CHAPITRE CINQUIÈME
lors de son [procès, s'arrêta tour à tour à ces deux suppositions , et déclara formellement qu'elle n'avait point écrit « une telle lettre » . Pourquoi Walsingliam ne produisit-il pas aux débats de Fotheringay et de la Chambre Etoilée l'expédition de la main de Curie, qu'il avait ou avait eue en sa possession grâce à Phelipps? Pourquoi tenir dans l'ombre la pièce essentielle de l'accusation, la seule qui, à défaut d'une minute originale de la main de Marie, pouvait, par voie d'induction, faire croire à sa culpabilité? C'est que, évidemment, cette expédition, de la main de Curie, ne renfermait aucun passage de nature à compromettre gravement la reine d'Ecosse. Si donc, à la place de cette dépêche, on n'en lut qu'une copie ou qu'une prétendue copie, c'est que cette copie était altérée, c'est qu'elle contenait des passages interpolés par Phelipps , et capables d'entraîner pour Marie la peine capitale. Il serait incompréhensible que Walsingham ait pu envoyer à Babington une dépêche de la main d'un secrétaire de Marie Stuart, contenant contre elle un indice , sinon une preuve de complicité, alors qu'il était au pouvoir de Babington de faire disparaître cette dépêche, d'anéantir la pièce la plus importante du procès, et de garder sur ce point, — comme il le fit d'ailleurs, — un silence absolu, ce qui devait réduire l'accusation à néant. Walsingham était trop habile pour commettre une telle imprudence, et lorsque Phelipps affirme que l'original fut envoyé, on sait ce que vaut une assertion de ce faussaire émérite.
Tous les efforts de Burghley et de Walsingham pour établir d'une manière certaine la complicité de la reine d'Ecosse dans la question du meurtre avaient donc échoué jusque-là. Burghley écrivait à Hatton, Tun des mignons d'Elisabeth, pour lui dire qu'il était à craindre que les secrétaires de la reine d'Ecosse, bien que mis au secret, ne restassent silencieux. « Ils refusent, disait-il, d'impliquer leur maîtresse dans le complot, parce que cela peut leur causer malheur et ruine; mais assurez-leur qu'ils
auront la vie sauve, et nous obtiendrons d'eux toute la vérité... Alors, ajoutait-il avec le plus révoltant cynisme, ils laisseront échapper quelque aveu à la charge de leur maîtresse, s'ils sont persuadés qu'on leur laissera la vie, et que le coup ne tombera qu'entre sa tète et ses épaules '. »
Curie, sous l'empire de l'espérance ou de la crainte, avait déclaré que sa maîtresse avait répondu à la lettre qu'elle avait reçue de Babington; mais il refusait avec persistance d'en dire davantage. Dans l'espoir de le corrompre, Walsingham envoya Phelipps auprès d'Elisabeth, afin de l'engager à promettre à Curie une récompense extraordinaire s'il disait toute la vérité. En même temps il écrivit à Curie : « Je ne puis être qu'un médiateur, et, par conséquent, j'aurai bien plus de motifs de m'occuperde vous, lorsque vous vous serez entièrement ouvert à Sa Majesté, et qu'elle pourra voir en vous le remords du passé et une disposition à mériter sa faveur, lorsque vous lui révélerez certaines choses qui. intéressent son Etat ^. »
Curie et Nau étaient enfermés dans un terrible dilemme d'oîi il leur était impossible de sortir. S'ils reconnaissaient que la correspondance de la reine avec Babington était écrite de leur propre main, que ces lettres continssent une allusion au meurtre d'Elisabeth, pu simplement un mot sur l'invasion, dans l'un comme dans l'autre cas, ils restaient convaincus de haute trahison. S'ils gardaient un silence obstiné, l'horrible spectacle de la Tour et de la torture se dressait devant eux. En de telles circonstances, ils agirent comme on devait s'y attendre : après avoir nié d'abord, ils firent quelques révélations partielles qui accrurent les présomptions, mais qui pourtant n'étaient pas décisives contre leur maîtresse \
' Lettre de Burghley à sir Christophe Nation , du 4 septembre 1586, découverte par Leigh, et citée par Tytler, t. VIII, et par Miss Strickland, t. VII.
2 f/ie Letter-Books of Amias Poulet, etc., p. 283.
3 TYÏLEn, t. VIII.