CHAPITRE QUATRIEME
fortunée reine, dit Bourgoing, à qui nous devons, dans tous ses détails, le récit de cette émouvante scène, la reine, « voyant tel effort, et toute seule en sa chambre, dont personne de ses serviteurs n'osait approcher, gardés qu'ils étaient par les gens du sieur Amyas , tout impotente qu'elle était des bras et des jambes, sans pantoufles et sans souliers, se leva de son lit et les suivit, se traînant le mieux qu'elle put dans son cabinet » . « Cet argent que vous prenez, leur dit-elle avec des larmes dans la voix, était par moi réservé tant pour' mes funérailles, quand je viendrai à mourir, que pour subvenir aux besoins et aux dépenses| de mes serviteurs, afin qu'ils puissent regagner leur pays après ma mort. Et, pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-elle , je vous engage à consulter un' double de mon testament, écrit depuis peu de ma propre main, qui est parmi les papiers que l'on m'a enlevés, et dans lequel se trouvent les noms de mes gens à qui j'entends^ que soit distribué cet argent mis en réserve, avec assignation de la part de chacun. J'ai juré à mon conseil de ne pas distraire un denier de cette somme, qui, pour moi, est chose sacrée, et je veux garder mon serment. Je ne sais quel sort m'est réservé, mais ayez pitié de mes pauvres serviteurs, dénués de toute ressource, et leur laissez ce que j'ai promis de leur distribuer. »
Et, comme ils refusaient de se rendre à ces touchantes instances : « Je vous prie, pour le moins, dit la reine, de m'en délivrer une partie, car, étant malade, il n'y a point de raison de me laisser sans argent.
— Vous n'aurez faute de rien, lui répondit dérisoirement Paulet ; demandez, et l'on vous fournira de tout ; mais d'argent, on n'en laissera point entre vos mains ' . »
Et, à ces mots, sir Amyas et Bagot firent main basse sur « cinq rouleaux de grosse toile, contenant cinq mille écus, monnaie de France , et sur deux sacs de cuir, dans l'un des-
* Journal inédit de Bourgoing.
quels il y avait, en or, cent quatre livres deux schellings, et, dans l'autre, trois livres sterling en argent ' » . « Et ainsi s'en allèrent, dit Bourgoing, et sir Amyas ne laissa à la reine que dix écus pour jouer et s'esbattre. » Non contents d'avoir saisi toutes les sommes qui se trouvaient dans le cabinet de Marie Stuart, ils s'emparèrent, dans la chambre de Curie, de deux mille écus, qu'il avait reçus d'elle pour la dot de sa femme *, et de quelques centaines d'écus dans la chambre de Nau. Le lendemain, Paulet annonçait triomphalement à la cour son beau coup de filet, et se plaisait à en raconter les circonstances ^.
Le jour même où Paulet avait accompli cette odieuse mission, il éloigna de la reine tous ceux de ses gens qui ne lui
' Lettre de Paulet a Walsùigham, du 10 septembre 1586 : « Lequel sac d'argent lui fat laissé (celui qui contenait les trois livres sterling), elle affirmant qu'elle n'avait pas plus d'argent que cela dans cette maison, et qu'elle était endettée pour les gages de* ses domestiques. »
2 Lettie de Paulet, du 10 septembre 1586.
"* Voici comment sir Amyas rendait compte de son odieuse mission : « Pour ma plus ample décharge en ces affaires d'argent, j'ai jugé à propos de requérir l'assistance de M. Richard Bagot, lequel étant venu me trouver le lendemain matin, nous nous ti-ansportâmes chez cette reine, que nous trouvâmes dans son lit, tourmentée, suivant son ancienne habitude, d'une fluxion qui lui était tombée sur vm côté du col, et qui l'avait privée de l'usage d'une de ses mains. A laquelle reine je déclarai qu'à l'occasion de ses dernières pratiques, dans la crainte qu'elle n'y persistât, en corrompant quelques membres vicieux de cet Etat, j'avais reçu un ordre exprés de prendre son argent, de le garder en mes mains, et d'en demeurer responsable lorsque j'en serais requis, lui conseillant de me remettre tranquillement ledit argent. Après bien des refus, de grandes exclamations, et plusieurs paroles dures qu'elle proféra contre vous, sans compter les injures qu'elle me dit, en protestant que S. M. la Reine po.urrait avoir son corps, mais qu'elle n'aurait jamais son cœur, et refusant de donner la clef, j'appelai mes domestiques, et j'envoyai chercher des barres de fer pour enfoncer la porte, sur quoi elle céda, etc., etc.» (Histoire d'Ecosse, par Robertson, traduction de Campenon, t. III, Pièces historiques ; The Lelter-Books of sir Amias Poulet, p. 288-289.) Tous les détails donnés par Paulet, dans sa longue lettre à Walsingham, concordent pour la plupart avec ceux que donne Bourgoing dans son Journal.