CHAPITRE NEUVIEME
Le trésorier Burghley, « homme véhément » , lui dit en l'interrompant d'un ton brusque : « Le Conseil, après avoir entendu votre réponse , a pris l'avis de plusieurs docteurs es lois , fort savants en droit civil et en droit canon , et ceux-ci , après mûre délibération, ont décidé que les commissaires sont suffisamment autorisés à agir en vertu de leur mandat. » Et il ajouta avec rudesse : « Voulez-vous ouïr ou non les commissaires , afin que, à votre refus de répondre, le Conseil assemblé puisse procéder selon la commission ' ? »
Et sur ce que Marie lui opposait toujours sa qualité de reine et niait qu'elle fût sujette : « La reine d'Angleterre , lui répliqua Burghley, ne connaît point d'autre reine qu'elle en son royaume. Quant à vous, nous ne vous parlons point comme à une sujette; nous savons bien votre origine et votre qualité ; mais notre commission ne nous permet pas de céder sur ce point. Nous avons à examiner seulement si vous êtes ou non sujette aux lois du pays , ce qui , en tout cas , ne saurait faire l'ombre d'un doute quant aux lois civiles et canoniques qui s'observent et se gardent par tout le monde , en France , en Espagne et ailleurs *. »
Comme Marie se plaignait avec amertume des mauvais traitements et des injustices dont elle avait été victime, et enfin de l'attentat inouï qu'ils faisaient maintenant subir à son inviolabilité royale, lord Burghley, qui lui coupait sans cesse la parole, se mit à énumérer avec complaisance les prétendues bontés d'Elisabeth envers elle. « C'est ainsi , disait-il , que la reine , ma maîtresse , a puni des personnes qui avaient contesté
cette réponse de la reine : « Sa Majesté leur dit qu'elle avait vu la lettre de la reine, et commença à dire ce qu'elle avait répondu, le jour auparavant, à la contenance d'icelle, avec larmes et pleurs, émouvant chacun à pitié. » Voir aussi Howell's State Trials^ t. I.
1 Journal inédit de Bourgoing.
2 Ibidem,
VOS prétentions à la couronne d'Angleterre ; ainsi que , dans sa bonté, elle vous a sauvée d'une condamnation capitale lors de votre projet de mariage avec le duc de Norfolk ; ainsi qu'elle vous a protégée contre la fureur de vos propres sujets. » Burgbley ne tarissait pas sur les actes de générosité d'Elisabeth.
Marie ne lui répondit que par un triste et dédaigneux sourire, et Burgbley, voyant qu'il ne pouvait l'amener à consentir à un interrogatoire, fit un signe aux personnes qui l'accompagnaient, et toutes se retirèrent '.
Quelles furent les impressions de la reine à cette beure terrible? Quelle fut son attitude, dans sa prison, devant ses serviteurs pour lesquels elle n'avait rien de cacbé? C'est ce que rbistoire jusqu'à présent n'avait jamais pu pénétrer, et ce que Bourgoing va nous apprendre, lui à qui il fut donné de ne jamais quitter l'auguste victime et de la suivre pas à pas jusqu'au pied de l'écbafaud.
«Incontinent, dit-il, que Sa Majesté eut dîné, elle-même, qui n'avait écrit de longtemps auparavant, se met à faire quelques Mémoires de sa main pour s'en aider quand ils reviendraient et les leur lire, se défiant de ne se pouvoir souvenir ; mais comme le cœur lui croissait avec l'affliction, et que son esprit semblait se réveiller et se renforcer, elle n'en eut que faire et débattit sa cause aussi constamment qu'elle fut rudement importunée, assaillie et pressée des commissaires , et elle leur dit beaucoup plus qu'elle n'avait écrit *. »
Tout ce qu'il y avait de courtisans dévoués, de talents rompus à la diplomatie, de légistes retors, s'était réuni contre cette
1 Journal inédit de Bourgoin(i, On peut voir l'analyse détaillée de cet entretien de Marie avec les commissaires dans la minute ori{;inale de sa troisième réponse : The Scotish Queen's tkird answer, déposée au British Muséum, Harl., n» 290, fol. 185. (Labanoff, t. VU, p. 41 et suiv.) Bourgoing donne plusieurs détails qui ne sont pas mentionnés dans cette pièce.
- Ces Mémoires, écrits de la main de Marie Stuart, n'ont jamais été publiés «t ont probablement été détruits.