-Books of sir Amias Poulet, etc., p. 348 à 352.
à nous dire', sans que le dict du Préau y fut. De quoy encore plus esbays, conclusmes que c'estoit pour son particullier seullement qu'il nous mandoit, nous doublant, en autre chose, que on le voulloit séparer.
Donc [M. du Préau] habillé qu'il fut, emprunta ung manteau, et, tous troys venus au Sr. Amyas, [icelluy] dressa sa parole audict Bourgoing, qu'il avoit fait venir speciallement pour ce qu'il avoit quelque chose à luy dire, [comme] auxdits Srs. Melvim et du Préau, de quoy il vouloyl que je fisse le rapport à Sa Majesté^, en ce qu'il auroit faict , ne pouvant lui-mesme y aller.
Alors [le Sr. Amyas] lui dict qu'il avoit quelque chose à leurdiriB, qu'il sçavoil bien qui ne seroit pas agréable à Sa Majesté, ny audict Melvim, d'aultant qu'il l'avoit tousjours cogneu fidelle serviteur de sa maitresse , mais qu'il n'y avoit remedde; qu'il falloit qu'il entendist que ce qu'il faisoit estoit pour certaines causes et de le prendre en bonne part ; qu'il falloit que eulx deux fussent séparez de leur maitresse pour le présent et qu'il ne falloit qu'ilz allassent plus en sa présence où elle seroit; partant, qu'ilz se retirassent à leurs chambres; que ledictdu Préau, estant logé trop près de Sa Majesté, [il] ne le pourroit empescher d'aller devers elle, [et qu'il] avoit advisé qu'il pourroit loger en une des chambres dudict Melvim ; qu'il ne pretendoit les faire prisonniers, ny diminuer auculne chose de ce qu'ilz avoient auparavant, excepté de la présence de leur maitresse; qu'ilz pourroient aller par la cour, aller disner à l'office, s'ilz voulloient, communiquer avecq les serviteurs de Sa Majesté qui viendroient à eulx , mais de n'entrer en la salle.
Et, sur la demande de M. Melvim, protestant du regret qu'il
* Encore un passage où l'un des deux interlocuteurs de Paulet parle à la première personne du pluriel, comme auteur du Journal; nous avons prouvé plus haut que l'anonyme ne peut être Melvil, et il s'ensuit que c'est nécessairement Bourgoing.
2 II résulte, à n'en pas douter, de la lecture de ce paragraphe que l'auteur du Journal est Bourgoing. En effet, sir Amyas fait venir en sa présence Melvil, du Préau et Bourgoing; il donne l'ordre aux deux premiers de n'avoir plus aucune communication avec Marie Stuart, en leur assignant d'autres logements, et il enjoint au troisième d'instruire la Reine de ce changement. Or, ce troisième personnage, dans le même paragraphe, parlant à la première personne et disant : Sir Amyas « vouloit que je fisse le rapport à Sa Majesté » , est indubitablement l'auteur de cette Relation et ne peut être autre que Bourgoing.
avoit de cecy, d'aultant que le tout de sa consolation estoit d'estre près de sa maîtresse , qu'il luy fut permis de la veoir et prendre congé d'elle.
Respond [le Sr. Amyas] qu'il ne pouvoit et n'estoit besoing; qu'il ne voyoit rien encore qui l'empescliast de penser qu'il ne retournast à elle comme d'autres foys; qu'il falloit qu'il eust patience pour le présent.
M. du Préau, protestant aussi de son regret, en dict autant.
Ledit Bourgoing, s'en retournant vers sa Majesté, la rendit fort estonnée et tous les autres, donnant à ymaginer et penser à beaucoup d'occasions de cecy, sans en pouvoir trouver aulcune où il y eust quelque apparence.
Le dimanche xxii" [janvier], Sa Majesté envoya ledit Bourgoing [dire] au Sr. Amyas que, le jour d'hier, sur le rapport qu'il luy avoit faict, elle avoit intention d'envoyer parler à luy, n'eust esté qu'il estoit trop tard et voullant prendre temps pour penser à cecy '. Je pense que la plus grande occasion estoit qu'elle craignoit qu'il le retint comme les autres.
[Bourgoing dit au Sr. Amyas] que Sa Majesté trouvoit bien estrange la façon de procedder en son endroit; que Sa Majesté, se préparant à la mort, avoit désiré d'escripre à la Reyne, comme il luy avoit été permis de ce faire, voyre invitée par Milord Boucorst* et Baisle ^, et de nouveau permis par luy; qu'il avoit receu une lettre avecq promesse et asseurance de la faire tenir seurement, en laquelle elle [n']avoit traicté de rien qui peut nuyre à personne, ne traictant ny d'affaires, ny de choses qui concernassent Testât ou le pays ou la personne de la Reyne ; que ce n'estoit mesme pour obtenir ny grâce, ny pardon, ny pour eschapper sa vye, ny pour evitter le danger, estant du tout résolue d'offrir son corps et sa vye de très bon cœur et avec ung très grand contentement pour la querelle [de] Dieu et [de] son église en laquelle estoit tousjours preste et joyeuse de mourir et respandre son sang, ne s' estimant pas assez digne pour ce faii-e, et à ce avoit par plusieurs foys protesté; mais
1 II faudrait restituer ainsi la phrase : « Sa Majesté envoya ledit Bourgoing au sieur Atnyas [pour luy dire que] sur le rapport qu'il luy avoit faict le jour d'hier, elle avoit intention, etc. »
2 Buckurst,
3 Beale.
qu'elle avoit seiilleinent escript pour son testament et sa dernière fin, tant pour son testament que pour ses funérailles, ainsi qu'il luy estoit nécessaire de faire en la relligion en laquelle elle faisoit profession et voulloit vivre et mourir, chose qui ne prejudicioit à aulcun ; que, nonobstant, elle n'avoit reçeu aulcune response; de quoy elle ne s'estoit pas seullement [estonnée], mais encore de ce qu'elle ne pouvoit pas estre asseurée sy la Reyne avoit receu sa lettre, et, debouttant, que Sa Majesté, désirant donner ordre pour avoir response et s' estant préparée d'escripre pour cella, et ayant préparé une lettre, il avoit refusé de l'envoyer, et, encore plus, de ce que luy, ayant promis [d'escrire à la cour] pour sçavoir si elle pouvoit envoyer la lettre jà toutte preste, elle ne sçavoit sy elle pouvoit envoyer ou non.
Il respond que, quand il a eu commission, il a envoyé la lettre de la Reyne ; qu'il sçavoit bien juger, que, ayant eu commission pour une foys, qu'il ne l'avoitpas pour tousjours; qu'il l'asseuroit que la Reyne avoit receu sa lettre, mais qu'il n'avoit eu response, et que, partant, il ne luy en pouvoit donner, comme mesme il ne luy avoit promis qu'elle auroit response et que la Reyne luy escriproit ; de s' estre enquis de ce que la Reyne avoit escript, qu'il ne l'avoit présumé, ny mis en debvoir, ny le vouldroit avoir faict; que ce luy estoit tout ung à luy et ne luy importoit; qu'il n'estoit homme pour retenir ses lettres, s'il en avoit receu.
Et pressé qu'il fut de respondre' s'il en avoit receu deffendant de laisser escripre, respond [le Sr. Amyas] qu'il avoit jà dict qu'il n'avoit point de commission d'envoyer ses lettres.
Luy fut dict, pour le second point, qu'elle estoit en grand'peyne de entendre l'occasion d'avoir séparé ses deux serviteurs; que la Reyne [d'Angleterre], sur sa requeste, luy avoit envoyé son prebtre pour se préparer à la mort et avoir consolation en icelle ; que, maintenant, lorsqu'elle en a le plus affaire et de nécessité, on le luy oste, et que, l'ayant demandé principallement pour l'assister à sa dernière fin, lorsqu'elle est le plus près de sa mort, elle en est privée; qu'il n'y avoit sy criminel auquel l'on ne donnast ung ministre de sa relligion pour le conduire au supplice, pour l'administrer et consoller ; que toutte la consolation qu'elle avoit mainte-
1 11 Y a dans le manuscrit : Et pressé (Ju'il ne fut de respondre, etc., ce qui est un contre-sens.
JOURNAL INÉDIT DÉ lîOURGOING. 565
nant en son affliction et captivitté où elle estoit, estoit d'avoir ceux de sa religion, regrettant infiniment de ne pouvoir faire ses prières à son contentement, et assister à la messe, et faire dcbvoir de bonne chrestienne ; que la Reyne luy avoit promis de ne la troubler en sa relligion et que ce n'estoit pour sa relligion qu'on la poursuivoit; que son prebtre ne nuysoit à personne, ne se mesloit de rien que de faire les prières ; qu'il vauldroit mieux ne luy avoir point donné que de luy oster en sa plus grande extrémité, et qu'elle pouvoit bien s'apercevoir maintenant que l'on ne se contentoit d'affliger le corps, mais qu'on poursuivoit, s'il leurs estoit possible, que luy feissent perdre le corps et la vye, aussi ilz luy fissent perdre l'ame , ce qui ne seroit pas touttefoys, ayant telle espérance en Dieu qu'il ne la laisseroit non plus à ceste affaire dernière qu'il avoit faict auparavant ; qu'elle voyoit que leurs délibérations estoient de luy oster ses serviteurs les ungs après les autres et l'enlever secrettement hors de céans pour la faire mourir à leur plaisir ou la massacrer secrettement. G e qu'elle ne regrette pas tant, comme elle regrette n'avoir point de consolation auprès d'elle, comme elle avoit [espéré], et qu'elle ne [se] soucye de perdre le corps, estant toutte résolue et désirant la mort; mais que se reserver beaucoup de choses qu'ils ne veuUent appliquer jusques à la dernière fin, tant pour leurs testamens et dernière volunté que pour donner ordre à leurs affaires humaynes de leur conscience ' ; que de l'un, elle en est desjà toutte preste, touttefoys elle n'avoit encore donné ordre à son testament, ne pouvant rien faire sans ses pappiers, auquel il estoit besoing que son prebtre assistast et y communicquast; qu'ils se pouvoient contenter d'affliger le corps et luy pouvoient bien laisser prendre consolation d'esprit et contentement, tel qu'elle avoit jà commencé, et comme elle estoit desjà en bon chemyn, ne la debvoient traicter [ainsi] davantaige, puisqu'il? avoient tout ce qu'ils pouvoient désirer et se assouvir, voyre contre le plus grand ennemy qui se pourroit trouver, auquel, humaynement, on ne peut faire chose plus grieve que de luy oster la vye. Le reste est non seullement estimé cruaulté, mais insupportable, inhumain et blasmé des plus meschans.
Il respondit au premier poinct de ce, sçavoir : qu'il ne voyoit et
* Cette phrase est inintelligible par suite de quelque omission du copiste.
ne doubtoit point que Sa Majesté desiroit avoir ce prebtre auprès d'elle, et qu'elle ne fut faschée de son absence et qu^elle le vouldroit bien avoir; mais [qu'elle] se pouvoit bien asseurer que son presbtre n'estoit pas loingf, qu'il n'estoit ny en France, ny en Ecosse, ou hors de la maison, qu'il n'y avoit rien qui luy peust faire penser que, quand il seroit besoing, comme Sa Majesté pense, qu'elle ne [le] peust avoir ; au reste que , par adventure , elle n'estoit pas si preste de la mort qu'elle se pourroit doubter et qu'il falloit qu'elle se contentast pour le présent. Mais, quand il ouyt parler du double que Sa Majesté avoit d'estre massacrée ou tuée secrettement, il se mit en coUere, protestant qu'il n'y avoit non plus de danger que on luy fit cest oultrage, et de l'enlever la nuict, et de la faire mourir par telle voye, que [pour] Bourgoing mesme qui parloit a luy, contre lequel on n'avoit nulle occasion de soubçonner qu'on voullust entreprendre telle chose.
Et icelluy luy replicquoit qu'il n'y avoit de conspiration d'un tel cas contre Sa Majesté. [Le sieur Amyas] dict qu'il n'y avoit non plus de danger pour Sa Majesté que telle chose luy fut faite, qu'il y avoit pour sa femme, ses enffans et pour luy mesme, et de ce, qu'il oseroit en jurer; que, quant à luy, il n'estoit homme de faire ou faire faire un tel acte, portant pitié qu'il estoit [soupçonné], mais qu'il estoit homme de bien et gentilhomme: qu'il ne vouldroit prendre sur luy ung tel deshonneur de voulloir exercer une cruaulté ou se porter comme un Turc; qu'il ne falloit pas qu'on eust telle oppinyon de luy. [Et] sur ce [que] l'on luy dict que, par adventure, on ne [se] deffyoit pas de luy, mais qu'il y avoit beaucoup de gens en Angletere qui estoient ennemys de Sa Majesté et desquelz elle se deffioit beaucoup et lesquelz elle estymoit telz qu'ilz ne vouldroient s'espargner de luy faire un mauvais tour, s'ils pouvoient, à leurs advantaige; que c' estoit principallement eulx qu'elle craignoit ; dict [le sieur Amyas] que luy seul respondoit pour tous et qu'elle s'asseurast qu'il ne se feroit rien de tel.
Pour ce que Sa Majesté se plaignoit que son maistre d'hostel luy estant oslé, desiroit fort sçavoir l'occasion de ce, et s'il avoit faict quelque chose contre quelqu'un et son estât, qui touchast à sa Majesté [la Reine d'Angleterre] en son particuUier ; que eulx mesmes, sans l'avoir demandé, luy avoient offert, et, sans l'avoir désiré, ilz l'avoient ainené; qu'il estoit de leur relligion et qu'ils l'affectionnoient pour cella, et qu'elle ne pensoit qu'il leur eust faict tort,
n'entreprenant rien et ne se meslant d'autre chose que de son estât.
Respond [le Sr. Amyas] que M. Melvim estoit ung honneste gentilhomme; qu'il n'estoit séparé pour chose qui eust offensé ou Sa Majesté, ou commis aulcu ne chose en son particuUier, mais qu'il y avoit certaines causes, qu'il falloit que cella se fit.
Enfin [Bourgoingf] lui dict que Sa Majesté craignoit doresnavant de luy envoyer personne, de peur qu'il ne les retint l'un après l'autre.
Respond [le Sr. Amyas] que Sa Majesté ne [se]- debvoit deffier sur cella et que tous ses serviteurs estoient en la maison ; qu'il pensoit qu'elle n'avoit occasion de ce craindre.
Le lundy xxiir [janvier], M. Melvim eut congé de parler à luy * , jaçoit que, auparavant, il ne luy avoit esté permis deppuis qu'il avoit esté retiré, encore qu'il l'eust requis. Il luy dict beaucoup [de propos] tendans à mesme fin que Sa Majesté. [Il] eust response et fort courtoise, et combien qu'il [sir Amyas] luy eust promis, les jours auparavant, de luy faire entendre ce jourdhuy les causes de sa séparation, ne luy en voulut rien dire, le pryant de prendre patience, luy offrant tous bons offices .
Il ne voulut rien donner pour leurs ordinaires, disant qu'ilz avoient assez pour eulx qui estoient séparez, puisqu'il y avoit suffisamment quand ilz estoient avecq les autres, de sorte que tous demeurèrent eu soubzon de plusieurs choses et de crainte et d'espérance, sans aulcune proba[bi]lité ou fondement, jusques ad ce que, [le] mesme jour, environ les cinq heures du soir, le portier, M" Newerlns, vint dire à Jehan Laudet, panetier de Sa Majesté, de la part de son maistre Sr. Amyas, qu'il n'eust à porter aulcune verge devant la viande de la Reyne.
Sur quoy Sa Majesté se trouva fort est.onnée et dellibera à l'instant entendre la cause et d'envoyer par devers le Sr. Amyas. Mais il ne voulut recepvoir personne, disant qu'il estoit trop tard et que, le lendemain, on pourroit parler à luy, et que, sy c' estoit pour la deffense qui avoit esté faictede la verge, qu'il n'estoit pas besoing; que sy s'en fut souvenu, dès lors que M. Melvim fut séparé, que c'eut esté faict.
Le lendemain xxnii". Sa Majesté envoya le dict Bourgoing luy
* A sir Amyas. *
dire (à Sr. Amyas) que Sa Majesté ayant eu quelque peu de relasche de la crainte qui la molestoit de sa vye et massacrement, pour le rapport que ledit Bourgoing en avoit faict, des propos et dispositions dudit sieur Amyas, ayant esté advertye de sa nouvelle deffense, elle estoit retournée à sa mesme doubte, ne pouvant penser que on voullust faire faire telle chose synon pour telle intention, luy voulant oster touttes comnioditez et estatz, et dignitez pour, plus aisément, accomplir une mauvaise volunté, s'estonnant fort de ce qu'il s'employoit à deffendre une chose de si petitte conséquence qu'elle ne pouvoit ny nuyre ny proffiter à personne; et que luy pourroit deffendre à ses serviteurs ce qu'il luy plairoit, et, s'il vouloit, [ne] rien faire pour elle, ny honneur quelcun ; mais il luy estoit advis qu'il ne debvoit deffendre à ses serviteurs de la servir sellon leur debvoir, charge et office, ainsi qu'ilz avoient juré de faire, et au plaisir de Sa Majesté, n'ayant aucun commandement sur eulx, speciallement [en] cella, ny touchant autre chose que son service.
Respond [le Sr. Amyas] que Sa Majesté se faisoit grand tort à elle-mesme; faisoit grand tort à la Reyne et à Testât d'Angleterre, au conseil et à luy mesme, de prendre oppignion qu'on voullust entreprendre chose sy indigne et ung tel oultrageant acte de la vouloir tuer de nuyct ou de jour, daguer et massacrer secrettement ou à la soudaine ; que cella luy touchoit à cœur d'avoir [ouï] telz propos et le fasclioit en son entendement de penser qu'il voullut commettre ung tel acte de boucher, ny permettre qu'il s'en fit où il estoit, et qu'il avoit desjà assez respondu sur cela, le jour preceddent, repettant les mesmes propos qu'il avoit dict, el que Sa Majesté estoit femme d'entendement, de grand esprit et praticque en beaucoup d'affaires; qu'il s'estonnoit comment elle se tourmentoit de ce; qu'elle sçavoit bien qu'on lui avoit osté son dais', son maistre d'hostel et son presbtre, elle se formalisoit pour un trèfle, ou pour lui avoir osté une verge qu'on portoit devant sa viande, et qu'elle se faisoit tort, elle ayant esté atteinte et convaincue, et estant une femme condampnée.
Luy fut replicqué [par Bourgoing] qu'elle pretendoit cause de se fascher, d'aultant qu'elle voyoit qu'on monstroit mauvaise affection en une chose de sy petitte conséquence et pour un trèfle; et
' Dain dans le manuscrit.
qu'elle se souvenoit qu'on avoit faict de mesme au Roy Richard, lequel on dégrada de tout honneur et dignitté, ou pour le niolngs de tout signe de ce, voire de prendre assis sur sa viande, et soudainement il fut mis à mort, massacré et tué à l'instant; qu'elle craignoit qu'il luy en fut faict de mesmes.
Incontinent, il [le Sr. Amyas] se mit en collere, [disant] que ces propos n'estoient pas bons à ouïr et qu'il ne luy falloit envoyer telz messagers si indignes et oultrageus, et que ledict Bourgoing ne debvoit porter telles parolles. Et deschargeant sori courroux, disoit qu'il ne vouloit plus parler à luy, ny [que Bourgoing ne] debvoit entreprendre telz messaiges, et enfin qu'il ne falloit disputter ou débattre contre luy et qu'il ne pensoit que cella vint de la Reyne, mais de luy qui se monstroit trop rude ministre de telz propos .
Luy estant respondu que ce n'estoit luy [Bourgoing] qui parloit, mais que c'estoit Sa Majesté et qu'il n'avoit ajousté ny diminué, ains auroit rapporté de mot à mot, ou au plus près, ce qu'elle avoit commandé, et que, si elle parloit à luy, luy eut dict cella.
Respond que, parlant à luy, elle pourroit dire ce qu'elle vouldroit et qu'il luy respondroit.
Adjouste [Bourgoing] que ce qui estoit rapporté, n'estoit que à faulte qu'elle pouvoit parlera luy, et ce, pour son incommoditté; qu'elle ne pouvoit marcher; qu'il ne s'en debvoit prendre audict Bourgoing; que, quant à luy, il estoit servitevir, [et] ne pouvoit moings faire que [son] devoyr.
Replicque [le Sr. Amyas] qu'un serviteur ne pouvoit remonstrer et n'entreprendre telle chose à dire.
Luy fut respondu que ce n'estoit au serviteur de reffuser et qu'il ne vouldroit tant présumer de soy de le pouvoir dissuader, et que, quand il l'auroit faict, qu'il sçavoit bien que Sa Majesté ne feroit rien pour luy et ne seroit que engendrer une mauvaise oppynion de soy, et mesmes à luy donner occasion de faire crier apprès luy; qu'il sçavoit bien ce qui luy estoit advenu; que se faisant advouer de ce qu'il disoit. Sa Majesté estoit pour en respondre et non pas luy.
Le dict Sr. Amyas, poursuivant sa collere, dict qu'il n'avoit autre response à rendre, et que Sa Majesté se debvoit reposer et ne craindre, ains qu'elle se contentit de ce que le dict Bourgoing avoit dict.
Et [estant] respondu [par Bourgoing] que, quant à luy, il pensoit que ce qu'il luy avoit dict, le jour précèdent, de la part de Sa
Majesté : que, par adventure, Sa Majesté ne se deffioit pas tant de luy comme de plusieurs ennemys qu'elle avoit en ce pays, de quoy il l'avoit presque satisfaicte quand il avoit dict qu'il respondoit pour tous, n'eust esté ce qui est survenu de nouveau touchant la deffense qu'il avoit faicte de porter la verge. Et là dessus se départirent.
Le vendredy troisiesme febvrier, Melvim, demandant de parler au Sr. Amyas, fut refusé, ne pouvant parler en l' estât qu'il estoit, séparé d'avecq Sa Majesté, et [luy fut dict] de rechef que le Sr. Amyas ne pouvoit recepvoir pour luy aulcun messaige, s'il venolt de la part de la Reyne, d'aultant qu'il estoit séquestré, et, s'il venoit pour son particulier, le pouvoit dire à son portier. Fut aussi reffusé de luy pouvoir escripre pour ceste mesme raison. Enfin, sur sa demande qu'il desiroit sçavoir s'il avoit offensé ou sa maitresse, ovi luy, ou aultre, pourquoy on le retenoit ainsi à part ; qu'il luy fut baillé ses lettres qu'il avoit pour luy; qu'il luy fut permis d'aller à Sa Majesté ou s'en retourner à son pays; qu'il est plus delliberé d'aller jusques à la cuisine communicquer avec les damoiselles de la Reyne par la fenestre de la salle où il esperoit voyr la Reyne; qu'il feust mieulx logé, estant deux dans une chambre mal accommodée.
Fut respondu [par le Sr. Amyas] qu'il n'avoit nullement offensé ny aultruy, ny en son particuUier, ny en ses lettres, qu'il les auroit quand il seroit temps, [que] on pourvoyroit pour son logis et du reste ne pouvoit estre aultrement; qu'il print patience.
Le samedy quatriesme febvrier. Sa Majesté envoya ledict Bourgoing pour advertir le sieur Amyas de son indisposition et le prier de le laisser sortir pour prendre des herbes en quelques jardins des gentilshommes du villaige, pour faire quelque remède *, sur quoy il insista beaucoup, [le sieur Amyas] disant qu'il auroit tout ce qu'il pourroit demander, s'il le vouUoit mettre par escript; et pressé qu'il fut [par Bourgoing] de le laisser aller luy mesme, [le Sr . Amyas] respond qu'il ne pouvoit luy seul lespondre sur cella; qu'il falloit [en] communicquer avecq son compaignon, Sr. de Drury, et que, dans le lundy, il auroit response.
' L'épisode qui suit a été raconté, à la même date et à peu près dans les mêmes termes, par l'auteur anonyme de La Mort de la royne d'Ecosse. C'est de Bourgoing lui-même qu'il tenait la plupart des faits qu'il nous a transmis. Voir Jebb, t. II, p. 620.
Pressé [le Sr. Amyas] de ne tarder tant, pour la crainte que Sa Majesté avoit de tomber en quelque extrême indisposition accoustumée, et toutte percluse, mal aysée de soy, ayant peu de gens avecq elle pour la secourir, de ce qu'il estoit besoing de commencer le remède dès le lendemain, rapporta sa dernière response, et, incontinent après que le dit Bourgoing fut departy, luy envoya mander [le Sr. Amyas] qu'il pouvoit sortir, s'il voulloit, moyennant que ce fut incontinent. Et luy [Bourgoing] avec l'appoticaire furent cuyller les herbes. Commença dès le lendemain Sa Majesté à se remédier.
Le lundy vi" febvrier, le doyen de Peterbrou' avecq quelques autres furent à disner avec sieur Amyas. Après disner, M. Beasle arriva au logis tout seul , feut en conseil avecq sieur Amyas, puis s'en retourna au villaige.
Lemardy septiesme^ febvrier, plusieurs arrivèrent, entre lesquelz on pense que le cherif estoit, qui disnesrent aves le Sr. Amyas; après disner, le comte de Kent et, le dernier de tous, Monsieur de Sherosbery*, à la venue desquels nous fusmes tous espardus et en grande crainte, après avoir fantaisie tous, les trois jours auparavant, beaucoup de choses tendant à mal pour l'extrémité de Sa Majesté, se doublant asseurement du coup^.
Ils envoyèrent demander à Sa Majesté de parler à elle, laquelle fit response qu'elle estoit au lict, mais que si c' estoit chose pressée, elle demandoit ung peu de loisir de se lever.
Après avoir eu response que c'estoit chose de conséquence, [Sa Majesté] se prépara pour les recepvoir en sa chambre, assize dans Sa chaise, au pyed de son lict, où lesdits deux comtes estans venus
1 Le docteur Fletcher, doyen de Peterborough.
2 Le 17 février, suivant le calendrier grégorien.
3 Slirewsbury, grand maréchal d'Angleterre.
^ Plusieurs des paragraphes qui suivent ont été certainement placés sous les yeux de l'écrivain anonyme à qui l'on doit l'ouvrage intitulé : Le Martyre de la royne d'Ecosse (voir Jebb, t. II, p. 300 et suiv.). Non-seulement l'auteur suit ligne par ligne le récit de Bourgoing, en y ajoutant quelques autres détails, mais il le copie parfois mot à mot. C'est dans son opuscule que fut imprimée pour la première fois la lettre que Marie Stuart écrivit à Henri III quelques heures avant sa mort. Cette lettre figure en tête du Journal de Bourgoing, avec quelques variantes. (Voir Jebb, t. II, p. 303 et 304; et Labanoff, t. VI). Nous avons eu soin de la reproduire dans le cours du récit.
avecq Mr. Beasle et Mr. Paulet et Sr. Dru Drury, le comte de Sheresbury, la teste descouverte, ensemble tous les autres, lesquelz ne se descouvrirent point tout le temps qu'ils parlèrent à elle, luy commença à dire que la Reyne d'Angleterre les avoit envoyez par devers elle pour, en son nom et des Estatz, luy faire entendre que, après avoir proceddé, comme elle sçavoit, lionnorablement, et comme il estoit expédient pour son affaire, dont elle estoit accusée et trouvée coupable, et partant condampnée, comme elle sçavoit et luy avoyt esté mandé de par la Reyne, elle ouyt lire sa sentence, dont luy et le comte de Kent, avecq M. Baisle,avoient commission de mettre à exécution, comme elle entendoit '.
Et là-dessus ledit Besle commença à la lire, escripteen parchemyn avecq le grand sceau d'Angleterre de cyre jaune y pendant, en laquelle Sa Majesté estoit nommée Marie Stuart, fille de Jacques cinquiesmè, aultreiiient appellée Reyne d'Escosse, douairière de France.
Icelle leue. Sa Majesté, fort constamment et sans s'esmouvoir, respond qu'elle les remercyoit d'une si agréable nouvelle; qu'ils luy faisoient ung grand bien de la retirer de ce monde* duquel elle estoit très contente de sortir pour la misère qu'elle y voyoit et y estant en continuelle affliction, ne servant de rien et ne profittant à personne; qu'il y avoit longtemps qu'elle se doubtoit de ce qui luy estoit advenu et qu'elle ne faisoit que l'attendre de jour à autre depuis dix huit ans en ça; que, par la grâce de Dieu, elle, indigne qu'elle s'estymoit, estoit Reyne née et oincte Reyne, parente proche de la Reyne [d'Angleterre], petitte fille du Roy Henry VIP, et avoit eu cest honneur d'estre Reyne de France; mais qu'en toutte sa vye elle n'avoit eu que mal , bien heureuse qu'il avoit pieu à Dieu par leur moyen de la tirer de tant de maulx et afflictions , très preste et très contente de mourir et respandre son sang pour la querelle de Dieu tout puissant, son sauveur, son créateur et l'église catholicque, et pour maintenir son droict en ce pais, pour le maintien et entretenement duquel elle protestoit avoir tousjours faict tout ce qu'il luy avoit esté possible, aymant la Reyne, sa bonne
' Le warrant qui ordonnait l'exécution à mort portait la date du 1'"' février 1587 (v. s.), Labanoff, Lettres inédites de Marie Stuart, p. 185 et suivantes.
2 Cfr La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. Il, p. 614. L'auteur de cet Opuscule a copié certains passages du Journal manuscrit de Bourgoing.
sœur, et l'isle aussi chèrement que soy mesme, comme elle a monstre fort souvent, s'estant offerte en toutte manière de prendre ordre que tout tes choses vinssent à quelque bonne yssue, et paciffier et accorder touttes choses avecq bonnes conditions, desquelles elle a tousjours esté debouttée et reculée, tenue prisonnière sans l'avoir meritté, venue de franche volunté dans ce pays, en espérance de secours, sur la promesse de la Reyne [d'Angleterre], avecq laquelle elle se fut bien accordée, et eussent prins si bon ordre de tout, que ung chascun eut esté content, si l'on luy eust voullu permettre de parler une seulle foys à elle; et enfin, après beaucoup de propos, [SaMajesté] protesta et jura sur la Bible, qu'elle avoit "auprès d'elle, à tout le moings le nouveau testament qu'elle avoit en angloys catholicque, qu'elle n'avoit jamais ny cherché, ny poursuivy la mort de la Reyne, ny de personne qui fut.
Qui fut respondu que ceste bible estoit de la version du pappe et qu'on n'en faisoit compte*.
Luy fut offert le doyen de Peterbourg^, des plus doctes de l'Europpe, pour sa consolation, par lequel elle pourroit entendre de son salut, quelle estoyt la vraye relligion , qu'elle s' estoit tousjours arrestée en ce qu'on luy avoit apprins en sa jeunesse, qu'elle estoit demeurée là par faulte de personne qui luy peut faire congnoistre la vérité et qu'il estoit temps ^ que, maintenant qu'elle n'avoit gueres à vivre et peu d'heures à demeurer en ce monde, qu'elle pensist à sa conscience et recongnust la vraye relligion, et qu'elle ne s'avançast et arrestast davantaige à ces follyes de papisterie et abhoriiinations; qu'ilz avoient la vraye parolle de Dieu, qu'elle en pourroit faire comparaison quand elle auroit parlé au ministre, et qu'elle pourroit choisir après; qu'ilz en parloient en leurs consciences et desirans qu'elle fut bien à l'heure de la mort, et qu'elle se convertit à Dieu et en [la vraye relligion] ■*.
1 Cfr Le Martyre de Marie Stuart, par Blackwood, dans Jebb, t. II, et le 'Rapport de la manière de l'exécution de la royne d'Ecosse, etc., dans Laba-
NOFF, volume spécimen, p. 230 et suivantes.
2 Ce passage et les suivants ont été copiés souvent, mot à mot, par l'auteur anonyme de La Mort de la royne dEcosse. Jebb, t. II, p. 610 et suivantes.
3 II y a et que dans le manuscrit.
^ La fin de la phrase ne se trouve pas dans le manuscrit et se termine au mot en. CFr La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, et Blackwood.
Sa Majesté dicl qu'elle avoit esté assez instruicte de long temps' et bien apprinse en sa relligion ; qu'elle sçavolt bien ce qu'elle en debvoit savoir pour son sallut et conscience , [qu']elle avoit non seullement ouy ou leu des plus doctes hommes en la relligion catholicque, mais aussi de ceux de la relligion protestante, et communiqué avecq eulx, ouy prescher; mais qu'elle n'y avoit peu trouver rien qui la peut destourner de sa première intention; que, estant venue en ce pays, au logis deMonsienrde Sheresbury, pour contenter ung chascun et faire apparoistre qu'elle n'en faisoit que pour sa conscience, [elle] avoit ouy les plus habilles, presque tout un caresme, mais qu'enfin elle s'en retira; ce que le dit sieur de Sheresbury confirma et l'invitoit à retourner ^.
[Sa Majesté ajouta qu'elle] n'y ayant trouvé auculne ediffication, que, ayant vescu jusques icy en la vraye relligion, qu'il n'estoit pas temps de changer, mais que c'estoit à ceste heure qu'il falloit qu'elle demeurast ferme et constante, comme elle deliberoit de faire; et plus tost pour y faillir, vouldroit perdre dix mille vyes^, sy elle les avoit aultant, et répandre à plusieurs foyz, s'il estoit possible, tout son sang, endurer tous les plus cruelz tourments qu'on luy pourroit proposer, et, partant [que,] pour la consoler, l'on luy laissast veoir son presbtre pour se mieulx préparer à la mort, et qu'elle n'en voulloit point d'aultre.
Luy fut respondu qu'il ne se pouvoit faire*, que c'estoit contre leur conscience et debvroient estre accusez , s'ilz [le] faisoient , sçachant eulx mesmes que cella estoit contre Dieu et leur relligion; que tant s'en fault, qu'ils luy debvroient oster s'il y estoit, et empescher telles abomminations qui offensoient Dieu et leurs con-
1 Voir Jebb, t. II, p. 617.
2 L'auteur anonyme de La Mort de la royne d'Ecosse dit : « Qu'elle venue entre les mains du comte de Sherosbery, qu'elle appelloit à tesmoing, là présent, à sa première arrivée en Angleterre, pour satisfaire et contenter un chacun, avoit ouy les presches de ceux qu'ils estimoient les plus sçavans en leur religion protestante, communiqué avec eux, et disputé, en tant qu'en elle estoit, et plus par adventure qu'il ne luy appartenait, dont elle se repent. » Ce dernier membre de pbrase, en italique, a été ajouté par l'auteur anonyme.
^ « Et plus tost que d'y faillir, voudroit perdre dix mille vies, si elle en avoit autant, respandre tout son sang, endurer toutes les tortures et cruautés dont on se pourroit adviser, etc. » Dans Jebb, t. II, p. 618, La Mort de la royne d'Ecosse.
^ Cfr La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II, p. 618.
sciences, mais qu'elle permist que le ministre vint et qu'elle en recepvroit grand contentement.
Sa Majesté dict qu'elle n'en feroit rien', qu'elle n'avoit que faire avecq luy; qu'elle ne le voulloit ny veoir ny ouyr ; qu'on ne se mit en peine de la persuader davantaige ; qu'elle voyoit bien qu'on luy voulloit faire perdre et corps et ame, mais que ce n'adviendroit, espérant que Dieu auroit mercy d'elle; qu'elle s'estoit jà préparée; que icelluy congnoissant son coeur lui pardonneroit ; [qu'elle] s'estonnoit que, à la fin, on luy desnyoit telles choses'qui luy avoient esté accordées par la Reyne; qu'on luy avoit donné son presbtre, et, quand se venoit au temps plus nécessaire, on luy desnyoit, chose trop cruelle.
Luy fut respondu qu'on ne sçavoit qui luy avoit accordé son presbtre, mais que leur conscience en estoit chargée, s'ils le permettoient qu'il vint à elle^.
Et, entremeslant beaucoup de propos, luy fut dict, pour sa condamnation , qu'il avoit esté conclud qu'elle ne pouvoit vivre sans mettre en danger l'estat et la vye de la Reyne et la relligion; que de tous ceulx qui s'estoient employez pour elle, n'y en avoit eu ung qui eut peu apporter aiilcune raison par laquelle il peut monstrer au contraire.
[Sa Majesté] se plaignant de son filz, luy fut dict qu'il avoit faict son debvoir, qu'elle debvoit mourir en charité.
[Sa Majesté] respond qu'elle pardonnoit à tout le monde, qu'elle n'accusoit personne, mais que, pour la querelle de Dieu, elle pouvoit faire à l'exemple de David, prier Dieu qu'il confonde et punisse ses ennemys et de sa divinité et relligion, et qu'il pardonne à ses particulliers d'elle. Enfin, estant tousjours pressée d'ouyr le ministre, [Sa Majesté] demanda quand elle debvoit mourir.
Luy fut respondu : le lendemain , environ les huict heures du matin'.
* Ce paraf[raphe a été copié presque mot à mot dans le manuscrit de Bourgoing par l'auteur anonyme de La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II, p. 618.
2 Cfr Jebb, t. II, p. 618.
3 Cfr Jebb, t. II, p. 618 et suivantes.
[Sa Majesté] demanda son presbtre; [dit] qu'elle n'avoit peu faire son testament, n'ayant response de ses pappiers pour lesquelz elle avoit escript et fait escripre le sieur Amyas; qu'il n'y avoit rien qui peut servir à la Reyne; qu'il n'estoit raison qu'ils demeurassent entre les mains de Nau , pour s'accorder avecq son trésorier et frustrer ses autres serviteurs.
Fut respondu que Wade estoit en France, qui les avoit entre les mains.
[Sa Majesté] demanda response pour son enterrement.
[On luy] respond qu'il ne se pouvoit faire d'estre enterrée en France; pour ses serviteurs, qu'ilz n'avoient point de commission; qu'ils ne voyoient rien qui y peust empescher qu'ilz ne fissent comme elle desiroit et avoir leur bien '.
[Sa Majesté] demanda où estoient ses serviteurs et que c'est qu'il estoit de Nau.
[On luy] respond qu'on ne sçavoit.
[Elle] demanda sy elle mourroit et luy seroit sauvé.
[On luy] dict qu'on ne sçavoit. Et semble qu'on dict qu'il n'estoit pas eschappé, qu'il trayne son lien, et quelques pareils propos.
'Sa Majesté dict qu'elle mourroit pour la mort de luy qui l'accusoit et faisoit mourir pour se sauvera
Luy fut dict qu'elle n'estoit plus entre les mains du sieur Amyas et que les comtes ', au partir de là, [la] donneroient en charge au dit sieur Amyas pour la leur livrer quand ilz viendroient.
Les serviteurs de Sa Majesté, esplorés et crians, remonstroient que le temps estoit trop court pour mettre ordre à ses affaires; qu'il estoit impossible que la nuict fut assez grande; qu'elle laissoit ses serviteurs destituez de tout moyen, qu'ilz eussent pitié d'eulx; qu'il sembloit que. par leur commission ilz eussent puissance de faire l'exécution quand ilz voudroient; qu'il leur pleust différer quelque peu de temps et d'heures.
Fut respondu qu'il ne se pouvoit faire"*.
' Cfr La Mort de la voyne d'Ecosse, dans Jebb, t. II.
2 Ibidem.
■^ Il y a dans le manuscrit : « et que les comtes mais au partir de là », etc. Nous avons supprimé le mot mais qui, par erreur, avait été ajouté par le copiste.
* Cfr La Mort de la rojne d'Ecosse, dans Jebb, t. II
Sa Majesté envoya quérir tous ses serviteurs à l'Issue de son soupper; leur fit une remontrance de charité entre eulx, et, avecq une longue harangue, print congé d'eulx, leur pardonna à tous ; les pria de prier Dieu pour elle; admonesta chacun en son particullier; leur enchargea de vivre en amitié entre eulx et de laisser toute inimitié passée et rancune; et elle monstra combien elle avoit d'entendement et sagesse et constance.
Après souper, [elle] deppartit ses habillemens.à ung chacun, le plus commodément qu'elle peut.
La nuyt, après s'estre reposée toute vestue quelques heures, [elle] myt par escript sa dernière volunté, le plus amplement qu'elle put, pour sy peu d'espace qu'elle avoit ' ; ordonna de ses meubles, du voiage de ses serviteurs et distribua à chacun son argent sellon sa volonté. Le matin, admonesta de rechef ses serviteurs, se myt en prière où elle demeura jnsques à ce que le scherif vinse qui, environ les neuf heures, l'emmena sans qu'il voullust permettre que aulcuns de ses serviteurs la sviivissent.
Au bas degré, [S. M.] trouva Mr. Melvim qui print congé d'elle estant à genoulx, demonstra combien un tel adieu lui estoit difficile à supporter; qu'il falloit voyr ung tel spectacle après avoir esté sy longuement séparé d'avecq elle'^.
Et Sa Majesté avoit désiré, le jour précèdent, qu'on le luy fît venir avant sa mort. Avecq grand requeste de Sa Majesté, luy fut accordé que ledit Melvim, Bourgoing, Gervais, Georgeon, Didier, Jehanne Kennedy et Espetz Gurlle assistassent à sa mort, à laquelle.
* Ce fut pendant cette nuit du 7 au 8 février (d'après le calendrier anglais) que Marie fit son testament. ;^Labanoff, Lettres inédites de Marie Stuart, p. 191, et t. VI de la Correspondance générale de cette princesse, p. 485.) Voir aussi, dans Ladanoff, la lettre de Marie écrite à Henri III pendant cette même nuit (t. VI, p. 491), et, dans le même : Les dernières requêtes de Marie a Henri III {^Lettres inédites de Marie Stuart, p. 199), et t. VI de la Correspondance générale, p. 494; Lettre de Marie à son aumônier, Laba- MOFF, t. VI, p. 483. Cfr dans Jebu, t. II, p. 622, La Mort de la royne d'Ecosse. Tout ce qui suit dans cette Relation est beaucoup plus développé que dans le Journal de Bourgoing. Pour ne pas faire double emploi avec cet opuscule dont il avait fourni tous les éléments et qui parut pour la première fois en 1589, Bourgoing dut abréger la fin de son Journal.
2 Cfr Le Rapport de la manière de l'exécution de la royne d'Ecosse, etc., dans le volume spécimen du prince Labanoff, p. 234 et 235, et La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II.
au rapport de tous, montra son grand et royal couraige, sa constance, au surplus sa fermeté à sa relligion et pieté.
Après avoir tenu quelques propos de ceulx qu'elle avoit dict aultreffois, principallement Je jour preceddent, aux seigneurs, [S. M.] reffuse tout à plat d'ouyr parler le mynistre qui faisoit instance, protestant plus ardemment de sa relligion que jamais, Ht sa prière à Dieu à part, en latin, pendant que l'assistance la faisoit sellon leur relligion.
Après peu de parolles, [S. M.] recommande aux seigneurs ses serviteurs, et puis, leurs ayant donné leurs bénédictions, repria derechef, esmouvant ung chacun à pityé, jusque ad ce que, se levant debout, feyt oster [son] voylle, son manteau à queue et son pourpoinct, le tout par ses deux filles, les priant de ne plorer, et, le. reprenant, se myt à deux genoulx, levant les mains au ciel, tenant une croix de boys qu'elle avoit apportée de sa chambre, qu'elle ne quitta jusques à la fin; se fit bander par ses filles, et, sans eslre aulcunement liée, en Testât que dessus, levoit la teste et estendoit le col qu'elle tenoit royde, faisant sa prière, attendoit le coup sans se mouvoir aucunement, pensant qu'on luy deust donner à la mode de France ', jusques ad ce que on la fit coucher sur le devant et mettre la teste sur ung billot où elle eust la teste tranchée avecq une hache amanchée de court , de celles de quoy on fend le boys, et tant qu'elle peut parler, repetloit à haulte voix ce verset : In manus tuas, Domine, commendo , etc.
' Cf.- Jebb, t. II, p. 640.
LETTRE INEDITE
DE MARIE STUART A ÉLISARETHl.
[ Fotlieringay, 12 (22) janvier 1587. ]
Madame, iii'estant, sellon ce qu'il vous a pieu me faire sigfniffier, préparée à la mort, donnant lieu à mes [ennemys*] de se descharger que ma vie peult estre à leurs desseings, je me suis sy
vokmtairement résolue de laisser ce faulx monde, qvie je proteste à Dieu et à vous que, despuis, je n'ay aspiré et ne désire autre contentement mondain synon ceulx dont, pour descharger ma conscience, je vous ay faict requérir pour ^ Mylord Brotcheist '' et Beale, et ce que, par ma dernière prescription de ma main, je vous ay demandé, deppendant de. votre seulle benevollance et qui ne peult offencer aulcun. Quant aux prières et requestes, j'en ay esté aulcunement gratiffiée, assavoir d'un aulmosnier, d'une partie de moa argent; mais de mes pappiers je n'ay receu que certains estroics 5; et pour ce que je pense que vous n'entendez pas que ce *qui me touche, que les affaires de mon domaine tombent en autres mains, ne vous pouvant servir et nuisant à l'effect de ma dernière volunté, je vous supplie que tous mes estatz, livres de comptes et autres pappiers ne parlant que de mes affaires en particullier, me soient renvoyez et le reste de l'argent rendu, pour en ordonner et
1 Cette lettre, que nous publions pour la première fois, se trouve en copie en tête du Journal de Bourgoing , avec cette mention : « Encore de la propre main de la dicte dame à la Royne d^ Angleterre », ce qui veut dii'e qu'elle fut copiée par l'auteur sur l'original autographe. Malheureusement, en la transcrivant sur la minute du Journal de Bourgoing, le copiste l'a si mal lue qu'elle est tout hérissée de fautes, de non-sens et de lacunes.
2 II y a dans le manuscrit : emigeren, ce qui n'a aucun sens.
3 Par.
* Buckurst.
S Extraits.
laisser l'examination à ceulx de mon conseil et aux exécuteurs de mon testament, à qui ilz pourront servir, après mon trespas, comme à moy à présent, pour estre seure de ce que j'ay despensé, m'est à disposer, ou puis justement debvoir, [sans] ' me pouvoir servir sans eulx des extraictz de Nau seuls, luy estant prisonnier, sy je n'avois liberté de communicquer avec luy, ou, pour le nioings, par escript, de m'informer de luy de plusieurs ^ particullieres dont j'ay besoing d'estre esclaircie. J'ai faict entendre quelques poinclz à Messieurs Amiaz Paullet et de Drury, lesquelz m'ayans promis en escripre, je suis attendant leur responce deppuis le xxii' décembre qu'ils m'envoyèrent quelques pappiers avecq ung mot de Nau , mon secrétaire. [Eulx] n'estimant raisonnable de vous en importuner et de mes dernières requestes, je crains ou que ma lettre ne vous aye esté rendue, ou que n'ayez voullu prendre la peyne de la
lire' la façon de laquelle j'ay esté dejectée peull-estre [leur]*
persuada que je vous debvois demander quelque grande grâce, et mesme craignant que vostre bon naturel vous causast mesme de ceste remonstrance quelques regretz de réduire vostre propre sang, ensemble et qualité, à telle estraincte. Mais, Madame, ilz n'ont que faire de craindre de tant de pusilla[ni]mité d'une part, et, d'autre, vous leurs pouvez oster tout mescontentement qu'ilz pourront avoir de vostre trop grande douleur, leurs signiffiant ma prière. Et vostre intention n'estant que de gratiffier à la mort, laquelle leurs estant accordée, ilz ne vous peuvent blasmer d'accorder sépulture au corps, quelque debvoir de parenté, synon au moings de charité chrestienne. Par quoy je vous requiers derechef. Madame, en l'honneur de la passion de Jhesus Crist, de ne me retenir plus en ce misérable suspens, plus cruel que toutte peyne terminée, mais plainement me faire entendre vostre volunté, laquelle estant de m'accorder ma requeste, je vous prometz d'en faire, une à la mort, pour vostre salut et prosperitté en ce monde, en la grâce de Dieu. Et sy vous me le refusez, je ne lairray de le porter patiemment, vous remerciant encores de ne me avoir tant faict languyr à ceste
• Nous avons cru devoir ajouter ce mot entre croohets pour rendre la phrase intelligible.
2 Choses, sous-entendu.
' Mot illisible.
* Mot omis dans le manuscrit.
misérable condition dont je souhaistois que sceussiez au vray la pitié de mes pauvres serviteurs, perdant leur temps et santé. Au reste, sy à l'heure de mon trespas, je vous voullois mander quelque secret, et qui pourroit importer à vous mesme de n'estre communicqué à aucun , estans mes dernières parolles , je désire sçavoir à qui je m'en pourrois fier, comme il y en a qui, à la coustume, pourroient dire et en retenir pour plusieurs respects. Or bien. Dieu vous doint aultant d'heur en ce monde que je en attens le laissant pour sa miséricorde, laquelle invocque sur moy et sur tous ceulx qui me pourchassent, [ayant] ce bien de sortir de tant de misères par une mort innocente, et veuille paidonner à qui aultrement me calomnye et aux miennes ' s'il y en a, et qui ayent plus de respect aux commodittés de ce monde que [à leurs ^] conscience et debvoir, vous estre saiges et p(fur vous conseiller, et apprès ma mort et prendre garde particullierement d'en tirer proffict, ayant esgard au but ausquels les ungs et les autres peuvent tendre , faisant deffense ' de la mesme vertu d'avecq la fausse apparence d'icelle, et le debvoir d'avecq les particullieres passionnées intencions*. Et espère que, pour ma mort tant souhaittée, vous et plusieurs autres recepvrez une expérience qui servira et esclairclra beaucoup de choses dont Dieu pourra estre gloriffié. Je supplie sa divine Majesté que le tout advienne à son honneur et votre ediffication et perseveration avecq celle de toute ceste Isle, pour le salut desquels je n'espargneray jamais ma vye, ny refuseray je l'abandonner, voire quant je seroys en meilleur estât. Tant s'en fault que je ne parle voluntiers de celluy auquel je suis inutille à son service et au bien de nostre patrye, ne vostre particullier que je
* Au lieu de aux miennes, mois très-lisibles dans le manuscrit, il faudrait lire : à mes ennemis, ce qui rendrait la phrase intelligible.
^ Il y a dans le manuscrit : que ailleurs conscience.
'^ Il y a deffense dans le manuscrit; il faudrait peut-être : différence.
■* Cette phrase, depuis ces mots : qui autrement me calomnie^ est à peu près inintelligible, ce qui tient à la mauvaise lecture du copiste. Tout ce qu'il est permis de comprendre, c'est que Marie Stuart semble dire à Elisabeth qu elle est victime de ses conseillers, « qui ont plus de respect aux commodités de ce monde qu'à leur conscience et à leur devoir » ; qu'ils ne poursuivent sa mort que pour en tirer profit, et qu'Elisabeth doit se rendre compte de la différence qu'il y a entre la vertu et la fausse apparence de la vertu, entre le devoir et les intentions passionnées.