‹ Marie Tudor; La EsmeraldaChapitre 6 sur 88 · JAKE · texte numérisé non relu

JAKE

Je le sais, Gilbert, et j'en pleure.

GILBERT

De joie, n'est-ce pas? Dis-moi que c'est de joie. Oh! j'ai besoin de le croire. Il n'y a que cela au monde, être aimé. Je ne suis qu'un pauvre cœur d'ouvrier, mais il faut que ma Jane m'aime. Que me parles-tu sans cesse de ce que j*ai fait pour toi? Un seul mot d'amour de toi, Jane, laisse toute la reconnaissance de mon côté. Je me damnerai et je commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras ma femme, n'est-ce pas, et tu m'aimes? Vois-tu, Jane, pour un regard de toi je donnerais mon travail et ma peine, pour un sourire ma vie, pour un baiser mon âme!

JANÈ.

Quel noble cœur vous avez, Gilbert !

GILBERT

Écoute, Jane! ris si tu veux, je suis fou, je suis jaloux! C'est comme cela. Ne l'offense pas. Depuis quelque temps, il me semble que je vois bien des jeunes seigneurs rôder

par ici. Sais-tu, Jane, que j'ai trente-quatre ans? Quel malheur pour un misérable ouvrier gauche et mal vêtu comme moi, qui n'est plus jeune, qui n'est pas beau, d'aimer une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui attire les beaux jeunes gentilshommes dorés et chamarrés comme une lumière attire les papillons! Oh! je souffre, va! Je ne t'ofiense jamais dans ma pensée, toi si honnête, toi si pure, toi dont le front n'a encore été touché que par mes lèvres! Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de plaisir à voir passer les cortèges et les cavalcades de la reine, et tous ces beaux habits de satin et de velours sous lesquels il y a si peu de cœurs et si peu d'âmes! Pardonne-moi! — Mon Dieu ! pourquoi donc vient-il par ici tant de jeunes gentilshommes? Pourquoi ne suis-je pas jeune, beau, noble et riche? Gilbert, l'ouvrier ciseleur, vpilà tout. Eux, c'est lord Chandos, lord Gérard Fitz-Gerard, le comte d'Arundel, le duc de Norfolk! Oh! que je les hais! Je passe ma vie à ciseler pour eux des poignées d'épée dont je leur voudrais mettre la lame dans le ventre.

JANE

Gilbert!...

GILBERT

Pardon, Jane. N'est-ce pas, l'amour rend bien méchant?

JANE

Non, bien bon. — Vous êtes bon, Gilbert.

GILBERT

Oh! que je t'aime! Tous les jours davantage. Je voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m'aime pas, tu en es bien la maîtresse. Je suis fou. Pardonne-moi tout ce que je t'ai dit. Il est tard. 11 faut que je te quitte. Adieu ! Mon Dieu! que c'est triste de te quitter! — Rentre chez toi. Est-ce que tu n'as pas ta clef?

Non. Depuis quelques jours je ne sais ce qu'elle est devenue.

GILBERT

Voici la mienne. — A demain matin. — Jane, n'oublie pas ceci. Encore aujourd'hui ton père ; dans huit jours ton mari.

Il la baiso au front et sort.

JANE, restée seule.

Mon mari! Oh! non, je ne commettrai pas ce crime. Pauvre Gilbert! il m'aime,celui-là, — et l'autre!... Pourvu que je n'aie pas préféré la vanité à l'amour! Malheureuse fille que je suis! dans la dépendance de qui suis-je maintenant? Oh ! je suis bien ingrate et bien coupable ! J'entends marcher. Rentrons vite.

Elle entre dans la maison.

24 MARIE ÏUDOR.

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