‹ Marie StuartChapitre 5 sur 231 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

que toutefois ils n'avaient pas « sulïisamment prouvé leurs accusations contre leur souveraine, de manière à ce que la reine d'Angleterre pût concevoir en quoi que ce fût une mauvaise opinion de sa bonne sœur » . Absoudre Moray et les faussaires, c'était laisser planer un soupçon sur leur victime. Elisabeth, après l'avoir exposée aux diffamations de ses commissaires, s'attribuait ainsi le rôle de lui avoir sauvé l'honneur et couvrait les chaînes de sa prisonnière du manteau de sa protection. Marie s'était livrée pieds et poings liés à son implacable rivale.

Au lieu de gagner sans retour le noble cœur de Marie, en lui rendant la liberté avec sa couronne, Elisabeth n'écouta que ses craintes, ses ressentiments, et ce qu'elle pensa être la raison d'État. La fille adultérine de Henri VIII, la reine des protestants, ne pouvait se croire en sûreté tant que serait libre sa légitime héritière, la reiue des catholiques. Elle eut peur que si Marie remontait sur le trône elle n'entrât dans une ligué avec Rome et les princes catholiques pour abolir le protestantisme en Ecosse; peur qu'elle n'y proclamât de nouveau ses droits à la couronne de Henri VII; peur que, gardant toute liberté en Angleterre, elle n'y entretînt un foyer d'intrigues et de révoltes; peur enfin que, si elle abordait en France, elle n'y préparât, de concert avec ses oncles, les princes lorrains, une expédition pour rentrer en Ecosse et pour y détruire le parti de Moray, le fidèle allié et le vassal de l'Angleterre.

Telles furent les principales raisons qui prévalurent dans l'esprit ombrageux d'Elisabeth pour priver de la liberté la reine d'Ecosse. Si l'erreur capitale de Marie fut de croire trop aveuglément à la loyauté des promesses de sa rivale, on peut dire que la plus grande faute d'Elisabeth fut de garder dix-neuf ans prisonnière la malheureuse princesse qui s'était jetée avec tant de confiance dans ses bras. Que de dangers, que de menaces, que de conspirations, que d'inquiétudes et de tourments Elisabeth se fût épargnés si elle eût cédé à la voix de la justice !

Mais elle ne put résister à la tentation d'assouvir sa vengeance.

Désormais Marie rentrait dans le droit de légitime défense. Cruellement diffamée et détenue prisonnière contre toutes les lois divines et humaines, tout lui était permis pour rompre ses fers ; mais . enlacée de plus en plus dans les mille replis de la politique inexorable de sa rivale , l'échafaud devait être le seul terme de sa longue captivité. Dans sa détresse, elle tenta de tout remuer du fond de sa prison. Elle souleva de nouveau en sa faveur ses amis d'Ecosse ; mais le régent Moray les écrasa encore une fois. Elle adressa à la France un appel désespéré, elle excita l'Espagne à une invasion de l'Angleterre ; mais ni la France ni l'Espagne n'était alors en état de la secourir. Charles IX et Philippe II étaient condamnés à garder la neutralité, le premier par crainte qu'Elisabeth ne tendît la main aux calvinistes de France, le second, qu'elle ne vînt au secours des révoltés des Pays-Bas.

Alors Marie entra dans la voie des complots. Au sein de la noblesse anglaise s'était secrètement formé un parti , composé de protestants et de catholiques, qui , pour éviter une guerre dynastique et pour protéger à la fois les deux communions , trouvèrent aussi utile qu'ingénieux d'unir la catholique Marie, la plus proche héritière de la couronne, avec le protestant Norfolk, l'un des plus grands seigneurs de l'Angleterre. Les Pembroke, les Westmoreland, les Northumberland, Leicester lui-même, donnèrent leur adhésion au projet. Plusieurs catholiques, membres du conseil privé, en vinrent à solliciter de Philippe II une invasion en Angleterre , et Pie V instruisait déjà le procès d'Elisabeth, pour la déposer comme hérétique. En même temps, Norfolk et Arundel ne négligeaient rien pour ruiner le crédit de Cecil, le premier ministre. Forte de tels appuis, Marie menaça Elisabeth, si la liberté ne lui était enfin rendue, de faire appel aux princes de l'Europe. Elisabeth, fort effrayée, entra sur-le-champ en pourparlers avec les agents de Marie sur les articles suivants : reconnaissance du droit de

Page 1