Chapitre cinquième
Marie Stuart reine d'Ecosse
ARIE n'étak plus reine de France ; elle redevenait reine d'Ecosse et, à ce titre, elle était l'objet d'une attention inquiète ou pleine d'espérance, de la part des cours étrangères.
« Pendant que François II a vécu, écrit aux lords du conseil Trockmorton qui se pose déjà la question d'un second mariage, on ne tenait pas grand compte d'elle, parce que, comme elle é:ait sous la sujétion de son mari, qui portait tout le poids et avait tout le cours des affaires, il y avait peu d'occasions de connaître de quoi elle était capable. Mais depuis la mort de son maître, elle a montré et montre chaque jour qu'elle est douée d'une sagesse au-dessus de son âge, d'une grande modestie et d'un grand jugement, par la sage conduite d'elle-même et de ses affaires (l).))
Elle montra une réserve extrême dans ces moments difficiles et ne reçut que les personnes avec qui les exigences de sa situation ou une étroite parenté la liaient nécessairement. Le roi, ses deux plus jeunes frères, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine pour lesquels elle gardait une affection reconnaissante, les ambassadeurs des nations étrangères furent témoins de sa douleur et purent la voir maîtresse d'ellemême, malgré le coup terrible de cette cruelle épreuve. Elle s'occupa des affaires d'Ecosse avec la volonté d'en pénétrer les difficultés pour en prendre la direction, et discuta avec l'ambassadeur anglais diverses questions de la plus haute importance. Elisabeth qui l'avait fait surveiller pendant la vie du roi, ne voulut perdre ni un de ses actes, ni une de ses paroles, ni un de ses projets, dès qu'elle fut tout entière à l'Ecosse et pouvait disposer d'elle-même.
Il y avait à dégager le passé et à préparer l'avenir. Elle se hâta d'échapper aux conséquences de l'engagement que lui avait fait signer Henri II, et, en devenant reine douairière de France, elle voulut n'être que reine d'Ecosse et
i. 30 Décembre 1560, Stale paptrs rfee.
renonça au titre et aux armes de reine d'Angleterre. C'était une avance faite, une difficulté éloignée.
Le 27 février 1 561, elle quitta Fontainebleau pour se rendre en Champagne. A Vitry, elle reçut deux députés écossais, John Lesly et lord James Stuart, son frère naturel, qui représentaient, le premier les catholiques, le second, les réformés. Lord James avait eu en Angleterre des entretiens mystérieux avec lord Cécil et la reine, et son passé offrait peu de garanties. Il n'en fut pas moins reçu avec empressement par Marie qui, avec une confiance imprudente, lui parla de ses projets et lui laissa voir ses espérances. Lord James qui, jusqu'alors, avait écouté son ambition plus que son devoir, ne recevait ses confidences que pour les tourner contre elle. Il la trahissait en ce moment, et devait exercer sur sa destinée la plus funeste influence.
Un grand nombre de seigneurs écossais vinrent à Joinville, offrir à leur reine l'hommage de leur fidélité et l'assurance de leur dévouement. Il y avait pour eux une préoccupation que partageaient les cours étrangères. Quel serait le second époux de Marie, et quel gouvernement retirerait les avantages d'une alliance dont ii était impossible de méconnaître la valeur ?
L'Lcosse était un royaume petit, pauvre et peu mêlé au mouvement des affaires européennes, mais elle avait une noblesse nombreuse, des vaisseaux, et ceux qui jalousaient l'Angleterre ou avaient à craindre quelque chose d'elle, devaient tenir à une alliance qui rendait possible, à un moment opportun, une menace ou une attaque par terre.
La reine d'Angleterre était intéressée à cette décision plus directement que tout autre souverain au point de vue politique, et, comme femme, elle avait des motifs particuliers de ne rester indifférente à rien de ce qui regardait cette jeune veuve entourée de tant de respect, et objet pour sa beauté, sa vertu, sa grâce et ses qualités exquises, d'une admiration universelle.
On citait parmi les prétendants : le comte d'Arran, fils du régent. Agé de sept ans à la naissance de Marie, il avait été dès lors proposé comme son futur époux, et, après avoir aspiré à la main d'Elisabeth, il s'était mis sur les rangs pour obtenir celle de la reine d'Ecosse immédiatement après la mort de François II ;
Le roi de Danemark, Frédéric II ;
Le roi de Suède, Eric XIV ;
Le fils du comte palatin, Hans Casimir ;
Un archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric 1er ;
Don Carlos, fils de Philippe II, roi d'Espagne ;
Ce dernier prétendant était le plus sérieux, celui qui devait le plus déplaire à la cour de France, toujours en guerre ouverte dans ce siècle avec l'Espagne, ou en hostilité secrète, et à la reine d'Angleterre, parce qu'il était le représentant le plus dévoué et le plus persévérant du catholicisme, son défenseur le plus redoutable et son fils le plus fidèle.
Aucune de ces prétentions ne fut accueillie, et aucun de ces projets n'eut de suite, soit parce que Marie éprouvait des répugnances personnelles, soit parce qu'elle obéit à des motifs politiques. Elle n'oublia rien de ce qui pouvait lui assurer ou lui ramener les bonnes grâces de sa sœur d'Angleterre, qu'elle savait pleine d'inquiète sollicitude à ce sujet. Elle ne se faisait probablement aucune illusion sur les sentiments, les vues et les projets d'Elisabeth, mais elle voulait ne fournir aucun prétexte, ne laisser place à aucune plainte, et elle épuisa tous les moyens de conciliation.
Elle ne tarda pas à reconnaître les véritables dispositions de celle en qui elle sentait, d'instinct, une implacable ennemie. Elle lui avait fait dire, par son ambassadeur, que décidée à passer bientôt dans ses États, elle attendait de sa bonne grâce une réception bienveillante, si le mauvais temps l'obligeait à chercher un refuge dans un port anglais. Elisabeth répondit par un refus brutal, et traita l'ambassadeur avec une violence qui était une insulte directe à la reine d'Ecosse. Elle essaya cependant de faire expliquer ses intentions et sa conduite par son ambassadeur. La duplicité était toujours chez elle la compagne de la violence.
Marie ne fut pas dupe de cette hypocrisie dont elle devait avoir tant de preuves, dans l'avenir. Elle s'en expliqua avec Trockmorton. Il y eut dans sa réponse une fine ironie qui prouva qu'elle ne se laissait pas tromper par les apparences, et un ensemble de considérations qui la montrait parfaitement au courant de la situation des deux États. « La reine, votre maîtresse, dit-elle à l'ambassadeur, prétend que je suis jeune et que je manque d'expérience ; j'ai assez d'années et d'expérience, pour savoir me conduire à l'égard de mes amis et de mes alliés avec franchise et loyauté ; et j'espère que la prudence ne me manquera jamais, au point de me faire tenir