CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
— Oui y allons ' | » dit la reine d'un ton ferme en se tournant vers lui*. Bourgoing, la soutenant par-dessous les bras pour Taider à se relever, lui demanda si elle voulait qu'on lui donnât le crucifix d'ivoire quii était sur Tautel. « Vous m'avez &it grand plaisir, lui répondit-elle, de m'en feire souvenir; c'était mon intention', v Elle prit la croix de ses mains, la baisa avec ferveur et la remit à Annibal Stuart, son valet de cbambre, pour qu'il la portât devant elle. Alors, soutenue par son médecin et précédée du shérif, elle se mit en marche. Mais avant qu'elle eût franchi le seuil de la porte, Bourgoing, pris d'un scrupule aussi étrange que délicat, lui déclara que ni lui ni ses autres serviteurs ne se sentaient le courage de lui ofiErir le secours de leurs bras pour la livrer à ses bourreaux, et que la seule consolation qui leur fût permise était de la suivre et de l'assister jusqu'à son dernier soupir *. A quoi la reine répondit : a Vous avez raison. » Puis elle dit au shérif : « Mes serviteurs ne me veulent pas mener à la mort ; je ne puis cheminer sans aide; faites-moi un peu aider*. »
Le manque d'exercice et l'humidité des prisons l'avaient à moitié privée de l'usage de ses membres. Aussitôt, deux des hommes d'armes de Paulet vinrent la soutenir par-dessous les bras^. Les serviteurs de Marie étaient éperdus de douleur; elle, toujours calme, cherchait par de douces remontrances à leur donner du courage. A peine furent-ils arrivés au seuil de la porte , qu'on les empêcha de sortir. A cet ordre barbare, ils
demanda un délai pour faire son testament et régler ses affaires, et que ce délai loi fut refusé.
1 Elle dit ces deux mots en français et en anglais.
s La Mort de la royne tt Ecosse, etc., dans Jebb, t. II.
5 Ibidem,
^ La Mort de la royne d* Ecosse et Martyre de Marie Stuart, par BlaokwooD, dans. Jebb, t. II, p. 305 et 306.
6 Ibidem.
« La Mort de la royne d Ecosse, dans Jbbb, t. II ; Martyre de Marie Stuart,
dans Jebb, t. II.
kOk MABIE STUART.
répondirent par d^ënergiques protestations et par une explosion de sanglots ; mais les soldats de Tescorte les repoussèrent brutalement en les accablant de menaces et d^injures. La reine se contenta de &ire observer, ayec une grande modération, que c^était un ordre bien dur que d'empécber ses malheureux serviteurs d'assister à sa mort.
Elle reprit le crucifix, le livre d'heures et le mouchoir brodé d'or qu'elle leur avait confiés. Alors ces pauvres gens , laissant éclater leurs gémissements et leurs cris de douleur, couvraient ses mains de baisers et de larmes, s'attachaient à sa robe, et, se jetant à ses pieds , lai demandaient pardon et lui adressaient un dernier adieu. La reine les embrassait tous confusément, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'elle fut arrachée à leurs étremtes et qu'ils furent refoulés dans sa chambre, où on les enferma \ Soutenue par les deux gardes de Paulet, Marie descendit le grand escalier. Chemin faisant, sur le palier de Tétage inférieur, elle fut reçue par les comtes de Kent et de Shrewsbury, qui furent frappés de la pariaite tranquillité et de la grâce noble et simple avec lesquelles elle marchait à la mort.
Parvenue au bas du grand escalier, la reine rencontra sir André Melvil, son fidèle maître d'hôtel, qui, depuis trois semaines , était séparé d'elle et qui l'attendait pour recevoir ses dernières instructions '. Dès qu'il aperçut sa maîtresse, Melvil, tombant à genoux à ses pieds, lui exprima, avec l'accent da plus profond désespoir, « combien un tel adieu lui était difficile à supporter, puisqu'il lui fallait voir un tel spectacle après avoir été si longtemps séparé d'elle ' » •
« Gomme tu as toujours été pour moi un bon et loyal serviteur, lui répondit la reine , d'un ton plein de tendresse, je te
1 La Mort de la rcyne JC Ecosse et Martyre de Marie Stuarty par Blaci- WOOD, dans Jbbb, t. II.
3 La rcîne avait demandé, la yeille, qu'on le fît yenîr auprès d'elle avant ta mort. Journal inédit de Bourgoing,
' Journal inédit de Bourgoing,