‹ Marie StuartChapitre 23 sur 107 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

François II avait un peu plus de seize ans ; sa veuve allait en avoir dix-huit.

La mort du roi changeait tout. Son frère et son successeur, Charles IX, avait dix ans et demi. Catherine de Médicis s'empara du pouvoir sans prendre le titre de régente, que les États auraient pu lui disputer. Elle nomma le roi de Navarre lieutenant-général du royaume, et traça des limites à cette autorité, qui paraissait souveraine, en lui promettant de ne rien faire que par ses conseils, ce qui prouvait qu'elle entendait diriger elle-même les affaires.

Elle fit à l'Hôpital une situation prépondérante, délivra Condé et conserva aux Guises leurs dignités. Elle espérait, en donnant satisfaction à tous les partis, en mettant au même rang les protestants et les catholiques, en substituant la modération à la rigueur, avoir raison de toutes les difficultés, et pouvoir gouverner sans embarras. Mais cet espoir ne fut pas de longue durée et l'équilibre ne tarda pas à être rompu.

La cour se montra indifférente à la mort de François II. Elle était tout entière aux moyens par lesquels elle pourrait plaire à ceux a qui allait échoir le soin du gouvernement. On soupçonna Catherine d'avoir été « bien aise » de la mort de son fils. Elle serait enfin débarrassée des Guises qui détenaient le pouvoir, et de leur nièce qu'elle n'avait aucune raison de ne pas aimer, mais qu'elle détestait, parce qu'elle avait gagné le cœur du roi, et qu'elle tenait à la maiscn de Lorraine.

Marie, de son côté, écrivait à Philippe II, roi d'Espagne : «Vous avés perdu le meilleur frère que vous aurés jamais, et consolé par vos letttes la plus affligée pauvre femme qui soyt soubs le ciel, m'ayant Dieu privée de tout ce que j'aymois et tenois cher en ce monde, ne me laissant consolation, quelle qu'elle soit, que quand je vois ceux qui plaignent sa fortune et mon trop grand malheur. Dieu m'aydera, s'il luy plest, à prendre ce qui vient de luy en patience. Car san son ayde je confesse trouver un si grand malheur trop insupportable pour mes forces et peu de vertu (x). »

C'était son cœur seul qui parlait, et sa douleur fit contraste avec celle de la cour, où l'on oublie si vite. Elle voulut lui donner une expression durable et eut recours à la poésie. La pièce est longue, mais comme elle se rattache à un événement important de la vie de Marie Stuart, comme, d'un autre

i. Labanoff, tom. I, p. 91.

côté, c'est l'œuvre poétique la plus importante qu'elle nous ait laissée O.ilest bon de la connaître tout entière A défaut de beautés éclatantes, on y trouvera du cœur.

Brantôme, à qui nous la devons, l'annonce en ces termes : « Voylà une félicité de peu de durée et à qui la malle fortune, pour ce coup, devoit pardonner ; mais la malfaisante qu'elle est voulut ainsytraicter misérablement cette princesse, qui de sa perte et de son deuil elle-mesme fist ceste chanson.

En mon triste et doux chant, D'un ton fort lamentable Je jette un deuil trenchant De perte incomparable, Et en soupirs cuysans, Passe mes meilleurs ans.

Fus-t-il un tel malheur De dure destinée, Ny si triste douleur De dame fortunée, Qui mon cœur et mon ceil Vois en bière et cercueil ?

Qui en mon doux printemps, Et fleur de ma jeunesse, Toutes les peines sens D'une extrême tristesse, Et en rien n'ay plaisir Qu'en regret et désir ?

Ce qui m'estoit plaisani Ores m'est peine dure, Le jour le plus luisant M'est nuit noire et obscure, Et n'est rien si exquis, Qui de moy soit requis.

J'ay au cœur et à l'œil Un portraict et image Qui figure mon deuil En mon pasle visage, De viollettes taint Qui est l'amouieux tainct.

Pour mon mal estranger (éloigner)

Je ne m'arreste en place

Mais j'ay eu beau changer,

Si ma douleur n'efface ;

Car mon pis et mon mieux

Sont les plus déserts lieux.

Si en quelque séjour, Soit en bois ou en prée, Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon cœur sent Le regret d'un absent.

Si parfois vers ces lieux Vient à dresser ma veue, Le doux traict de ses yeux Je vois en une nue ; Soudain je voy en l'eau Comme dans un tombeau.

Si je suis en repos, Sommeillant sur ma couche, J'oy qu'il me tient propos, Je le sens qu'il me touche ; En labeur en recoy, (>e/>os.) Toujours est près de moy.

Je ne vois autre objet, Pour beau qui se présente, A qui que soit subject, Oncques mon cœur consente, Exempt de perfection, A cette aSfection.

Metz, chanson, icy fin A si triste complainte, Dont sera le refrain Amour vraye et non fainctc ; Pour la séparation N'aura diminution.

r. Nous n'avons d'elle qu'une cinquantaine de vers écrits sur son livre d'heures. Le prince Labanoff les a publiés tom. VII, pp. 346 et suivants.

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