CHAPITRE TROISIEME
fit observer que les rois et les princes donnent souvent, au moment de leur colère, des ordres impitoyables dont ils se repentent dès qu'on les a exécutés. En suspendant Teffet de leurs vengeances, lui dit-il, leurs ministres sont moins exposés à la dé&veur qu'en les accomplissant aveuglément, sans leur laisser le temps de faire un retour sur eux-mêmes. Alors, les princes sont reconnaissants de ce que leurs serviteurs leur ont épargné des fautes et des crimes qui eussent compromis TÉtat et entaché à jamais leur mémoire. 11 fit un véhément appel aux sentiments d'honneur du vieux puritain, ajoutant qu'il « le connaissait pour sage et avisé » ; que s'il agissait « avec douceur et courtoisie » à Tégard de la grande et infortunée princesse dont le sort était entre ses mains, il s'acquerrait beaucoup d'honneur, tandis que ,> s'il exécutait la secrète mission dont il semblait être chargé, il n'aurait sans doute à attendre plus tard de la reine d'Angleterre ni grâce, ni reconnaissance, « et que «ce lui serait une perpétuelle honte et reproche, à lui et h sa postérité , d'avoir été employé en acte de cruauté » .
Malgré le sombre et implacable fanatisme qui l'animait, Paulet n'était pas un meurtrier. Plus tard, il en donna la preuve. Bailleurs, à cette époque, il n'avait point encore reçu, par Tordre d'Elisabeth, l'affreuse invitation, à laquelle il sut résister, de faire disparaître sa captive par le fer ou le poison. 11 répondit à Bourgoing qu'il prenait ses observations en bonne part; mais comme il avait été cruellement offensé d'une parole violente de Marie : « La reine d'Ecosse me fait grand tort, s'écria-t-il d'un ton fier et indigné; je ne suis point geôlier, je suis gentilhomme , encore que je n'aie pas grand moyen; je suis noble et homme de bien. Les geôliers, poursuivit-il d'un ton de plus en plus colère , sont ordonnés pour les criminels, et si je suis geôlier, il faut qu'elle (sic) soit gardée comme une criminelle ^ »
^ Journal inédit de Bourgoing.
Vainement Bourgoing essaya de le calmer en lui disant « qu^il avait af&irc à une reine » réduite à la dernière afiFliotion; tt qu'il ne fallait pas prendre garde à ses propos » ; qu'il n'y avait personne qui, « se voyant dans une telle détresse, n'eût occasion de dire du pis qu'elle pourrait, ne trouvant ni remède , ni secours et... si près du danger! »
« — Votre maltresse n'aura point de mal, se contenta de répondre Paulet d'un ton brusque , et je ne kiis pas du pis que je puis, n Et il allait toujours répétant avec indignation ce mot de geôlier, et il ajoutait que la reine d'Ecosse « avait été mal conseillée » , et que c'était une terrible aflaire que celle dans laquelle elle était impliquée ^
Âpres avoir répondu à Paulet que ce pourrait bien être la reine d'Angleterre elle-même qui aurait été mal conseillée par les ennemis de la reine d'Ecosse, lesquels inventaient mille calomnies pour la perdre , Bourgoing se rapprocha de sa maitresse. 11 lui raconta brièvement sa conversation avec Paulet, et lui assura , « de sa part, qu'elle n'aurait point de mal » , ni foute de rien au logis où oh la conduisait*.
Lorsque l'on eut cheminé quelque espace de temps, sir Amyas s'étant aperçu que Lawrence, serviteur de Curie, tenait la bride du cheval de la reine et causait avec elle à voix basse, craignit sans doute qu'elle ne le chargeât de quelque mission secrète, et, sur-le-champ, il le fit conduire à Ghartiey. Pour le même motif, il fit diriger vers le même lieu le valet de Melvil et celui deNau.
Le triste cortège était sur le point d'arriver à Tixall, lorsque sir Amyas, s'approchant de la reine, lui déclara que la jeune Elisabeth Pierrepont (une de ses dames d'honneur, qu^elle aimait tendrement, et qui, depuis Tâge de quatre ans, parta-
1 Journal inédit de Bourgoing, S Ibidem.