CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
libéralités à ses serviteurs dénués de toute ressource. II rappela au comte de Shrewsbury les soins qu'il lui avait donnés lorsqu'il était malade ; il fit appel aux sentiments de généreuse commisération qu'il avait autrefois montrés pour sa prisonnière ; Beale lui-même déclara qu'aux termes de la commission, on pouvait user d'un sursis; mais le comte de Shrev^sbury répondit . « qu'il n'avait aucun pouvoir d'accorder le moindre délai » , et, ayant salué la reine, il se retira avec les autres commissaires ^
Alors Marie, qui n'avait rien perdu de son admirable tranquillité, se tournant vers ses serviteurs éplorés : « £h bien, Jeanne Kennedy, ne vous l'avais-je pas bien dit? Savais-je pas bien qu'ils avaient envie de foire ce qu'ils ont fait? Je voyais toujours bien par leurs procédures à quoi ils tendaient; je savais bien qu'ils ne me laisseraient jamais vivre; je leur étais un trop grand obstacle pour leur religion. Or sus, il faut que
^ Journal inédit de Bourgoing; La Mort de la royne cT Ecosse y dans Jbbb, t. II. L'auteur anonyme du Vray Rapport de t exécution faite de la royne dÉcossCy etc. (Teulet, t. IV, p. 153), fort mal renseigné sur ce point, 'et peut-être dans le but secret de jeter un doute absolu sur les sentiments religieux de Marie Stuart, prétend qu'après avoir entendu la lecture du warrant d'exécution, elle eut l'intention de se donner la mort. « Elle était, dit-il, si impatiente à cette heure-là qu'ils doutaient qu'elle se dût tuer la nuit. Et ainsi la laissèrent en cette impatience, craignant grandement qu'il n'en mesadvint, et qu'ils ne fussent contraints par quelques étranges moyens l'amener par main forte de violence à la mort. Cette crainte fut divulguée par une fausse rumeur, répandue quelque peu devant sa mort, qu'elle voulait être exécutée en son lit, ou bieù être à ce forcée, car on pensait que, volontairement, elle ne se dût présenter à la mort, w M. Froude a supposé, contre toute espèce de vraisemblance, dans son Histoire d'Élisabetb, que l'auteur anonyme du Vray Rapport, etc., était le médecin de la reine. Il résulte de plusieurs passages de cette Relation que celui qui l'a écrite n'assista qu'à Texécution et qu'il ne vit pas de ses propres yeux, comme Bimr^oing, ce qui se passa dans la prison avant le dénoûment. Bourgoing a d'ailleurs fourni ù Blackwood et à l'auteur anonyme de La Mort de la royne d*£cosse des renseignements conçus dans un esprit tout contraire.
Ton hâte le souper, afin que je donne ordre à mes afiEedres. » Et comme elle voyait couler les larmes de ses serviteurs : « Mes enfants, ajouta-t-elle, sans la moindre apparence de tristesse, il n'est plus temps de pleurer, cela ne vous sert de rien ; que craignez-vous maintenant? Vous vous devez plutôt réjouir de me voir en si bonne voie pour sortir de tant de maux et afflictions où j'ai si longtemps été; je ne sers de rien en ce monde, je suis inutile à tous; vous devriez plutôt vous consoler avec moi de ce qu'il a plu à Dieu me faire cette grâce que je meure pour une si bonne querelle. Je lui rends grâces et le remercie de très-bon cœur, qu'il lui a plu m'appeler à cette heure et m'a donné si bonne occasion de souffrir la mort pour son saint nom, sa vraie religion et son Église. Il ne me pouvait advenir un plus grand bien en ce monde. Vous voyez, n'étes-vous pas témoins maintenant pourquoi ils me font mourir? Considérez pourquoi ils avaient appointé le comte de Kent avec sa dispute et ses propos de religion. N^ont-ils pas, maintenant, découvert leur intention? N'est-il pas notoire qu'ils ont toujours craint que, si je vivais, ils ne seraient jamais sûrs de leur religion ? > Et comme les pleurs et les sanglots de ces pauvres gens redoublaient : a Or sus, reprit-elle, que chacun se mette en patience, et nous laisse ici: prier Dieu '. »
' Lorsque tous les hommes furent sortis, elle passa quelque temps en prière avec ses femmes ; puis elle'! se mit à compter son argent, et, le divisant en plusieurs parts, elle les plaça dans autant de petites bourses avec un papier sur lequel le nom de chacun de ses serviteurs était inscrit de sa propre main '. Elle fit devancer l'heure du souper et mangea peu, comme à son ordinaire. Ses serviteurs allaient et venaient autour d'elle, rivalisant de zèle pour la servir à ce dernier et
' La Mort de la royne (t Ecosse, dans Jebb, t. II, p. 625. 2 La Mort de la royne d^ Ecosse, etc.; Le Martyre de Marie Stuart, par Bl4Ckvvood, dans Jebb, t. II.