CHAPITRE NEUVIEME
sence de l'accusée, et de prononcer Tarrét. Effrayée d'abord de la gravité d'un tel acte, elle envoya un autre courrier, à franc étrier, pour recommander à Burghley, ainsi qu'aux autres commissaires, de ne pas rendre de sentence jusqu'au moment où, de retour auprès d'elle, ils lui auraient fait un rapport complet sur toute cette procédure '. Le courrier était, de plus, porteur de cette note brève et insolente d'Elisabeth à l'adresse de Marie Stuart, note dans laquelle elle •essayait 'artificieu sèment de faire luire aux yeux de sa captive un rayon d'espoir :
« Vous avez fait dessein en diverses sortes et manières de m'ôter la vie et de ruiner mon royaume par effusion de sang. Je n'ai jamais si durement procédé contre vous; mais, au contraire , je vous ai maintenue et préservée avec autant de soin que moi-même. Vos trahisons vous seront prouvées et rendues manifestes au lieu même où vous êtes. Et mon plaisir est que vous répondiez à ma noblesse et aux pairs de mon royaume ■comme vous le feriez à moi-même, si j'étais là présente. Et, partant, je vous mande, charge et commande leur faire réponse, ayant bien entendu de votre arrogance. Mais faites pleinement, et vous pourrez avoir de nous plus de faveur.
« Elisabeth ^ . »
On peut se figurer avec quel amer et dédaigneux sourire Marie Stuart, dans la dix-neuvième année de sa captivité, lut cette lettre, dans laquelle Elisabeth, bravant toute pudeur, osait lui parler de ses bontés et de sa protection.
* British Muséum, Caligula, C. ix, fol. 332, copie manuscrite : Elisabeth a Burghley, 12 octobre, State Papers Office; Elisabeth à Burghley et aux commissaires. Extraits de la main du secrétaire Davison. Ibidem.
2 Dépêche de Châteauneuf du 30 octobre, contenant une traduction française de cette lettre, dans Egerton, p. 86 et 87.
186 MAHIE STUART.
En voyant la résolution des commissaires de passer outre, même en son absence, dit Bourgoing, la reine d'Ecosse « demeura en peine » . Elle craignait moins d'être soumise à un interrogatoire que d'être obligée de comparaître « en une place publique, contre son devoir, son état et sa qualité » . D'un autre côté , elle ne doutait pas que, si elle refusait d'être interrogée par les commissaires , ils ne rendissent contre elle , par contumace, une sentence inique. Elle était convaincue que leur plus ardent désir était de la placer sous le coup d'une condamnation capitale, afin de la déclarer inhabile à succéder à la couronne d'Angleterre, et que, si elle persistait dans son refus de leur répondre , ils soutiendraient, « comme chose assurée, qu'en sa conscience elle se sentait coupable » , et motiveraient une condamnation sur son silence. « Elle demeura toute la nuit en perplexité » , nous dit le témoin oculaire de toutes ses émotions. Enfin, dans la matinée, elle « prit la résolution d'envoyer avertir les commissaires » qu'elle voulait leur dire un mot avant qu'ils se réunissent '.
En adoptant ce parti, Marie ne céda ni aux promesses ni aux menaces d'Elisabeth*, elle ne fut entraînée que par le point d'honneur. Il est fort douteux que la persistance de son refus lui eût sauvé la vie ; mais ses ennemis eussent été réduits à la faire disparaître sans forme juridique. Or, c'était là ce que Marie redoutait bien plus encore que l'échafaud. Une mort obscure et sans témoins, qui eût laissé planer sur elle le soupçon d'un suicide et qui l'eût empêchée de confesser publiquement sa foi , lui paraissait la plus cruelle de toutes les morts.
* Journal inédit de Bour(joing.
2 Quelques historiens ont supposé «lue Marie se laissa ébranler par les menaces d'Elisabeth et les lueurs d'espérance qu'elle fit luire à ses yeux. C'est bien peu connaître l'extrême fermeté du caractère dont Marie était douée, et ce que raconte Bourgoing , et ce que l'on sait, d'ailleurs, ne peut laisser aucun doute sur ce point. Marie ne finit par céder qu'aux perfides considérations que fit valoir Hattoii.