‹ Marie-ThereseChapitre 22 sur 40 · DIÈTE DE FRANCFORT · texte numérisé non relu

DIÈTE DE FRANCFORT

trop avisé pour croire que de telles paroles, venant de tels auteurs, fussent dites en l'air, — trop désireux de prendre, par un succès diplomatique, sa revanche de tout ce qu'il avait souffert pour les laisser tomber, — mais trop prudent cependant pour les relever sans précaution; aussi demanda-t-il qu'on voulut bien s'expliquer plus nettement et lui faite savoir s'il était oui ou non chargé de porter ces ouvertures a Versailles. La reine, lui fit-on répondre, allait passer en personne à Passau, sur la frontière de Bavière, en se rendant à Francfort : elle y avait mandé son ministre, qui se ferait accompagner de l'envoyé saxon ; à leur retour, les deux voyageurs auraient sans doute quelque chose à lui dire.

Effectivement, l'excursion accomplie, une note lui fut remise de la part de la reine ellemême, conçue dans un esprit très pacifique, mais en termes pourtant peu significatifs, car elle déclarait seulement qu'elle était prête à traiter de concert avec ses alliés et h écouter les propositions de la France. Ce n'était rien dire et même c'était renverser les rôles :

la reine paraissait accepter et non offrir ellemême la proposition d'entrer en pourparlers; mais un commentaire suivit, tout à fait différent du texte. L'envoyé de Saxe, obligé à moins de réserve que son collègue, ne fit pas difficulté de raconter comment s'était passée l'entrevue de Passau. A peine arrivée, la reine avait fait monter le comte Cbotek dans sa voiture et l'avait entretenu en tète-à-tête pendant toute la durée de la route de Passau jusqu'à Katisbonne. Là, elle s'était montrée non seulement désireuse, mais pressée de faire affaire avec la France; elle n'avait plus, disait-elle, rien de personnel contre la France, et la France n'avait rien à craindre d'elle. « Elle laissa voir, disait le narrateur, qu'elle était entièrement désillusionnée de la chimère d'entamer la frontière française. » Elle acceptait sans difficulté qu'une négociation fut ouverte à Dresde par les soins du roi de Pologne, ou à Munich par l'intermédiaire de Chavigny. Chavigny, toujours sur ses gardes et écoutant à son tour sans adhérer, chercha indirectement à savoir ce qu'on attendait en fait d'offres ou de con-

oasaiOQi Je la France. « Od pense, reprit son interlocuteur, que vous ne tiendrez pas à garder MtfM vos conquêtes de Flandre. ■> De plus en plus surpris et charmé, Chavigny resta cependant assez maître de lui pour déclarer froidement que le roi de France, n'ayant pris les aiiii.s que pour défendre ta liberté de l'Allemagne, ne la sacrifierait pas aisément à la toute-puissance du grand-duc. Mais rentré chez lui et la plume en main, il avait peine à tenir sa joie. — « Le trait du roi de Prusse bien noir, mais il a encore plus d'imprudence : lui et le roi d'Angleterre nous servent sur les deux toits '. n

En prenant connaissance pour la première fois peut-être de cet incident diplomatique si peu connu, en le tirant, pour ainsi dire, delà poussière des archives où la trace eu était restée enfouie (car aucun auteur n'eu fait mention, pas même MM. d'.Yrnelh et Droyscn, du moins avec ce détail et celle précision), l'historien français comprend sans peine le

I. Clmvigny à d'Arueoaon, 22 septembre l"15. (Correipon ■ -n- - MiaUtèrs .les affaires étrangère!.)

joyeux étonnement de Chavigny, et il n'éprouve qu'un regret, c'est que ce sentiment n'ait pas été partagé par ceux qui pouvaient mettre l'occasion propice à profit. Quel avantage inattendu s'offrait à la France 1 Sa partie était perdue, définitivement perdue en Allemagne; mais, dans les Pays-Bas et en Italie, elle restait victorieuse et maltresse. Marie-Thérèse, en nous pressant de reconnaître son titre impérial et de lui laisser pleine liberté dans l'Empire, ne réclamait donc de nous aucun sacrifice véritable. Mais, de quelque désir de vengeance qu'elle subit l'entraînement, elle n'était ni assez naïve ni assez dépourvue de sens politique pour croire que rien ne lui serait demandé en échange de la facilité qu'elle obtiendrait de concentrer toutes ses forces contre le roi de Prusse. Elle ne s'attendait pas sans doute que la France allait lui restituer par pure grâce et en hommage tout le territoire conquis par ses armes et occupé à l'heure même par ses armées. L'abandon d'une partie au moins des provinces qui avaient été, au delà du Rhin et des Alpes, le théâtre de nos vie-

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sentie, au moins sous-entendue et aisée à lire entre les lignes, de la proposition que Marie-Thérèse offrait avec, tant d'empressement. L'extension de notre frontière du nord avait été le but constant des efforts de tous nos rois ; on pouvait faire un pas dans cette voie et un pas considérable. Il y avait donc là un jour, une lieure. uni* inimité à saisir où, la passion l'emportant dans cette grande urne sur tous les calculs de la raison d'État, on pouvait se faire payer largement par elle le pris de cinq années de lutte jusque-là stériles autant que sanglantes. Ce sont de ces occasions qui passent et ne reviennent pas : le génie du politique consiste a les isir au vol. Le seul motif qui pût faire hésiter en profiter eût été la crainte de paraître abandonner un allié sur le champ de bataille- Mais Frédéric, en prenant les devants, avait levé d'avance tous les scrupules et pris soin de mettre d'accord la loyauté avec la politique, la MHUCience avec l'intérêt '.

1. La négociation engagée enliv la France et l'Autriche, a I moment critique, n'est mentionnée dans aucun hiatorieu

La nouvelle de la convention de Hanovre , dont la proposition de Marie-Thérèse n'était que la conséquence, arrivait, on le voit, au ministère français par deux voies également certaines, et, à dire vrai, il n'y avait rien dans la défection de Frédéric à quoi on ne dût s'attendre. Les avertissements de Val o ri, bien que

antérieur à MM. Droysen et d'Arneth. M ai 9 M. Droysen n'en attribue l'origine qu'à une proposition faite par le ministre saxon Satil à Marie-Thérèse à Francfort, le mois suivant, et M. d'Arneth, qui parle bien de l'entremise de Chavigny et du ministre autrichien à Munich, ainsi que de l'entrevue de Passau, ne parait pas en avoir compris l'importance. Il pense que Chavigny était chargé d'une ouverture à faire par le cabinet français, et eu citant la note écrite qui lui fut remise, il y voit, do la part de Marie-Thérèse, l'intention plutôt d'éluder la proposition que de l'accopter. La correspondance di Chavigny contredit absolument cette appréciation. Chavigny n'avait et ne pouvait avoir reçu aucune instruction de ce genre de d'Argenson, qui était très éloigné de songer à se séparer du roi de Prusse; et, complètement en disgrâce lui-même auprès de son ministre, il n'aurait jamais pris sur lui une démarche de cette importance. Droysen, t. II, p. 572; — d'Arneth, t. III, p. 127, 130 et 437.

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donnés sous la forme d'insinuations Irop timides, auraient sufli pour meltre en garde tout esprit moins préveau que celui de d'Argenson. Depuis lors, une aventure qui ue fut que ridicule, mais qui aurait pu être très grave, était venue attester à tout le monde et à d'Argenson en particulier, le peu d'égards que Frédéric avait désormais souci de prendre pour la France et tout ce qui la représentait. Valori, se plaignant, comme je l'ai raconté, des dangers auxquels on le laissait exposé eu le Lraiuanl à la suite de l'armée prussienne, ne croyait pas si Lien dire: une nuit qu'on l'avait logé dans un faubourg isolé de la petite ville de Jaromir, il fut réveillé en sursaut par le bruit d'un coup de fusil, et, mettant la tète à la fenêtre, il aperçut l'unique sentinelle qui veillait à sa garde qui se débattait toute seule contre un gros d'hommes armés. C'était une compagnie irrégulière de panilours, qui, battant la campagne aux environs, avait appris, je ne sais comment, la présence du ministre de France dans le voisinage, et trouvait plaisant de meltre la main sur une si bonne prise. L'hote, acheté pour un

peu d'argent, avait livré sa maison sans se faire prier. Nulle défense à ce premier moment n'était possible. Par bonheur, Valori et sou secrétaire, un nommé d'Àrget, étaient couchés dans deux petites chambres toutes semblables, ouvrant Tune et l'autre sur le même palier. Le chef de la bande, enfonçant Tune des portes d'un coup de pied, crut pénétrer chez le maître et se trouva en face du serviteur, « Êtes-vous le ministre de France, lui dit-il en braquant le canon de son pistolet sur sa poitrine ? — C'est moi, » dit d'Arget, payant d'audace et sautant en bas de son lit. Le courageux secrétaire eut encore le sang-froid et l'adresse de glisser sous ses couvertures un portefeuille contenant les papiers qui lui étaient confiés. Le pandour donna ordre qu'on s'assurât de sa personne et qu'on l'emmenât sur-le-champ. Puis il lit procéder à une perquisition qui ne fut, en réalité, qu'un vol en règle. On forçait les armoires, on cassait la vaisselle, on se partageait les effets de l'ambassadeur et de ses domestiques. Tout y aurait passé, si un détachement prussien, averti un peu tardivement par le bruit, ne fût

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venu mettre l'ordre et faire prendre la fuite aux pillards. Il était temps car Valorî, ne voulant pas se prêter à la fraude pieuse de son secrétaire, allait se livrer lui-même, malgré les efforts de son valet de chambre, ■|ni l'arrêtait à grand 'peine en lui mettant la main sur la bouche et en le retenant à brasle-corps.

D'Argel cependant, gardé à vue, les mains liées, pieds nus et en chemise, dut faire un trajet de plusieurs lieues pour être conduit à la lente de l'officier supérieur qui avait commandé l'équipée, et qui ne se tenait pas de joie d'avoir amené un tel personnage dans un tel accoutrement. D'Arget s'empressa de le détromper, mais son généreux artifice faillit lui couler cher; car ceux qui l'avaient amené, furieux qu'on se fut joué d'eux, témoignèrent leur dépit en déchargeant leurs armes derrière son dos, et le soldat prussien qu'on avait fait captif avec lui tomba raide mort à ses côtés. Alors seulement le commandant prît le captif en pitié, lui fit jeter une pelisse sur les épaules, et lui prêta un cheval pour faire roule jusqu'au quar-

tier-général du prince de Lorraine, qui devait décider de son sort 1 .

Le lendemain, il n'était question dans l'armée prussienne que de cette surprise nocturne qui ne faisait que médiocrement honneur à la vigilance de ses grand'gardes. Mais, quand Valori vint faire ses plaintes au roi de Prusse et lui raconter tous les détails de sa mésaventure avec une vivacité d'émotion bien naturelle, Frédéric le regarda en riant et lui répondit à peine, sans lui faire une ombre d'excuse ni une promesse de réparation. Loin de là, il parut s'amuser si fort de l'aspect ridicule que présentait le visage du gros homme tout rouge de colère et d'émotion, qu'il ne pouvait s'en taire, et quelques années encore après, il ne crut pas au-dessous de lui de consacrer une page de ses Mémoires à en faire une description burlesque. On sait également que ce fut le sujet d'un poème comique qui figure encore dans ses œuvres rimé à l'instar de la Pucel/e, mais ne ressem-

1. Valori à d'Argenson, 4 septembre,— d'Arget à d'Argenson, 10 octobre 1745. (Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.) — Valori, Mémoires, 1. 1, p. 240-244.

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blant au modèle que par la grossièreté et l'indécence '. Mais pourquoi, en vérité, le roi de i'russe se serait-il gêné quand le minisire du roi de France était d'humeur assez endurante pour prendre en douceur l'idée que son ambassadeur avait failli être livré la corde au cou à tous les outrages de la soldatesque? Sur la dépèche de Valori racontant le traitement dont il ilail victime, on lit, de la main même de d'Argenson, cette note d'une brièveté éloquente : — •< L'ordre du roi est qu'il se retire à Berlin ou à Breslau et qu'il quitte le camp où il est si mal gardé et si mal voulu. Le roi de Prusse, allié courageux, ferme et entreprenaiil, met trop peu d'onction et de concert avec un allié tel que le roi. »

L'onction et le concert avaient manqué eiïec-

I. Frédéric, Siitoirt rfr mon temps. C'eet liant le premier texte Inédit de celte histoire que te trouvent les moqueries si peu couvenables dont je parle, Frédéric eut pourtant le lion goût de les faire disparaître dans l'édition qu il a donnée lui-même au public, ijuaut au poème auquel l'aventure de Valori sert de prétexte, c'est une détestable rupsodie que les éditeur* <!'■; relivres complète* du roi de PruFie miraient mieux fail de supprimer pour l'bonueur de ti mémoire.

2fH m-tjzz-TisiîsE imriBATBiCE

truanŒt io. jtfa» hast degré à la négociation •rae Je ni *ie Prusse Tenait de conclure, et, i" Arrensou avait enfin reconnu sur «enJzmimts 1 pouvait compter de la part ie « m '*rme et cjorageicr allié, c'eût été bien le moins «pxe le résultat qnll pouvait prévoir ne te :rcovit pas cûâtinénent incrédule. Aux premier? initie», cependant, qui lui parvinrent de la convention de Hanovre (et ce furent les communications de Chavigny qui arrivèrent les premières. Munich étant plus rapprochée de la France que Dresde), il opposa la résolution très arrêtée de ne pas y ajouter foi. — • Répondre « met-il en note sur la dépèche de Chavigny qu'il faut rejeter toulc idée de négociation avec la cour de Vienne par la médiation de la Saxe. Dire toujours que le roi est persuadé que le roi de Prusse demeure fidèle et que le croire est le vrai moven qu'il soit ainsi. » — Pourtant, quand il eut en main la copie du texte même de la convention remise par Bruhl à Vaulgrenant, et accompagnée de l'offre formelle d'entamer une négociation avec Vienne, il fallut

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