CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
les couronnes de deux royaumes , fut montrée au peuple toute sanglante, la bouche ouverte , les yeux sillés, et les cheveux, si blonds et forts , devenus tout blancs à cause de sa longue prison , hideusement épars... »
L'archevêque de Bourges trouva d'énergiques imprécations contre les Anglais et contre Elisabeth : «Sus, sus, princes chrétiens , Dieu vous appelait auparavant à la vengeance de cette nation qui a poilu ses temples ^ contaminé ses autels et massacré ses prêtres ; pour ce que vous avez été négligents de venger ses injures , il a conjoint vos injures avec les siennes , il a permis que vous fussiez tous violés en la personne de cette reine , pour vous rallier par une cause commune à venger sa
mort.
« Reportez, reportez chez cette tyrannique princesse les flambeaux qu^elle a depuis si longtemps répandus par toute la chrétienté : qu'elle connaisse qu'elle n'est forte que de vos divisions, qu'elle sente comme sont châtiés ceux qui traitent irrévéremment la fortune des rois... »
C'était sous les voûtes de Notre-Dame qu'avaient eu lieu autrefois les cérémonies du mariage de Marie Stuart , et maintenant c'était dans cette même enceinte qu'était célébré son service funèbre. L'orateur sacré ne manqua pas de tirer de ce contraste de touchantes réflexions dans sa péroraison : « Cependant , dit-;il , en essuyant vos larmes par l'espérance que nous avons que Dieu vengera cette injure , considérons un peu pour notre consolation ce que c'est que des grandeurs de ce monde, et si c'est chose où l'homme doive mettre son assurance. Beaucoup de nous ont vu, au lieu où nous sommes aujourd'hui, cette reine , que nous y déplorons maintenant , le jour de ses noces, parée de son accoutrement royal , si couverte de pierreries que le soleil n'était pas plus luisant, si belle, si agréable, que jamais femme ne le fut tant. Tout ceci à l'entour n'était que tentures de drap d'or et précieuses tapisseries ; tout était environné de trônes et théâtres, remplis de princes et de prin-
cesses , venus de toutes parts pour participer à cette réjouissance, le palais était plein de toutes magnificences et de superbes festins et mascarades, les rues de joutes et de tournois; bref, il semblait que notre 'siècle eût entrepris ce jour-là de vaincre le luxe de tous les siècles passés et les magnificences des anciens Grecs et Romains.
« Il s'est coulé un peu de temps qui a passé comme un nuage, et nous avons vu captive celle qui auparavant triomphait; prisonnière celle qui mettait les prisonniers en liberté ; indigente celle qui faisait largesse ; dédaignée celle qui donnait les honneurs, et enfin entre les mains d'un abominable bourreau le corps d'une reine deux fois reine , et ce corps , qui honorait le lit nu4)tial d'un grand roi de France , déshonoré sur un échafaud... Et aujourd'hui que nous déplorons sa calamité, tout ce que nous lui pouvons rendre d'honneur... c'est que ce lieu, qui était autrefois entouré de riches parements, est maintenant tendu de noir; au lieu de flambeaux nuptiaux y luisent des cierges funéraires ; au lieu de chants d'allégresse s'y entendent soupirs et gémissements; au lieu de clairons et hautbois ne s'oyent que sonneries tristes et fianèbres des cloches. 0 Dieu! quel changement! O vanité humaine ! ne vous connattronsnous jamais? O trompeuses grandeurs ! ne nous défierons-nous jamais devons*?...»
On peut se figurer la profonde sensation que produisit ce discours. Seul, Henri III en fiit mécontent. Le prélat, ayant appliqué aux deux principaux chefs de la maison des Guise le titre donné autrefois aux Scipion : duo fulmina belli, fut vertement réprimandé par ordre du roi. Il supprima ce pass3ge i mais n'ajouta pas un mot pour le monarque.
^ Cette oraison funèbre semble avoir été l'inspiration première d'où ^orke tira son célèbre discours sur les vicissitudes et les calamités de rexisteiv <^^ ^^ Marie- Antoinette.
- ]1 ne Bgure pas, en effet, dans la première édition de 1588, Paris, mn-S^