Marie Tudor
Hii bruit immense qui se faisait au dehors et (jui se composait do mille bruits divers, nllira raltentioii i\o l'arcbevèque. Le ielii(ieu\ attacha sur hii ses veux pénétrants.
— Les voilai [jroféra le prisonnier. Kt son visage d<'\inl souibrc, ri son cdiMn- se pioslerna tlcvanl lesdcuv luarlsisipn luarrhaienl au bûcher.
— L\m élail i'évèque dépossédé de Londres, Ridley, célèbre par son vaste savoir, et respecté pour riioiiiiéteté de sa vie: l'autre était l'évéque dépossédé de Winchester, Latimer , dont toute la nouvelle église avait exaité les prédications fougueuses , amèrement causlicjues, et semées d'miages hardies et quelque peu bouffonnes. Ridley, en un jour d'iiumaine faiblesse, avait proclamé une foi qui n'était pas la sienne ; mais tout aussitôt, û s'était relev/' pur et fort de cette dés^radation. Latimer avait failli souvent. Le dernier acte de leur vie expiait toutes les lâchetés. Quand ils passèrent sous les fenêtres de cet autre condamné, leurs regards le cherchèrent pour lui dire l'adieu suprême (i) ;
(!) Bl'Unkt. Histoire de la lié formation.
il; ne le virent pa^. : (l(f!! (iarciiia le Innr- HiCMilail on ce nionuMit di'.n /elc passionné. Siirinontaiil son ('inolion, (jainnu-r le (jiiilla !jr.;s(iUL'nient ; et, se plaçant à Kon étroite lenètre, le visai^e collé contie les \iIi(n. il admiia !a conlenance t'eirne et calme des martyrs, au bruit des malédiclions hideuses d'une loule acharnée (pu se ruait sur eux. Il y avait des sympathies: mais elles se maniléstaient sans explosion violente : c'étaient des |)leurs, des i;éinissements exaltés, des i)énédiclions. l;n frémissement religieux couiut dans tous les meud)ies de Tarchevéque et les fil tiembler. Il eut honte de cette vie (pi'on lui avait laissée encore. (Comment Taimer? comment la porter désormais sans horieui- ? lu désn* puissant, inconnu, le désir de la moil, s'empara de son ame. La teri'e ne lui t'tait j)his rien. Lui aussi voulait iinhui O lut sans
trouble «jne son regaid, noblemeiil enttainlué, rencotilra le regard fixe, profond et amer du religieux. La réalité Tétreignil de nouveau. Ses aiïiis étaient encore aux prises avec les ii]stincts qui donnent l'aversion de la minute dernièie et font cpielquefois aclieter la vie au prix de l'avilissement. Saisi de tendresse et de crainte, il tomba à genoux :
— Mon Dieu 1 dit-d en élevant ses mains, fortifie leur foi î Que les douleurs de la cbair ne fassent pas mentir la conscience de ces hommes, les élus, puisqu'ils veident mourir pour la vérité! iNe leur refuse pas, au moment d'une formidable épreuve, la patience si belle! Que leurs lèvres ne s'ouvrent que pour t'exaltei-, toi, le souverain bien ! Empêche les malédictions de la foule d'arriver à leurs oreilles! Tes anges ont de purs concerts, qu'ils éloulïeiit les clameurs de la terre! Sou-
tiens l'aine des inailMs, ù mon Dieu! ^e permets'pas la confusion des justes!
— C'esl l(Mn damnation que tu imploies, dit le dominicain.
— Vous les livrez au démon , piononca Ciarcina.
» — Prie, prie que Itui- i'alal enduicissement cesse, leprit le dominicain. Se peut-il que lu sois perverti à cet excès ?
Crammer, qui se sentait encore revêtu de la force des victimes, sourit paisiblement. S'étant ensuite rapproché de la fenêtre , il fixa ses yeux sur un jeune homme (|ui le regardait du bas de ces tristes murs. I>ien des curieux s'agitaient près de lui sans qu'il se dérangeât de sa ccMitemplalion aulrement que par des ondulations forcées. Avec une vue moins affaiblie par \os chagrins , Crammei riiirait tir.uNY- sin ce |riine o\ beau Msagr
l'expression d'une douleur profonde. Toutà-cbup l'étranger salua l'archevêque de tous ses respec-îs, et il s'éloigna lapidement. Sans doute il courait où avait couru la (ouïe, sur la place du collège de Baliol , lieu désigné pour l'exécution.
Le silence rem[)laça le mouvement sauvage. — Ils vont mourir! ... ils meurent. . . proféra Crammer d'une voix agitée. Et encore une fois, il se prosterna sous l'influence de sa terrible angoisse. Combien de temps dura cet état de prières, d'incertitudes, d'extases eniviantes et solennelles? L'esprit est inhabile à ces mystérieux calculs. Il ne mesure que la durée vide des sensations, celle d'où l'homme est absent.
— Entendez-vous ce bruit? dit le dominicain; les liéréti(|ues ont vécu, et la Foule s'écoule.
Crammn- tressaillit à ce sofi inattendu. Il proniena aulour de lui son lej^ard élonné; le dominicain élail seul avec lui.
— Vous êtes resté? clil-il.
— J'ai voulu voir (juelle impression mylord deCantorbéry lecevrait de son œuvie.
— Vous comptiez sur des lâchetés de ma pai t ? . . .
— Je complais sur le repentir.
— Si NOUS apjjelez lepcnlir le d(Mii à ma toi, ce repentii ne viendra jamais.
— Quand le jut^ement de Dieu est pioclie, reprit le relii^ieux, il se lait dans Tame de la créature de grands changements.
Cela dit , il inclina la tète et soi lit. l n st)u pii' d'aise souleva la j)oilrinc du mallieuitniv. Se trouvei* seul, après a\oir subi malgré soi la gêne cl i'efVroi de la uiaUcillancc, ne plus ien('t)nlitr snus s( s \<ii\ la ciuiosilc il une
face ennemie, cette curiosité dure qui fouille sans pudeur, sans délicatesse et sans merci, les profondeurs les plus secrètes de votre ame , celles où vous-même laissez à peine pénétrer un demi-jour, où vous ne jetez que le regaid discret et doux , qui se défend d'une clarté trop vive; se dire enfin qu'on a repris possession de sa pensée libre ; que nul n'est là pour l'épier, c'est presque du bonheur : Crammer l'éprouva. Chose étrange! dans la rêverie qui le reprit , à côté de la figure de Ridley et de celle de Latimer, sous l'impression affreuse de leur mort, il voyait toujours cette figure lestée inconnue par l'éloignement.
L'être espéré entra enfin dans la prison. Crammer devint tremblant. — Est-ce bien toi, W al ter?
Le regard du vieillard le paicourut avec
mie douce avidih-. W .illei «lail heuu , non de la l)eatile eonveiiu^*, mais du reflet de la pensée mobile, aiclenle el soineiaiiie. Il poilai' haut son fionl inlelligenl. Le feu des in^linctb généreux l)rillail dans ses yeux biuns et dans son sourire parlicnlièremenl expressif, il v ivail dans sa j)arol(' soudaine, Nihrante et nHannnée , une iiiésislible puissance d'en- •aînement. Son corps révélail à clia((ue mouement la souplesse, la grâce et la force de Télre libre. Quand on le possédait bien, on se disait (pi'il y avait dans celle ame une grandeui- supérieuie à celle de Tindividu et à celle de !a race, des id('(S où se Irouvaient à la fois riiunianilé du moment el celle des lemps à naîhe. A la mameie dont il écoulail. on voyait riiomme in^u plus jaloux d'aj)prendre (jue d'ébioiiii par sa vi\e manifesta lion. Il appailenait aux ji tmes j»ai le «1( .Mn-
téressemeiil^ les chaleureux eulhousiasmes et la spontanéité de l'acte ; il appartenait aux êtres avancés dans la vie par l'excellence du jugement.
Les bias de l'archevêque s'étaient ouverts pour le recevoir.
— Que viens-tu faire, mon fils, sur cette terie de mensonges et de meurtres? Le jeune homme répondit à l'étreinte affectueuse du vieillard, puis il le regarda avec une tristesse si mourante, que Ciammer en fut saisi.
— Tu me trouves changé. Que veux-tu?
Vingt-cinq mois de prison et de solitude sont difficiles à supporter. Les jours paraissent longs quand on est seul avec soi-même. Il se recueillit un moment , et ce fut d'une voix agitée qu'il dit : — Parle-moi d'eux, Walter. Tu les a vu mourir. Lequel a succombé le premier?
— I.aliinei, rcjjoiiîiil \\ aller.
— Il n'a [)as <mj d.' faiblesse? dcmcincla le prélat avec amitié.
— Non, il est inoi t di^iiemoi.t. Allaclié au poteau, il a parié à Rideley, d'un air d'enlliousiasriie c\ de ferveur cjui donnait à sa figure un beau caractère Katinier dont les saillies connnunes égayaient la foule et attiraient les enfants sur ses pas, s'était transformé en un saint i^loricux.
— .\-l-il soulTert longtemps '^
— - Grâce à une ceintuie de poudre cpie la pitié des bourieaux avait imaginée pour les deux martyrs, leur supplice n'a pas été aussi eHroyable (]ne le craignaient l(Hiis amis.
Latimer est mort proujplement ; Kidiev, plus jeune et plus vigoureux, a \rru plus longtemps sans démentii- (railleuis la liante nature cpie nous lui coimaissons tous.
— Que IVleifiilé leur soil bonne! proféra l'archevêque, et vous, mon Dieu! recevez mon humble gloi ificahonî Ma prière est done montée vers vous!... Des laimes coulaient sur les joues de l'archevêque. — Mais dis-moi depuis quand es-lu de retour ici?
— J'étais en Italie (juand j'ai appiis votre captivit'é, et je suis accouru. Mais les obstacles se sont multipliés sur ma route. . . (?est avant hier, seulement, mon père, que j'ai pu voir le cardinal de la Pôle, et obtenir de lui l'autorisation de pénétrer ici.
— Ta vue réjouit mon cœur. Il soupira. — Bien des maux ont affligé la vieille Angleterre depuis ton dernier adieu. La fdle de Catherine d'Aragon avait juré la hberté du culte chétien 5 à peine s'esl-elle crue affermie dans sa souveraineté, (|u'elle a remis en honneur toutes les abouiinations papistes. \\ alter
$ <'l:ml cotilt-nU' i]<\s iiicliiuM' en silrm»*. U' vieillard ({iie ccUc inodéralion initail , donik cours à ses âpres lesseiilirnents. Les acics des réformés, les actes de Mary ludor (Acitèrent alternaliveineiil sa louaiii^c el son l)lâme. Le débordement de sa colère con;raença par le pape. — Ln hoinnie (jiii \i\ail comme tons, d'une vie de misères cl i\v c(3rruplions , s'était déclaré infaiHihie et avait usurpé sur la teire une puissance solitaire et monstrueuse et des hommages sacriléi^esj nous reffaçâmes de l'humanité. La reforme ne s'arrêta pas là ; il fallait au monde bien d'autres transformations , nous les limes. L'immolation du (Christ , ce sacrifice aui^ustc et sanglant , ce mystèic adorable, (pii devait être uni(pie dans la consommation des temps, ne fut plus doiuu' en spectacle à une toule trompée. \Nec rabolilmnde la nicise .
— iV) —
disparut une sombre extravagance. Le Dieu, principe éternel et sacré de toute grandeur , ne vint plus, à la voix de sa créature, substituer sa divinité à un peu de pain et un peu de vin. On rejeta comme un blasphème, l'idée de l'homnfïe se nourrissant de Dieu, le recevant dans un coi ps grossier, périssable, ouvert à toutes les souilluies. Mais toimême, tu as admirablement protesté contre celte invention bouffonne ; je te citais, il n'y a qu'un instant. Ici, Crammer s'abandonne à un mouvement de gaieté. — Sais-tu que dans la fameuse conféience de i553, Rochester obtint du docteur catholique, Moreman, une profession de foi bien nette, bien naïve sur la présence réelle. S'il en fallait croire Moreman, le Christ, dans son dernier repas avec ses apôtres, se serait tenu dans ses propres
niainscl se set ail ruan^i' l'.ii-mt'mc (i . C! est a lire toult- une vie. (liatiuncM ii*i)ril son sérieux el il (oiitinua. - I)'aj)ies le ealliolicisme, le prélie tuail riiouiine clans son corps; nous rendîmes riioninne à sa vraie destination : on n'exigea plus du mniislre de la parole qu'il fit divorce avec sfs sens, qu'il s'imposât Thypoerisie ou les tourments
{^) Pour conclure, lo oomUî de Rocheslpr demanda « Moreman, si le Christ avait oui ou non mangé l'agneau pascal avec ses disciples. Moreman rcpondil nui. Ilochester demanda ensuite si le Christ avait aussi mangé le sacrement avec eux, tel qu'il l'avait institué, Moreman répondit encore OUI. Alors Ilochester demanda ce qui- le Christ avait mangé, et s'il avait oui ou non mange son propre corps, tel qu'on le suppose être, ce que Moreman ayant affirmé : c'est là, dit le comte, une grande ahsurdiie (pie vou^ \eii.'/ d accorder, et il s'assit.
l'oXF. , ÀiUf et Monuments.
de la chasteté, pour appartenir plus étroitement à sa caste. Ce ne fut pas tout. Le libre arbitre, cette hérésie de l'orgueil qu'on pourrait appeler la négation de Dieu, fut abandonné aux démons. Le mérite des œuvres, non moins téméraire dans son principe et dans ses effets, subit la même déchéance. Avide d'or, l'Eglise de Rome avait créé un lieu commode, où les grands coupables, moyennant de l'argent et quelques prières consacrées, pouvaient se dire qu'un jour ils y attendraient le ciel, où les morts devaient à la piété compatissante de leurs amis, le rachat des jours, des années pendant lesquels ils étaient condamnés à souffrir. INous qui n'avions pas d'indulgence à vendre pour faire construire et décorer des églises fastueuses, et pour entretenir des cardinaux débauchés , et des courtisans, nous délruisimes ce re-
fiii^e (le iiieiîsontje ; et, rcMiimc au Icnips ih» vérité, nous ne laissâmes subsliluer <juc le ciel et l'en fer. Qu'a fait Mary ? elle a tout ramené au sens rigoureux d'une doctrine impie. Sa conduite comme chrétienne a été abominable. Sa conduite comme reine a été sans grandeur, ^ous lui avons conquis uiie suprématie indépendante des volontés de Home; elle a mis un lâche emportement à répandre le sang. L'hydre lève de nouveau toutes ses têtes. La vois-tu cette indigne Anglaise rendant à la grande prostituée de Rabvlone tous les biens dont nous avions sagement doté la couronne? iN'a-t-elle pas déclaré (pi'elle préférait le salut de son anie à dix royaiHiies leirestres, connue si la cuj>idil<' de Rome retentit le salut (ie la bigote! Tu étais loin d'ici, (pjand la nalion enliérr se vit avilie pat c«'U\ (pj rllc avail choisis
pour la représenter. Un des derniers jours de Tannée précédente, les députés de l'Angleterre mendièrent le pardon de ce qu'ils appelaient unscbisnae horrible, et, plus tard, ils reçurent à genoux en présence de la reine et de son fanatique Espagnol, l'absolution du légat de Jules III. Ce légat était le cardinal de la Pôle, un Anglais ; mais il est prêtre catholique , et un prêtre catholique ne connaît que Rome et ses intérêts monstrueusement isolés. La dégradation de mon pays fut du moins épargnée à mes yeux, j'étais déjà prisonnier dans cette ville , et j'en béni le ciel. L'archevêque demeura silencieux un moment.
— Cette reine, reprit-il, veut donner à ses crimes une apparence de justice. Des théologiens, envoyés par elle, sont venus disputer ici plusieurs points de la doctrine.
lUdley, (jue lu as vu mourir-, mou lils, Kidley {'ut aduiirable d(? foice et de raison. Moi, le jour précédent , debout devant ces maîtres et mon h iton à la main^ après leur avoir fait une profonde révérence et avoir refusé le siège qu'on m'offrait (i), j'avais défendu de mon mieux le christianisme pur. Lalimer discuta moiijscjue nous; il était las et vieux. On avait craint de nous réunir dans cette conférence décisive, on crovait nous affaiblir en nous isolant, chacun eut son jour, et ce jour fut rude. Que les esprits se pénétrassent de nos paroles, que nous fissions entendre d'iirésistibles arguments, les maîtres de la sagesse et leurs serviles disciples, nous interrompaient aussitôt par des bruits indé-
X\) Mémoires «1*» Oammor
cents et d'ii^nobles injuies (i). On eût dit des déa)ons dans l'ivresse. Après ces conférences où la mauvaise foi avait étouffé îa voix de la justice, nos ennemis jetèrent la clameur menteuse ; mncit veritas. Oh! la vérité n'était pas en euxl nous n'aurions pas été vain-
(\y Ridley, dans le rapport de sa controverse, dit que de sa vie il n'avait vu de dispute à laquelle eût présidé plus d'onjueil et plus de tumulte , qu'il n'aurait janaais pensé qu'il fût possible de trouver; en Angleterre, parmi les hommes occupant un certain degré dans la science, des êtres capables d'étaler une vanité si grande, plus convenable au théâtre que dans les écoles de théologie. Il ajoutait que lorsqu'il étudiait à Paris, il se souvenait d'avoir été souvent témoin des clameurs qui éclataient dans la Sorbonne où le parti papiste avait le dessus, mais que cela n'était rien, comparé à toutes ce$ fanfaron ades , d'où il concluait , avec raison , que dans cette conférence ce n'était point le sincère accord de la vérité qui avait inspiré les hommes dont il s'agissait, mais le seul amour do la vaine gloire.
"Mémoires (\(' Ciamnior.
dis, Waller, nolie foi reslail iiK'branlablc. Où s'arrêtera la lai^e im|)i(,' de celle Jézabel? Des hommes d'un liaul méiile oui déjà succombé. Smilbfield (i) a vu périr le pieniiei marlyrde la réluiinaliuu , Koi;er, piébendier de Saiul-Paul. Puis à Covenliv, le recteur Saunders : à Glocester, le noble évèque Hovper; à Hadiey, le recteur Tavlor. Tous ont élé fermes. Ciammer leva les mams. Un éclair d'enthousiasme brilla sur son iront pâle. — Kidley , sublime apôtre et confesseur de ma relij^Mon ; Latimer, (jui as honoré la dernière heure, ce n'est pas moi cpii puis
vous oublier! Mary Tndor a cru porter
un lils dans ses flancs; le ciel nous a préservés de cet excès de misère. I.a souveraine ira
I <ii;«uHr plarp.l.. I.on.lnv
à l'enfer sans laisseï' de postérité , et Elisabeth consolera TAngletene de ses longues tortures. T a-t-on dit qu'ils ont violé la terre ois dorinail du sommeil des justes, la femme de Péter, martyr, pour enterrer dans le fumier cette élue du Seigneur? Et ce ne fui pas le criaje de quelques furieux, ce fut le crime des dignes magistratschoisis parla reine d'Angleterre. Le lieu où nous sommes, Oxford a vu ce grand sacrilège (i). L'exaltation de rarchevèque calmée, il s'inquiéta du silence de Walter, — Âpprou\erais-tn Mary dans ses actes détestables?
— Dieu me préserve de ces indignes sentiments, répondit le jeune homme. Mais, s'il faut vous le rappeler, mylord , le règne
{i} Hrylin.
(lEdouaid \ I iTa pas i'U' \)U\ (llioireurs. (Jui, dil (januiRM-, tu uc iifas pas enrôle j»artlo[inc'' le supplice de .lane Bocher.
— Vous dites \rai. mon père, Edouard VI ne voulait pas (jue Jane inomùt. Pendant un an, il lésisla à loules vos sollicitaliuns. W aller s'airéla. Cranimer continua le souvenir du jeune lioinnit?.
— Va (juand eniin j eus vaincu ses longs refus, il ne signa la senlence de mort (pj'en pleurant. ÎN'esl-ce pas là ce que tu voulais dire ?
— Oh! s'écria Walter, c'est une terrible lesponsabilité (jui pèse sur vous.
— Ta mémoire est fidèle pour Taccusalion, mais tu oublies cpie celle femme était Tapôtre de l'Iiéiésie. IVu\-lu l'approuver .'
— Mon pcie, ne inc (jueslionnez pas. Nous savez, bien «pie le mensonge m Cst impossible.
— De telles précautions seraient indignes de nous, VValter, j'ai le courage de mes actes, et je puis, sans trop d'efforts, les mettre faceà-face avec ta rigide opinion. Oui, j'ai employé les bourreaux ; mais je me dois le témoignage que l'orgueil n'entrait pour rien dans ces violences : je voulais avancer le règne de la vérité.
Walter regarda le prélat d'un air où l'incrédulité luttait avec le respect.
— Et qu'avez- vous obtenu en échange du sang versé? De faux semblants de croyance. Valait-il la peine de se faire oppresseur pour arriver à de si pauvres et honteuses conclusions?
— 5e te le répète, mon fds, je combattais pour la vérité. Si je me suis trompé dans les moyens de la défendre, ma conscience m'absoul.
\.v joiiiie lioimiK- arièla sur \c vicillaid un regard chaj^riii et sévère.
— Klait-ce bien la véiilé, inylord ^ \\cavous en eHel découvert ce (jue les sages ont inutilement clierché depuis des siècles? La parole de Dieu s'est-cllc déi^age-e pour vous de toutes les fausses inlei pivlations humaines.' Vo*us seriez un être bien favorisé.
— Oui, (lîl rarclievéque, et tu ajoutes dans ton esprit : Far (juels mérites si profonds, si ditTérents de ceux des autres, auriez-vous obtenu une si prodigieuse distinction? J'ai prié, Walter. La grâce a secouru ma faiblesse.
— Il est peu d'bonmies, reprit Walter, cpji ne croient .servir la vérité (juand ils satisfont seulement des passions entêtées ou orgueilleuses. Peut-êlKî n'avt'/-v(uis lait (pu* remplacer l'erreur par Terreur? Kt , je vous If demande, celte iemiiie (jni 'Apiiniail liaule-
ment ses opiiuoiis, était-elle moins dans son droit que Thomas Crammer protestant contre lareligion de ses pèresetde sa jeunesse ? Vous, créature, toujours prête à faillir, vous osiez nier, vous tentiez de détruire ce que le Dieu éternel a institué pour toute intelligence, la liberté d'examen. Cette liberté que vous tous, réformateurs, vous aviez mise au service de vos révoltes; cebien , commiui à tous, et dont tous peuvent user, vous en faisiez votre propriété exclusive ; vous disiez à vos semblables : INous avons posé les limites du vrai, de riionnéte et du beau ; nous possédons' le saint : au delà il n'y a que mensonge; Dieu nous a fait une révélation complète. Cela était bien vain, mylord. Si la parole <le tous les superbes avait été crue, l'humanité engourdie serait restée dans une froide et avilissante inertie.
— A Ion Mi^c. (lit (^raiDinri , on proiionco hardiment sur tout, f.es (liniriilt('s n'oîit pas encore épronvé le ju<;enient. Si tn ponvais appliquer tes idées à la conduite des choses, rhumanité qui t'es si chère se révélerait à toi sous des faces hideuses. La parole de WicklefTen Angleterre, de Jean Huss et de Jérôme de Prague en Bohême, remplit d'honenrs la société du quinzième siècle. Leurs doctrines fougueuses armèrent des incendiaires et des assassins. Et vois, de nos temps, le fondateur des anabaptistes, Miin/.er, et le prophète-roi, Jean de Leyde, forçant l'Al'emagne à se croiser contre leurs bandes d'exlerniinalcurs et de débauchés , et à mettre fin à ce drame épouvantable par une mort honteuse et violente (i). J'ai vu le cadavie du roi Jean de
'i) .Mûn/pi cul la lôlo tramliôp ù MuIImii^oh do la in.iiii
Leyde, ce diable à VA B C, comme l'appelait Luther; je l'ai vu, chargé de chaînes, accroché dans un panier de fer, au sommet de la tour de Saint-Lambert, ayant à sa droite son vicaire, Kniperdolling, et à sa gauche, Rrechting, son lieutenant, placés plus bas que lui, et enchaînés aussi dans des paniers de fer. Le peuple désabusé le maudissait, ce roi qui, de sa propre main, avait coupé la tête à une des reines ses femmes, parce qu'elle avait expiimé de la compassion pour ce peuple mourant de faim dans ia ville assiégée par l'evéque (t).
(lu bourreau, en io55. Jean de Leyde, d'abord tailleur, puis roi et prophète suprême de la secte des anabaptistes, fut torturé et mis à mort le -10 janvier \o^^ sur la place du marché de Munster.
(^) « L'une des reines avant dit à ses compagnes qu'elle « ne croyait pas conforme à !a volonté de Dieu , qu'on lais-
<^ât ainsi le pauvre peuple mourir de misère el de faim, lu
Que lesle-l-il de ces démons? De» ossements, blanchis j>ar la pluie cl le vcnl, (jue les corbeaux n'ont pu dévorer. Walter , continua Crammer aN*^c une lenttur imposante, il faut un culte aux lionuiies. Conmienl j)()uriaienlils exister sans rinnlé de foi? Ce (juc l'un adorerait serait nié ou blaspliéun!' par l'autre . Tu n'as pas réfléchi à celle Icriibh^ cnnsécjuencc.
— Hélas 1 dit le jeune homme , les institutions de rhumanilé ne s'occupent que de cpiestions misérables à iorce de subtilité et.
« roi la conduisit au marclu' avec ses autres fciniiH's , lui « ordonna de s'a(;euouiller au milieu de ces compagnes cosa tumées comme clic, cl lui trancha la lêW. Les autres rci- « ues rhanlèrent ; (iloire à Dieu au plus liant des cieux f « cl tout le |)eu|»le se mit à danser autour d'elles. Cepeuv daut il n aN.iil |ilus à man{[er (|uc du pain et du sel. » Muirnrii. Mrmoires dr f.uthn
de niaiseries , des combats acliarnés de mots font toute leur sagesse , et la morale qui seule peut doter la terre de destinées grandes et solides , la morale est toujours oubliée. Un homme sera-t-il moins juste ou moins heureux , je vous le demande , parce qu'il aura nié d'après l'autorité du bon sens, que un fait trois, et que trois ne font qu'un. Que le fils est co-éternel du père, bien que procédant de lui? Ne serait-il pas le vrai sage, au contraire, s'il comprend dans la Trinité mystérieuse, non la triple unité de Dieu, ses trois manifestations comme éternité créatrice, comme Veibe et comme intelligence ; s'il voit dans le sacrifice de la messe, non un blasphème, ainsi que l'a prétendu mylord de Cantorbéry, non le sacrifice sanglant d'un Dieu, ainsi que l'a inventé le génie mystérieux et sombre du catholicisme, mais un
svrnhoir adorable, (vlui de la charité s'immolant ;i la faiblesse et au niailieiii- \ ous avez fail justice de la croyance sauvai;e d'un être, homme et Dieu -i la r)is, manp^c vivant par un autre homme, (^ue ne,' voit-on dans celte communion, si ordinairement interprétée, le doux partage des dons de la pensée, et des biens terrestres fait entre celui qui a et celui qui n'a j)as? Que n'y voit on surtout le déo:a^ement des choses humaines par la prière humble et fervente, par la méditation, j)ar les regrets d'} mal, par les mérites dejqstice et d'amour. La vraie communion de l'honniie avec Dieu, se trouve dans les victoires que rem[)ortc l'esprit sur la chair. Avoir les dégoûts de la vie, aspirer vers des biens éternels, uiconnus, n'est-ce pas être possède'' par cet infini qu'on appelle Dieu. ¥à T. n. 3
ne flétrissez pas la créature du jjurgatoire ; elle atteste un avancement moral; il y a bien peu d'êtres qui méritent des récompenses sans fin , et il n'y en a point qui doivent souffrir toujours. Le temps amènera des conceptions plus justes, sans doute, et je croirais volontiers avec Origène, qu'il y a des vies successives; seulement je nie que l'homme puisse devenir une brute. La déchéance de l'homme ne saurait entrer dans le dessein de Dieu.
— Tu mets tes rêveries à la place de ce qui est, dit l'archevêque, tu t'arranges une religion selon tes goûts. Où en serait le monde si la vérité n'était pas une?
— Vous vous flattez, mylord, d'avoir fixé les croyances, étrange intention! Vous avez bien peu vécu , et .déjà dans cette courte vie^ vous avez modifié vos propres croyances bien des fois. Il n'y a pas neuf ans que Henri VIII
exislail encore. Sons et' Ion (It'testable, Tlionias Crammer croyait lenneiuenl à ia présence léeile. Henri monrnl ; on rennt en question ce (jni avait été imposé par les bourreanx, et la présence réelle devint d'après Thomas Crammer, lui- même, une hérésie qui menait drcMt au bûcher. Marv Tudor est loi;ique au moins dans sa cruauté; elle s'en tient à la lettre, elle accomplit la loi catholique dans toute sa rii^ueur; point d'examen, conséquemmenl point de variations.
Crammer sourit tristement.
— Tu ne m'éparcjnes pas , nu)n fils, je t'aime mieux que tu ne m'aimes.
— Oh ! ne le croyez pas î s'écrie le jeune homme Je suis jaloux de votre ^^loirc, et le blâme (|ue vous ont attiré vos fautes m'a fait bien plus de mal (jue si je l'avais subi moimême. Tous les veux ('laient (railleins ou-
verts sur vous. Vos actes devenaient une fjineste autorité , je le savais trop bien.
L'archevêque qui jusqu'alors avait écoute Walter avec un vif sentiment de curiosité et d'humiliation amère, l'interiompit et lui reprocha d'être hostile à la réfoime.
— Je la veux équitable et plus modeste , dit Walter. Qu'a t elle donc produit de si nouveau? Tout son mérite est d'avoir fait de nos jours l'application vivante des idées du passé! Et pourquoi l'Angleterre s'enorgueillirait-elle de son œuvre? Elle est plus avancée , il est vrai , que l'Allemagne luthérienne; mais elle n'est qu'au niveau de la France calviniste, et dans cette France, j'ai connu un Espagnol , dont les idées étaient bien autrement sensées, autrement indépendantes et fécondes que celles des réformateurs triomphants.
— Nomme donc cet èlre qui lunib biii pabst' tous.
— C'est .Michel Ser\cl.
— Tu m'affliges, W aller. Michel Serval est un lépiouvé digne du dernier supplice.
— Toujours voire intolérance, proféra le jeune homme.
— Je ne puis te voii de sang-tVoid soutenir des doctrines abominables. H }f a deux ans, dis-moi, que Jean (Jalvin a. t'ait biùlei' a Genève ce fou enragé?
— J'ai étudié la religion de ce fou dans un de ses livres, devenu bien lare : De Christianismi restttutione ; puis je Tai entendu , lui. . .
— Fa au lieu de le cuinbatlre, lu las admiré; il esl vrai que ton âge a des enlrainemenls faciles : la nouveauté séduit comme une hardiesse généieuse.
— Mvlord, dit le jeune homme, j ai cher-
cbé la venté sincèrement, je l'ai cherchée avec ardeur, avec simphcité; je ne me suis jamais obstiné à garder une opinion que mon sens intime repoussait. Il m'importait peu qu'elle fût consacrée par de longues adorations. El, s'il faut vous le dire, je ne comprends guère que l'on veuille borner le génie de l'homme à la foi du christianisme.
— Ton Servet reconnaît pourtant que le christianisme est une religion révélée.
-— Toute conquête faite au profit de l'humanité est une révélation ; mais cette conquête en appelle d'autres.
— Le christianisme suffit à tous les besoins de la sas^esse et du cœur.
— Non, non, mylord. Eli quoi ! l'humanité aurait inutilement vécu quinze cents ans? Son plus grand effort d'intelligence et de raison serait d'effacer ce long espace et d'adop-
1er sans examen, comme la clernière limite de la sagesse el de la i,Mandeui-, une leligion créée pour une civilisation toute diflerenle. \u lieu de \«)ii' dans ces (jum/.c cents ans, une loite initiation à des destinées nouvelles, au lieu de marcher en avant comme TonL tait les élus du savoir , on s'arrêterait à jamais dans le passé. Tant de luttes énergicjues , tant de vies épuisées à la poursuite infatigable et sincère de la vérité, tant d'autres violemment ravies, seraient tout-à-coup annulées! Oli! cela n'est pas, cela ne peut pas être y La petite semence enfante des forts, le grain de blé produit à la longue de belles et liclies moissons, tout ce (jui tient à la nature va se perfectioiuiant ou se mulli- [)liant au moins, et la pensée religieuse tle l'iionnne seiail trappée crinnn()bilil(''.
- lu oublies i(^pli(|iia Tliomas (Irammer,