IF. L ALLUMA
able, l'avait pris au dépourvu et atteint en quelque sorle au défaut de la cuirasse. Mais, sur ce point encore, il s'aperçut bientôt qu'on s'emparait de son aveu pour en abuser el pour soutenir que, tous ses desseins ayant été déjoués par cette surprise, la victoire ne lui appartenait plus en propre, maïs bien au hasard d'une inspiration soudaine qui lui était étrangère. C'était une manière de faire rentrer en scène, par ce détour, le Deus ex machina dont on faisait le sauveur de la patrie. L'éloge aiïecté du général anglais devenait aiusi, tout simplement, une manière de faire tort au français, qui ne pouvait manquer d'en concevoir une vive impatience. Le bruit qu'on faisait autour de la fameuse colonne commença à importuner ses oreilles: il en témoigna SOI! mécontentement même à ces tacticiens de chambre, qui, du fond de leur cabinet, endoctrinent habituellement le lendemain d'une bataille, et la livrent en quelque sorle à nouveau sur le papier pour tirer parti de loua les incidents à l'appui de leurs systèmes. De ce nombre ét.iil te célèbre chevalier Folard, ami personnel rie Saxe, comme il l'était aussi
de Belle-Isle, et l'un des théoriciens militaires que tout le monde consultait le plus volontiers. Celui-là avait, cette fois, une raison toute particulière de témoigner pour l'opération de Cumberland une approbation admirative.
Folard, en effet, professait une véritable prédilection pour l'ordre de bataille qui consiste à disposer des troupes en bataillon carré. Il prétendait en avoir trouvé les modèles dans ces monuments de l'antiquité qu'il ne cessait d'étudier, et c'était, disait-il, à une formation de ce genre qu'Épaminondas avait dû la victoire de Leuctres et celle de Mantinée. Lui-même, on peut se le rappeler, avait donné le conseil à Belle-Isle de suivre cet exemple dans sa fameuse sortie de Prague, et Belle-Isle s'en était bien trouvé. Ce fut le thème qu'il développa, à ce qu'il paraît, avec complaisance dans plusieurs lettres à Maurice, et qui finit par lui attirer de la part de son ami une rebuffade un peu vive. Maurice prit la peine de lui démontrer que la composition de la colonne à laquelle il attribuait tant de mente était le produit, non d'un calcul stratégique, mais d'un accident et
d'une nécessité résultant de la configurai ion du terrain comme de la nature de la résistance qu'elle avait dû remontrer: — « Parlons un peu, lui écrivit-il, de la colonne à laquelle vous revenez toujours; le hasard a produit celle que les Anglais ont faite à Fonlenoy; ils nous ont attaqués par lignes, mais, comme leur cenlre trouvait une grande résistance au village de Fonteuoy, leur droite a attaqué la brigade des gardu qu'elle a repliée; voulant faire ensuite un quart de conversion pour prendre le village de Fonlenoy en liane et par derrière,... comme ils avaient deltoïde, en le faisant, le terrain où était la brigade des gardes, ces deux lignes me présentaient le liane, ce que tout le monde a pris pour une colonne, el, pour fermer ce flanc, ils avaient mis un bataillon ou deux en travers, ce qui formait le carré long... Vous voilà au fait, mon cher chevalier, et laissons là Épami- □ondas et toutrs les colonnes du monde 1 .
Le vainqueur de Fonlenoy n'avait pas tort de se défendre, car ce n'était pas sa renommée
1. Maurice de Saie a Folard, 13 juillet 11i5. (Ministère de t* guerre.)
seulement, c'était le rang élevé qu'il venait de gagner à la pointe de l'épée, c'était son droit de commander, presque même son droit de vivre dont on cherchait tout bas à le dépouiller. Quelque surprise qu'on eût éprouvée de voir sa fermeté d'âme dominer, pendant cette journée d'épreuve, le mal qui épuisait ses forces, on restait convaincu que cet effort suprême était le dernier soupir d une âme expirante, et qu'il ne survivrait pas, au moins moralement, à ses victoires. On le voyait déjà ou enterré, ou réduit à cacher dans la retraite l'affaiblissement de ses facultés. Chacun se demandait à qui serait, après lui, confiée la tâche d'achever l'œuvre commencée, et à quelles mains serait remis le commandement qui allait lui échapper. Aucun nom n'était naturellement désigné ; Belle-Isle était captif; Noailles, depuis Dettingue, avait perdu crédit et confiance. Celui qui crut avoir quelque chance d'être appelé et qui se mit tout de suite, bien que discrètement, sur les rangs, fut un prince du sang, le comte de Clermont . qui s'était distingué dans la campagne précédente et avait conduit avec succès un corps
J'armée dans l'Autriche antérieure pendant le siège de Fribourg. La faveur d'ailleurs semblail revenue aux princes, puisque Conli commandait l'année du Hhin, et Cîcrmont se souvenait qu'il était petit-fils du grand Coudé. .Mais, pour produire utilement sa prétention, il lui importait de savoir exactement combien de temps pouvait s'écouler avant qu'elle put être exprimée tout haut, en d'autres termes et pour parler sans détour, combien de jours Maurice avait encore à vivre. Pour s'édifier sur ce point, Clermont n'imagina rien de mieux que de s'adresser à l'ami personnel de Maurice luimême, celui qui vivait dans sa familiarité et qui, introduit par lui dans l'armée française, devait lui rester attaché par tous les liens de la reconnaissance, le comte de Lowendalil. Des émissaires furent dépêchés au général danois pour l'interroger en confidence sur le véritable étal de la santé de son ami, en lui laissant apercevoir qu'en échange de ce service rendu le mérite éclatant dont il venait de faire preuve lui-même sur le champ de bataille trouverait dans le successeur de Maurice un appréciateur
21 MAHIE-TUÉRÈSE IMPÉRATRICE.
aussi éclairé que celui qu'il était menacé de perdre. J'ai le regret de dire que Lowendahl ne se refusa ni à se laisser poser ces questions douloureuses, ni à s'entretenir des espérances qui pourraient s'ouvrir pour lui le lendemain de la retraite ou de la mort de son protecteur. — « Je ne suis, mon cher Polignac, écrivait-il à l'un des envoyés du prince, ni un suffisant, ni un fat; rompu dans les affaires du monde, je comprends que mon temps n'est pas encore venu d'être maréchal de France, et je sens que je ne puis le devenir plus promptement qu'en servant sous un prince victorieux qui veuille prôner mon application et me pousser vivement... Lisez donc dans mon âme tout ce que je dois désirer : c'est nommément d'avoir monseigneur à la tête des armées et de me voir honoré de sa confiance... Je vous dis et je vous répète que le maréchal de Saxe ne reviendra que difficilement. Il s'affaiblit de jour en jour, et, dans deux mois d'ici, je le vois bien bas et, peut-être, hors d'état d'agir; voilà deux ponctions qu'on lui fait; il est comblé de grâces que le roi lui fait, mais je prévois qu'il n'en