CHAPITRE VI^GT ET UNIEME
funèbre repas, et recueillaient d*une oreille avide ses moindres paroles. Depuis le départ de Melyil, Bourgoing remplissait auprès d'elle les fonctions de maître d^hôtel. D'une main tremblante il présentait chaque plat, de Tautre il essuyait une larme. Seule, au milieu de cette scène de désolation, la reine gardait son calme immuable. Tantôt elle tombait dans une rêverie profonde, pendant laquelle un doux sourire venait animer et éclairer les traits de son visage, comme si elle eût appris une bonne nouvelle ; tantôt elle conversait familièrement avec son vieux médecin, a Avez-vous remarqué, Bourgoing, ce qu^a dit le comte de Kent dans Tentretien qu'il a eu avec moi? Il a dit que ma vie aurait été la mort de leur religion, et que ma mort en sera la vie. Oh! que je suis contente de ces paroles ! Voici enfin la vérité ; elle s'est fait jour d'une manière éclatante, et je vous prie de le remarquer*. Ils m'ont dit que je devais mourir parce que j'avais comploté contre ia reine ; et voici que le comte de Kent est envoyé ici pour me convertir, et que me dit-il? que je dois mourir à cause de ma religion. S'il a espéré me faire embrasser sa croyance, ajoutât-elle en souriant, il a bien perdu son temps, et certes, pour me convaincre, il aurait fallu un autre docteur que celui-là. « Pour toutes les vies du monde, je ne changerais pas d'une « seule petite pensée '• »
^ ■ Qu'elle dût mourir, dit Tun des plus récents historiens de TÉcosse, semblait être farrêt du destin, comme dans une tragédie grecque un sacrifice doit être fait pour apaiser la colère des dieux et sauver un peuple de la mine. • The History of Scoiland by J. Hill BunTon, t. V.
3 Camden in Rekhet, vol. II, La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jkbb, t. II; Martyre de Marie Stuart, par BlackwoOD, dans Jebb, t. II; Tytler, t. VIII. — Les paroles du comte de Kent, dont i authenticité ne saurait être douteuse, prouvent jusqu'à Tévidence que la vraie cause de la mort de Marie Stuart fut sa religion et non sa prétendue complicité dans le complot contre la-vie d'Elisabeth. Voici comn^ent M. Froude, entraîné par la passion la plus effrénée, interprète les derniers sentiments de Marie Stuart : « Il est vrai, dit-il, que ce fut à cause de son symbole que les Anglais protestants insis-
Sur la fin du souper, elle fit appeler auprès d'elle tous ses serviteurs, et, s'étant fait verser du vin dans une coupe, elle but à leur santé, leur demandant s'ils ne voulaient pas boire aussi à la sienne. Ils se mirent tous à genoux, et, mêlant leurs larmes avec le vin, ils lui demandèrent pardon des ofFenses qu'ils avaient pu commettre envers elle. « De bien bon cœur, mes enfants, leur dit-elle avec un gracieux sourire, comme aussi je vous prie de me pardonner à moi-même les injustices et les duretés que j'ai pu commettre envers vous. » Elle se recommanda à leurs prières; elle leur rappela leurs devoirs envers Dieu ; elle les exhorta à rester fermes et constants dans leur foi, à bannir de leur cœur toute envie et toute rancune, à vivre entre eux en bonne amitié et charité comme des frères chrétiens'. « Gela vous sera désormais d'autant plus facile, poursuivit-elle, que Nau, qui s'est toujours montré si ardent à semer la discorde, ne sera plus au milieu devons.» Elle répéta que Nau était cause de sa mort, et elle recommanda à ses servi-
tcrent si furieusement pour sa punition. Elle réclamait le bénéfice de leor animosité, en partie pour améliorer ses projets de Tautre monde, en partie pour infliger une blessure mortelle à la réputation d'Elisabeth, en faisaoi semblant de mourir pour sa religion, et enfin pour forcer les puissances catholiques à la venger, si elles ne voulaient être couvertes de honte. Elle avait, ajoute M. Froudc, qui se met en contradiction avec tous les documents connus, insinué aux commissaires qu'elle pouvait être convertie. A dater de ce moment, elle fit tous ses efforts pour rendre son culte romain aussi visible que possible et persuader h. tous qu'elle mourait pour la cause de la foi. Il n'y avait aucune gloire k être eiécutée pour une tentative d'assassinat. D'une telle mort le monde pouvait dire que ce n'était qu'une sévère expiation d'un crime réel. Martyre, elle pouvait, de même que Samson, entraîner dans sa ruine ses ennemis, et obtenir le pardon de son dernier mensonge en donnant la victpire à TÉglise. » (Froude's History of England, Reign of Elisabeth, t. VI, p. 311.) — Il suffit de citer de telles paroles pour en faire justice. Aucun historien anglais n'avait jusque-là montre autant de passion et de basse fureur.
* La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II ; Martyre de Marie Stuart, par Black wooD, dans Jebb. t. II.