CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
prie de persévérer en ces mêmes sentiments envers mon fils. Je meurs avec le regret de n^avoir pu m'acquitter envers toi , mais c^est à lui qu^est réservée la joie de te récompenser. Dislui de garder ma mémoire et rapporte-lui fidèlement ce que tu auras vu des derniers moments de sa mère. Je n'ai point combattu sa religion, non plus que celle des autres, et je lui souhaite toute prospérité. Gomme je pardonne à tous ceux qui m*ont offensée en Ecosse, ainsi voudrais-je qu'ils me pardonnassent à moi-même. Puisse Dieu éclairer mon fils et lui envoyer son Saint-Esprit ! » •
Et comme Melvil lui répondait, les yeux en pleurs, que ce serait le plus douloureux message qu'il aurait jamais rempli que celui de porter en Ecosse Tafireuse nouvelle de la mort de sa reine et de sa maîtresse , Marie , dominant à peine son émotion , lui dit d'une voix attendrie : « Au lieu [de pleurer, bon Melvil, tu devrais plutôt te réjouir de voir enfin le terme des malheurs de Marie Stuart. Tu sais, Melvil, que tout ce monde n^est que vanité, plein de troubles et de misères. Porte ces nouvelles de moi et dis à mes amis que je meurs ferme en ma religion, en vraie Écossaise et en vraie Française '. Celui qui est le vrai juge des secrètes pensées et des actions des hommes sait bien que le plus ardent désir de mon cœur a toujours été que rÉcosse et l'Angleterre fussent unies. Puisse-t-il pardonner à ceux qui ont soif de mon sang! Rappelle-moi au souvenir de mon fils. Dis-lui que je n'ai jamais rien fEiit qui pût préjudicier à son royaume d'Ecosse et à sa qualité de prince souverain. Porte-lui ma bénédiction! » A ces mots, elle fit le signe de la croix comme pour bénir son fils.
^ a Porte ces nouvelles de moi et dis à mes amis que je meurs yraie femme en ma religion, et comme une yraie femme écossoise et yraie femme françoîse. » Le Rapport de la manière de l'exécution de la royne d" Ecosse^ etc., traduction du temps, de l'anglais, dans le volume spécimen du prince Laba- SOFF^ p. 23^^235, et La Mort de la royne JC Ecosse, dans Jebb, t. II.
« L^heure a sonné ! » s^écria d^un ton bref Tun des commissaires , sans doute l'impitoyable comte de Kent.
Marie se hâta d'embrasser son vieux serviteur qui , pendant toute cette scène, était resté à genoux : « Et ainsi, bon Melvil, adieu jusques au revoir, et prie Dieu pour moi » , ajouta-t-elle en le quittant et en faisant un effort pour retenir ses larmes. Touchante et délicate femiliarité ! c'était la première fois que la reine tutoyait un de ses serviteurs '•
Elle demanda alors avec les plus vives instances la grâce de son secrétaire Curie et la permission pour ses serviteurs d'assister à sa mort, afin qu'ils pussent rendre témoignage qu'elle avait persévéré dans sa foi jusqu'à son dernier soupir. Sur le premier point, les deux comtes gardèrent le silence; mais, après avoir conféré ensemble sur le second , ils lui demandèrent quels étaient ceux de ses gens qu'elle désirait, et ils en fixèrent le nombre à quatre ou cinq. Elle désigna Melvil, Bourgoing', Pierre Gorion', Jacques Gervais*, Didier et deux de ses filles, Elisabeth Curie et Jeanne Kennedy. Le choix des hommes ne souleva aucune objection , mais les comtes refusèrent absolument de laisser entrer les femmes dans la salle, prétendant que leurs cris et leurs lamentations seraient une cause de trouble et de scandale, car, suivant la coutume barbare du pays, elles voudraient sans doute tremper leurs mouchoirs dans le sang afin de perpétuer le souvenir de la vengeance.
1 Manuscrit inédit du Vatican, sur la vie et la mort de Marie Stuart, communiqué à Miss Strickland par le prince Massimo. — Le Rapport de la manière de texécution de la royne d*Ècossey etc., dans le volume spécimen da prince Labanoff, p. 234-235 ; La Mort de la royne d* Ecosse, dans Jebb, t. Il, p. 609 à 669; Martyre de Marie, royne (C Ecosse, par Blâchwood^ dans Jbbi, t. II, p. 306; Lettre de Châteauneuf à Henri JU, du 27 février 1587 (n. s.)* dans Teulet, t. IV, p. I7i.
^ Son pharmacien.
3 Son chirurgien.
^ Son panetier.