CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
viles pensées. Tenez donc pour certain que, malgré tout ce qui pourrait en advenir contre moi, ce que j^aurais fait, je ne le laisserais pas peser sur d'autres épaules ^ »
Parmi les Écossais, TéfFervescence allait croissant de jour en jour : presbytériens et catholiques se prononçaient avec une égale violence contre Elisabeth. Le crime qu'elle avait commis les frappait tous dans ce qu'ils avaient de plus cher, dans leur indépendance. Par cet acte sanglant, Elisabeth établissait la supériorité de la couronne d'Angleterre sur celle d'Ecosse. Désormais les Écossais devenaient presque ses vassaux. Un tel attentat ne pouvait, comme il semble, rester impuni.
Robert Garey, l'ambassadeur d'Elisabeth, s'était avancé . jusqu'à Berwick. Jacques, feignant de céder au grand mouvement national de ses sujets, ordonna à Garey de ne pas passer outre, « parce que, disait-il, s'il s'aventurait à entrer en Ecosse, il serait impossible de protéger sa vie contre la fureur du peuple ' » . Mais, après quelques jours donnés à une apparente indignation, il eut l'insigne faiblesse d'envoyer auprès de lui sir Robert Melvil et le laird de Gowdenknowes pour recueillir son message. Jacques se contenta ou parut se contenter des explications d'Elisabeth. Au milieu de son deuil officiel, il ne perdait pas de vue la couronne d'Angleterre. Le royal sophiste ne rougit pas d'adresser les lignes suivantes à la meurtrière de sa mère : a Les choses étant telles que les rapportent votre ambassadeur Robert Garey et votre letttre, vous êtes innocente de ce crime. D'autre part, considérant votre rang et votre sexe, votre parenté avec la défunte, de même que toute la bonne volonté que vous faisiez paraître en sa faveur et vos solennelles protestations, je vous jugerais trop défavorable-
1 Ellis' Original Letters, t. 111.
^ Autobiography of sir Robert Carey, earl of Monmouth, citée par Miss Agnès Stbicklard, t. VII.
ment en ne pensant pas que votre conduite a été sans tache dans ces malheureuses circonstances ^ » •
En même temps qu'il donnait cette satisfaction à Elisabeth, Jacques fermait les yeux sur les courses et les ravages de ses sujets sur les frontières anglaises*. Ne pouvant deviner encore le dénoûment de la terrible lutte qu'il prévoyait, tout en ménageant la reine d'Angleterre, il prétait l'oreille aux ouvertures et aux conseils de ses ennemis. C'est ainsi qu'il reçut des émissaires de Philippe II, qu'il laissa des jésuites pénétrer jusqu'à sa personne ; qu'il choisit comme son ambassadeur auprès du roi de France, un des plus dévoués serviteurs de Marie Stuart, l'archevêque de Glasgow, lequel, en son nom, fut chargé de réclamer Tassistance de Henri III pour venger le n^eurtre de Fotheringay \
Jacques ordonna que le deuil le plus sévère serait pris à l'occasion de la mort de sa mère. Tous les gentilshommes de sa cour s'y conformèrent scrupuleusement. Un seul, le comte d'Argyle, osa paraître devant lui tout bardé de fer. En le voyant, Jacques fronça le sourcil et lui demanda d'un ton mécontent s'il avait connaissance de l'ordre donné pour le deuil, a Oui, Sire, répondit le rude chevalier; mais le seul vêtement convenable pour porter le deuil de la reine d'Ecosse, le voici, ajouta-t-il, en faisant d'un coup de gantelet résonner son armure*. »
Une partie de la noblesse écossaise s'était levée en armes et portait le fer et le feu sur les frontières de l'Angleterre. Mais ce n'étaient que des attaques partielles, et Jacques se gardait
1 Letters of the Queen Elisabeth and James VI of Scodand, edittd by J. Bruce, esq. Camdbn, Society s works.
3 Tytleb, t. IX; Miss Stricklàrd, t. VU; M. Jules Gauthier, t. II.
3 Mendoza à Philippe II, 20 mai 1587 ; Papiers de Simancas, cilés par
M. MiGXRT.
^ Miss STRICKL4ND, t. VII; Tytleb, t. VIII.