‹ Marie-ThereseChapitre 23 sur 40 · DIÈTE I>E FRANCFORT · texte numérisé non relu

DIÈTE I>E FRANCFORT

bien se décider à ouvrir les peux, à réfléchir et à consulter'.

Sa contrariété fut extrême : ce n'était pas seulement le déplaisir qu'un homme éprouve toujours à s'être trompé, ni la petite humiliation qu'il y a pour un ministre à recevoir la preuve de l'exactitude des avertissements donnés par ses agents et qu'il a refusé d'écouter; ce n'était pas seulement non plus la peine que l'ami de Voltaire devait ressentir à prendre en faute le héros, objet depuis tant d'années de son admiration et de sa conliauce, 11 avait on outre, à ce moment même, un motif spécial pour ne se prêter qu'avec répugnance à la pensée d'une négociation particulière, engagée en secret avec une seule des puissances belligérantes ; car il venait de faire une démarche à peu près publique d'un tout autre caractère.

Il voulait donner suite au dessein généreux qu'il avait conçu après Kontcnoy, de concert RTM WD doux ami, Van Iloey, et qui consislaît à provoquer la réunion d'un congrès où

. Noie de il'Ar^eoeoii sur la dept'clie Je Gbavigny.

nptembn IIM.

218 MARIE-TDÉRÊSE IMPÉRATRICE.

seraient appelés les représentants de toutes les puissances afin d'y débattre les conditions de la paix générale. Le siège de ce congrès devait, suivant lui, être une des villes des Provinces- Unies. En conséquence, le chargé d'affaires, La Ville, avait reçu ordre exprès d'en faire de nouveau la proposition aux états généraux, en laissant même entrevoir qu'un armistice pourrait être stipulé pendant toute la durée du congrès, pour laisser la diplomatie faire plus à l'aise son œuvre pacifique.

L'habile chargé d'affaires avait accueilli l'instruction d'assez mauvaise grâce, trouvant non sans motif que c'était un jour singulièrement choisi pour offrir un désarmement aux Provinces-Unies, que celui où les Anglais étaient obligés de les abandonner, et où Maurice de Saxe frappait déjà à coups de canon à leur porte. Il ne fallait donc plus qu'un dernier acte de vigueur pour emporter de haute lutte la soumission complète de la république. Choisir ce moment pour proposer un armistice, c'était un excès de générosité qui ne serait, pensait-il. pas compris et tout simplement taxé de fai-

• 1ÈTK l»E FRANCFORT. 21!»

blesse. — Les principes sur lesquels cette proposition est faite, monseigneur, écrivait-il, ne ilevraient qu'exciter admiration, zèle et reconnaissance, surtout chez îles républicains; mais l'aveuglement et la haine ne connaissent guère les sentiments de la justice et de l'humanité. La proposition d'un congrès gênerai est déjà regardée ici comme une marque de faiblesse de la part de la France : quelle qualification ne donnerait-on pas à l'offre d'un armistice! On ne manquerait pas de le présenter à l'Europe entière sous le point de vue le plus faux et le moins conforme a vos sentiments. C'est alors qu'on parlerait de l'épuisement de la France... Je suis persuadé que nous n'arriverons à une paix convenable que par la porte de la dignité et de la vigueur; nos ennemis craindront tout si nous ne paraissons rien craindre... La cour de Vienne ne connaît pas les partis mitigés, qui sont presque toujours des symptômes de faiblesse el le présage de malheurs, et elle vient à bout de ce qu'elle entreprend. » Je ne sais si ces avis auraient suffi pour dissuader d'Argcnson d'une tentative au moins prématurée, car

les bonnes raisons ont rarement la bonne fortune de dissiper les illusions ; mais toujours est-il que la pensée de suivre une négociation en tête à tète avec la cour de Vienne par des voies clandestines, qui déplaisaient à la franchise de sa nature, ne pouvait venir à un moment où son esprit, tout plein d'une brillante chimère, fût moins préparé à la recevoir ! .

La question soulevée par les offres de Saxe et d'Autriche était cependant trop considérable pour être résolue par un ministre, sans être soumise au roi et à ses collègues. Il serait donc très intéressant de savoir comment, à cette heure critique et en face, si on ose ainsi parler, du tournant imprévu qui s'offrait à notre politique, les avis furent partagés. Malheureusement, le journal quotidien de d'Argenson est interrompu pendant son ministère, et nul document authentique ne vient y suppléer. On ne peut donc faire à cet égard que des suppositions plus ou moins vraisemblables. Nul doute

1. D'Argenson à La Ville. 16 septembre; — La Ville à d'Argensou, 2.1 septembre 1745. (Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.)

niETE HE FRAHCFOHT.

i proposition autrichienne ne fût accueillie avec joie par Maurepas, toujours ennemi de l'alliance prussienne, et par le contrôleur-général Orry, toujours favorable a une pais qui pouvait seule alléger les charges énormes auxquelles il avait à pourvoir. Un concours plus imprévu dut y être apporté par le cardinal de Tencin, naguère encore favorable à toutes les réclamations do Frédéric, mais qui, depuis quelques mois, paraissait changer de visée, et avait même {les archives de Vienne nous l'apprennent) échangé tout bas quelques paroles pacifiques avec le marquis de Slahiville, le représentant que François de Lorraine gardait ii IViris en qualité de grand-duc de Toscane. Sans Joule l'habile prélat, qui connaissait son monde, avait pressenti que, du moment où on ne donnait pas satisfaction complète a Frédéric, il n'y avait plus lieu de compter sur lui, et que, dès lors, le parti le plus prudent était de se mettre en garde, et même de prendre les devants pour ue pas se trouver au dépourvu le jour où on serait abandonné. De plus, L'intérêt extrême qu'il prenait à l'entreprise de Charles-

Edouard, dont il était l'instigateur, lui faisait négliger tout autre soin. Il devenait par là même favorable à tout ce qui pouvait isoler George II en Europe et priver la dynastie de Brunswick de l'appui de l'alliance autrichienne. Mais le plus curieux serait de connaître ce que pensa Louis XV lui-même, encore à ce moment jaloux de son autorité, et n'en ayant fait la remise complète à personne. On voudrait savoir si la décision qu'il avait à prendre apparut avec toute sa gravité à l'héritier de Richelieu et de Louis XIV, et à celui qui, dix ans après, dans des circonstances et à des conditions bien moins favorables, devait sceller luimême l'union de la France et de l'Autriche.

Mais c'est sur ce point surtout que les renseignements font défaut. Chambrier écrit bien à son maître que la haine de Louis XV pour le grand-duc semblait redoubler depuis que son vassal allait être couronné, et il ajoute que, peu de jours après l'élection de Francfort, une délibération importante ayant lieu sur les affaires d'Allemagne, le roi se montra plus éloigné que jamais de reconnaître le nouvel

uikte DE FRANCFORT, 2211

et se plaignit même avec vivacité que son conseil ne le soutînt que mollement dans sa résistance ; mais Chambricr ne connaissait pas la proposition de l'Autriche, el ne iiuiis dît nullement que ce lut sur ce point, en particulier, qu'eût porté le débat dont il parle. El, déplus, il constate, très peu de temps après, que le roi parlai! aussi souvent de son collègue de Prusse avec humeur, gardant sur le cœur quelques traits moqueurs qu'il avait cru remarquer dans ses lettres el qui l'avaient piqué '.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que la majorité des ministres avait si beau jeu à user de l'argument que le roi de Prusse lui avait fourni, qu'elle força la main à d'Argeuson, el avec l'adhésion au moins Iftcile du roi, il fut résolu qu'on ouvrirait l'oreille aux offres de pourparlers qui venaient de Vienne. Ce qui dut contribuer à emporter la décision, malgré les résistances ministérielle a et peut-être royales, ; fui le mouvement très vif qui se déclara

Page 1