‹ Marie Tudor; La EsmeraldaChapitre 7 sur 88 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GILBERT; UN HOMME enveloppô d'un manteau et coiffé d'un bonnet jaune.

L'homme tient Gilbert par la main.

GILBERT

Oui, je te reconnais, tu es le mendiant juif qui rôde depuis quelques jours autour de cette maison. Mais que me veuxtu? Pourquoi m'as-tu pris la main et m'as-tu ramené ici?

C'est que ce que j'ai à vous dire, je ne puis vous le dire qu'ici.

GILBERT

Eh bien, qu'est-ce donc? Parle. Hâte-toi.

l'homme.

Écoutez, jeune homme. — Il y a seize ans, dans la même nuit où lord Talbot, comte de Waterford, fut décapité aux flambeaux pour fait de papisme et de rébellion, ses partisans furent taillés en pièces dans Londres même par les soldats du roi Henri VIII. On s'arquebusa toute la nuit dans les rues. Cette nuit-là, un tout jeune ouvrier, beaucoup plus occupé de sa besogne que de la guerre, travaillait dans son échoppe. La première échoppe à l'entrée du pont de Londres. Une porte basse à droite. Il y a des restes d'ancienne peinture rouge sur le mur. Il pouvait être deux heures du matin. On se battait par là. Les balles traversaient la Tamise en sifflant. Tout à coup on frappa à la porte de l'échoppe, à travers laquelle la lampe de l'ouvrier jetait quelque lueur. L'artisan ouvrit. Un homme qu'il ne connaissait pas entra. Cet homme portait dans ses bras un

enfant au maillot fort effraj'é et qui pleurait. L'homme déposa l'enfant sur la table et dit: Voici une créature qui n'a plus ni père ni mère. Puis il sortit lentement et referma la porte sur lui. Gilbert, l'ouvrier, n'avait lui-même ni père ni mère L'ouvrier accepta l'enfant, l'orphelin adopta l'orpheline. Il la prit, il la veilla, il la vêtit, il la nourrit, il la garda, il l'éleva, il l'aima. Il se donna tout entier à cette pauvre petite créature que la guerre civile jetait dans son échoppe. Il oublia tout pour elle, sa jeunesse, ses amourettes, son plaisir, il fit de cette enfant l'objet unique de son travail, de ses affections, de sa vie, et voilà seize ans que cela dure. Gilbert, l'ouvrier, c'était vous : l'enfant...

GILBERT

C'était Jane. — Tout est vrai dans ce que tu dis ; mais où veux-tu en venir?

l'homme.

J'ai oublié de dire qu'aux langes de l'enfant il y avait un papier attaché avec une épingle sur lequel on avait écrit ceci : Ayez pitié de Jane.

GILBERT

C'était écrit avec du sang. J'ai conservé ce papier. Je le porte toujours sur moi. Mais tu me mets à la torture. Où veux-tu en venir, dis?

l'homme.

A ceci. — Vous voyez que je connais vos affaires. Gilbert, veillez sur votre maison cette nuit.

GILBERT

Que veux-tu dire?

l'homjie.

Plus un mot. N'allez pas à votre travail. Restez dans les environs de cette maison. Veillez. Je ne suis ni votre ami ni votre ennemi, mais c'est un avis que je vous donne.

Maintenant, pour ne pas vous nuire à vous-même, laissezmoi. Allez-vous-en de ce côté, et venez si vous m'entendez appeler main-forte.

GILBERT

Qu'est-ce que cela signifie?

Il sort à pas lents.

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