CHAPITRE DEUXIEME
Marie, jusque-là, ne se doutait nullement du projet de meurtre. Morgan avait expressément défendu à Ballard d'entamer avec elle aucune correspondance, de peur de la compromettre. Il avait en même temps averti cette princesse, si toutefois sa lettre n'a pas été falsifiée par Phelipps, que Ballard poursuivait en Angleterre des affaires d'importance, mais dont l'issue était encore incertaine, et il l'engageait à n'avoir avec lui et ses amis aucune intelligence quelconque, de peur, s'ils étaient arrêtés, de révélations de leur part'. Dans une lettre qui nous semble fort suspecte, il écrivait le même jour à Curie, l'un des secrétaires de Marie pour les traductions en anglais : « Je ne suis pas oisif, quoique en prison ; je songe à l'état de Sa Majesté et de ceux qui souffrent avec elle. Il y a sur le métier plusieurs projets pour écarter la béte qui trouble le monde*. » Cette phrase dut donner l'éveil à Marie Stuart. Dès le 9 mai 1586, Morgan avait écrit à la reine sa maîtresse, pour lui recommander Babington, « qui se plaignait, disait-il, de n'être plus employé par elle comme autrefois » . Il la priait de lui accorder trois ou quatre lignes de sa main, « pour lui dire la bonne opinion qu'elle avait de lui... Babington pouvait, ajoutait-il, lui être utile, soit par lui-même, soit par son beau-père, qui résidait dans le voisinage de Chart-
* Morgan a Marie, h juillet, State Papers Office, J. Gauthier, t. II, p. 404. Sur ce point essentiel, M. Fruude (/Tw^o/y of En gland, t. XII, p. 231) fait cette observation très-juste : « S'il y avait une personne à qui l'on dût cacher la conspiration, c'était certainement Marie Stuart. Elle ne pouvait y coopérer en rien, et lui faire connaître d'avance un projet si criminel c'était l'exposer à un danger gratuit, lui demander une sanction qu'elle ne pouva bonorablement donner. » Hosack, t. II.
2 Morgan a Curie, 4 juillet, State Papers Office; J. Gauthier, t. II, p. 404. Il est utile de remarquer que ce post-scriptum n'existe que de la main de Phelipps et qu'il peut être falsifié. (John Morris, The Letler-Books of sir Arnias Poulet.") Il paraît peu probable que Morgan eût commis l'imprudence d'écrire une telle phrase. C'est aussi l'opinion de M. Hosack, t. II, que ce post-scriptum a été fabriqué par Phelipps.
ley, ce qui pouvait rendre plus faciles les correspondances avec l'Ecosse ' . » A sa lettre il avait joint le modèle de celle qu'il désirait que la reine écrivît à Babington. A la date du 9 mai, il était impossible , d'après l'observation très-ingénieuse de M. Jules Gauthier, que Morgan pût savoir si Babington était ou non engagé dans un complot contre la vie d'Elisabeth , puisqvie le complot n'était pas encore organisé. « Et d'ailleurs n'eût-il pas été absurde de défendre des intelligences avec Ballard, pour les conseiller avec Babington^?» Marie, qui avait reçu la lettre de Morgan au mois de juin, écrivit à Babington suivant le modèle qui lui avait été soumis, et sans y changer un seul mot' : « Mon grand ami, lui disait-elle, encore qu'il y a longtemps que, contre mon gré, vous n'ayez eude mesnouvelles, ni moi des vôtres, pourtant je serais bien marrie que pensassiez que je n'eusse souvenance de l'affection essentielle que vous avez montrée, en tout ce qui in'appartient. J'ai entendu que depuis la surséance de l'intelligence entre nous, l'on vous a adressé des paquets, pour me les faire tenir, tant de France que d'Ecosse. Je vous prie, si aucuns sont tombés entre vos mains, et s'ils y sont encore, de les délivrer à ce porteur, lequel me les fera tenir assurément''. » Quel était ce porteur? Gifford, désigné sous le nom de Barnaby. Sans qu'elle s'en doutât,
1 Morgan a Marie, J. Gauthier, t. II, p. 405.
2 J. Gauthier, t. II, p. 405. M. Hosack (t. II, p. 345) considère la lettre de Morgan à Marie comme très- suspecte, à cause de la différence de langage qu'il tient à propos de Ballard et de Babington. Ce qui ne lui paraît pas moins suspect, c'est que Morgan, prisonnier à la Bastille, ait cru devoir envoyer à Marie Stuart, si habile à tenir la plume, le modèle d'une petite lettre pour Babington. « Mais que la lettre fût de Morgan ou de Phelipps, ajoute-t-il, elle produisit le résultat désiré par les ennemis de Marie. •• Hosack, t. II, p. 345.
» Mémoire de Nau, Labanoff, t. VII, p. 208.
* Labanoff, t. VI, p. 445-446. « Ce qui augmente nos soupçons sur l'authenticité de cette lettre, dit M. Hosack (t. II, p. 346), c'est la demande que les lettres et paquets en possession de Babington soient remis au porteur. »