‹ Marie Tudor; La EsmeraldaChapitre 5 sur 88 · GILBERT, JANE · texte numérisé non relu

GILBERT, JANE

Il faut que je vous quitte aussi. Adieu, Jane. Dormez bien.

JANE

Vous ne rentrez pas ce soir avec moi, Gilbert?

GILBERT

Je ne puis. Vous savez, je vous Tai déjà dit, Jane, j'ai un travail à terminer à mon atelier cette nuit. Un manche de poignard à ciseler pour je ne sais quel lord Clanbrassil, que je n'ai jamais vu, et qui me Ta fait demander pour demain matin.

JANE

Alors, bonsoir, Gilbert. A demain.

GILBERT

Non, Jane, encore un instant. Ah! mon Dieu! que j'ai de peine à me séparer de vous, fût-ce pour quelques heures ! Qu'il est bien vrai que vous êtes ma vie et ma joie! Il faut pourtant que j'aille travailler. Nous sommes si pauvres! Je ne veux pas entrer, car je resterais ; et cependant je ne puis partir, homme faible que je suis! Tenez, asseyons-nous quelques minutes à la porte, sur ce banc. Il me semble qu'il me sera moins difficile de m'en aller que si j'entrais dans la maison, et surtout dans votre chambre. Donnezmoi votre main.

Il s'assied et lui (irend les deux mains dans les siennes, elle debout.

Jane, m'aimes-tu?

20 MARIE ÏUDOR.

JANE

Oh! je VOUS dois tout, Gilbert! je le sais, quoique vous me l'ayez caché longtemps. Toute petite, presque au berceau, j'ai été abandonnée par mes parents, vous m'avez prise. Depuis seize ans, votre bras a travaillé pour moi comme celui d'un père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux d'une mère. Qu'est-ce que je serais sans vous, mon Dieu! Tout ce que j'ai, vous me l'avez donné; tout ce que je suis, vous l'avez fait.

GILBERT

Jane, m'aimes-tu?

JANE

Quel dévouement que le vôtre, Gilbert! vous travaillez nuit et jour pour moi, vous vous brûlez les yeux, vous vous tuez. Tenez, voilà encore que vous passez la nuit aujourd'hui. Et jamais un reproche, jamais une dureté, jamais une colère. Vous si pauvre! jusqu'à mes petites coquetteries de femme, vous en avez pitié, vous les satisfaites. Gilbert, je ne songe à vous que les larmes aux yeux. Vous avez quelquefois manqué de pain, je n'ai jamais manqué de rubans.

GILBERT

Jane, m'aimes-tu?

JANE

Gilbert, je voudrais baiser vos pieds.

GILBERT

M'aimes-tu? m'aimes-tu? Oh ! tout cela ne me dit pas que tu m'aimes. C'est de ce mot-là que j'ai besoin, Jane! De la reconnaissance, toujours de la reconnaissance! Oh! je la foule aux pieds, la reconnaissance ! je veux de l'amour, ou rien. — Mourir! — Jane, depuis seize ans tu es ma fille, tu vas être ma femme maintenant. Je t'avais adoptée, je veux t'épouser. Dans huit jours, tu sais, tu me l'as promis. Tu as consenti. Tu es ma fiancée. Oh! tu m'aimais quand tu m'as

promis cela. 0 Jane! il y a eu un temps, te rappellestu? où tu me disais: je t'aime! en levant tes beaux yeux au ciel. C'est toujours comme cela que je te veux. Depuis plusieurs mois, il me semble que quelque chose est changé en toi, depuis trois semaines surtout que mon travail m'obïige à m'absenter quelquefois les nuits. 0 Jane ! je veux que tu m'aimes, moi. Je suis habitué à cela. Toi, si gaie auparavant, tu es toujours triste et préoccupée à présent, pas froide, pauvre enfant, tu fais ton possible pour ne pas Tètre ; mais je sens bien que les paroles d'amour ne te viennent plus bonnes et naturelles comme autrefois. Qu'astu? Est-ce que tu ne m'aimes plus? Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je suis un bon ouvrier, sans doute, sans doute, mais je voudrais être un voleur et un assassin, et être aimé de toi! — Janel si tu savais comme je t'aime!

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