M A R I K- A N TOI X K TT K
sorte que si l’on s ('tait tout de suite adressé au bureau le comte aurait pu être arrêté, ayant demeuré à Londres encore longtemps après offrant des diamants à vendre.
Le comte de Valois disait que les diamants qu'il possédait étaient la propriété dr sa femme , qui en avait pour une valeur considérable , et ipti provenaient d’une pièce d'estomac dont elle ne faisait point usage.
La seconde fois qu’il vint à Londres, il m’apporta un collier de diamants qu’il voulait vendre et que je lui renvoyai; l'immense valeur de res diamants et la perte considérable qu’il essuyait en les vendant en échange d’autres bijoux qu’il convertissait ensuite en argent m’avait pleinement convaincu qu’il ne pouvait les avoir acquis que criminellement.
I (1 décembre 1785.
Sii/né Natiiamki. Jkfferyes, Joaillier, Piccadilly. »
DKCI.AR.VTION UE JEFFKItYES , JOAILLIER ’.
u Le comte de Valois a acheté chez moi les articles ci-dessous :
12 mai 1785.
Lit. »t. Srhell. Dm.
I n nu'iid d’épée en acier G Mi G
l ue paire de rosetlcs de souliers en acier. 2 12 G
Une ceinture d’acier avec ses ornements. . 6 6
l'ne paire de bracelets or et acier. . . . . 18 7 G
Total 3i 2 G
* Pièces justificatives pour M. te cardinul de Rohan, accusé.
J’ai acheté de M. le comte de Valois les articles ci-dessous :
* Li». aterL
28 mai 1785. . . . Un nœud de perles 23
27 août 1785. . . . l’n paquet de perles 10
31 août 1785. . . . Un autre paquet de perles. . . -45
2 septembre 1785. Deux autres paquets de perles. 8(i
La vie que menait M. de Lamotte à Londres, toutes ces allées et venues chez les joailliers, ces diamants dont il regorgeait, ces perles dont il était couvert, cet argent qu’il ne savait plus comment dépenser, avaient excité l’étonnement de quelques personnes qui vivaient dans son intimité, et entre autres d'un nommé Mac Dermott, prêtre irlandais , qui avait connu autrefois h' père et la mère de M. de Lamotte, et qui se trouvait en même temps que lui à Londres. Il attribua cette fortune considérable au jeu, mais Lamotte lui répondit : « Loin de jouer, je n’aime pas même le jeu; mais puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi , je vous dirai naïvement ce qui nous a procuré l’aisance dont nous jouissons. J’ai épousé madame de Lamotte avec ses 800 livres de pension seulement, contre l’avis de ma famille, vu que je n’avais rien et elle à peu près autant, ce qui faisait craindre à ma mère que nous ne lui devinssions à charge. Nous vînmes à Paris, où Madame et madame la comtesse d’Artois eurent la bonté de s’intéresser à nous auprès des
M A JUK-ANTOINKTTF
ministres; n’ayant obtenu que de très-petits secours, on nous conseilla d'essayer de réclamer les bontés de la Reine. Ma femme se détermina à présenter un placet à Sa Majesté, mais l’appareil de Sa Majesté et la hardiesse de l’action ont manqué lui coûter la vie : elle tomba évanouie aux pieds de la Reine, qui ordonna qu’on en eût soin et qu’on la portât chez une dame de la cour. Après cet accident, la Reine a eu la bonté de la voir, de s’intéresser à son sort, en l’engageant à lui demander les grâces qu’elle pouvait lui accorder; ma femme m’ayant fait part de cette bouté de la Reine, et me témoignant sa répugnance à tirer de cette faveur les avantages qui en résulteraient, je lui dis que n’ayant point de pain et point d’autres ressources, il fallait bien s’y résoudre , et que je me chargerais de la suite et des stipulations à faire. Voilà la source du bien-être et des bijoux dont vous me voyez en possession. La Reine comble ma femme de bontés et de présents, elle l’honore de ses ordres et commandements même auprès de M. le cardinal de Rohan; il y a peu de temps que S. M. lui a donné une paire de pendants d’oreilles superbe, n’ayant pas trouvé à son goût ceux (pie ma femme portait alors, quoiqu’ils fussent de diamants et dont je veux me défaire, et d’une bague en brillants qu’on évalue à 1 ,200 gainées. »
Avant de quitter Londres, M. de Lamotte s’occupait de réaliser son avoir; un jour qu’il diuait
avec Mac Dercnott, la conversation tomba sur la différence du change entre la France et l’Angleterre, qui était très-désavantageuse pour les Français. Lamotte se plaignait d’avoir payé fort cher le crédit que Perregaux, son banquier, lui avait fourni sur Londres, crédit qui lui devenait actuellement inutile, puisqu’il avait plus d’argent qu’il n’en pouvait dépenser. Mac Dermott lui conseilla de convertir ses fonds en lettres de change sur Paris. Lamotte avait alors entre les mains une traite de 3,200 livres sterling qui allait échoir. Le jour de l’échéance , un banquier lui en compta le montant, et Mac Dermott l’ayant conduit chez un nommé Mottcux, négociant, il convertit cet argent et d’autre qu’il avait apporté en deux lettres de crédit sur le banquier Perregaux 1 .
Le 2 juin, M. de Lamotte était de retour à Paris, et lç 3 il se rendait chez le banquier Perregaux , à qui il présentait, ses lettres de crédit, formant à elles deux un total de 122,890 livres, qu’il touchait de la manière suivante : 1° un mandat de 100,000 francs sur la caisse d’escompte; 2* 21,007 livres 10 sous eu billets de la caisse d’escompte et en espèces; le surplus était retenu pour frais de commission*.
1 Information : Déposition «le Pierre-Harlhélemy Mac Derînott, âgé de cinquante-six ans, capucin, et aumônier de l'ambassade du Roi à Londres, rue du Tournon.
1 Information : Dé|>ositiou de Jean-Frédéric Perregaux; âgé de quarante et un ans, banquier, rue du Sentier.
M A R I F- A NTOINETTF.
Une fois en possession de cette somme, le luxe des époux Lamotte ne connut plus de bornes; ils achètent des meubles chez Iléricourt, Fournier et Gervais, tapissiers au faubourg Saint- Antoine ; des marbres chez Adam, marbrier, rue Popincourt, et chez Chevalier, stucatcur, sur le boulevard , et des cristaux chez Sikes, place du Palais-Royal Ils achètent deux pots à huile à un juif et lui donnent un diamant en payement, et enfin ils ont dans leur salon un oiseau automate qui vole tout seul et qui a coûté 1 ,500 livres *.
Ce n’est pas tout encore : la maison qu’ils ont achetée à Bar-sur- Aube , et qui est le produit de la première escroquerie commise au préjudice du cardinal, n’est pas encore meublée. Lamotte achète pour plus de 50,000 francs de meubles, et les y envoie avec un tapissier de Paris qui doit décorer la propriété et la rendre digne de gens aussi opulents 5 .
Ce fut assurément la plus belle période de la vie de madame de Lamotte. Jeune, riche et belle, elle voyait tous scs désirs satisfaits, et vivait enfin dans ce luxe qu’elle avait appelé si longtemps de tous ses vœux. Mais cette richesse, ces diamants, cet or, produit d’un vol , il fallait les dissimuler au cardinal, et ce n’était pas fort difficile; outre que M. de Ro-
* Confrontation du cardinal avec le père J.oth.
5 Mémoire pour le cardinal de Rohan, accusé.
5 Information : Déposition de Louis Texier, âgé de trentequatre ans, tapissier, rue Saint-Louis.
ET LE PROCÈS Dü COLLIER. 9»
han quittait souvent Paris pour se rendre à Saverne , il ne venait pas fréquemment chez madame de Lamotte. Pendant tout le temps qu’ont duré leurs relations , il ne se rendit pas rue Neuve-Saint-Gilles plus de quatre ou cinq fois ' ; et lorsqu’il s'y présenta, à l’époque où ce ménage de fripons nageait dans les diamants, on le recevait dans une chambre haute qui tenait le milieu entre la mansarde et le grenier, et dont le mobilier indiquait une fortune médiocre.
Le mois d’août, terme du premier payement, approchait avec rapidité- , et madame de Lainotte dut songer à compliquer un peu la situation pour tâcher de se tirer d’affaire.
Elle dicta au faussaire Rétaux une lettre que la Reine était censée avoir écrite et l’adressa au cardinal. Au reçu de la petite épître sur papier à vignettes bleues, M. de Rohan fit immédiatement appeler Bôhmer et Bassenge, et leur dit que Marie- Antoinette lui avait écrit qu’cllc trouvait le collier trop cher et qu'elle voulait le leur rendre, à moins qu’ils ne consentissent à un rabais que lui, cardinal, estimait devoir être de 200,000 livres.
11 ajouta qu’au lieu des 400, 000 livres qu’ils devaient toucher le 1" août ils toucheraient 700, 000 livres. Les joailliers n’acceptèrent pas d’abord cette diminution inattendue sur un objet vendu et livré ; ils représentèrent que cela nuirait à leurs affaires et
1 Confrontation du cardinal avec les témoins.
MARIE-ANTOINETTE
aux engagements qu'ils avaient pris ; mais M. de Rohan leur ayant dit que ce rabais n’était que conditionnel, et que si les experts estimaient le collier au-dessus de 1,400,000 livres, ils seraient payés au taux de l'estimation, ils consentirent. Au moment où les deux associés prenaient congé de lui, le cardinal leur recommanda de nouveau de faire leurs remcrcîments à la Reine de vive voix ou par écrit; il fit même écrire par Bassenge une lettre où les sentiments de gratitude des joailliers envers Marie- Antoinette se trouvaient consignés; mais, peu content de la rédaction de cette épître, il lui en dicta une autre conçue en ces termes : u Madame , nous
sommes au comble du bonheur d’oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de noire soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des reines 1 . »
Les joailliers ne furent pas les seuls que le cardinal entretint du rabais que Marie-Antoinette était censée avoir demandé. 11 en parla également à Baudai’d de Saint-James, à qui précédemment il avait fait confidence de la vente du collier, et lui dit avoir vu entre les mains de la Reine la somme de 700,000
* Information : Déposition «le Rassenge.
francs quelle destinait au payement du 1" août; qu’elle-mème avait voulu les lui donner pour les remettre à Bôhmer, mais qu’il avait refusé et qu'il s’en repentait, car il craignait que la Reine n’en fit pas l’usage auquel ils étaient destinés
Quel que soit le récit du financier Saint-James, il est difficile de l’admettre eu entier; la disgrâce du cardinal était assez publique pour qu’on ajoutât foi à un récit de cette nature, et M. de Rohan n’était pas assez impudent pour mentir de la sorte. La mémoire de Raudard le servait mal lors de ses dépositions ; le cardinal s’était sans doute borné à lui dire qu’on lui avait dit avoir va et non pas qu’l/ avait vu entre les mains de la Reine une somme de 700,000 francs, et la meilleure preuve que l’on puisse en donner, c’est qu’il ne tient pas du tout ce langage aux joailliers, et qu’il se borne à leur transmettre sans commentaires les phrases de la lettre écrite par Rétaux de Villette.
Cependant le 12 juillet, Bôhmer remettait luimême à la Reine la lettre de remercîments que lui avait dictée le cardinal ; on sait la réponse que Marie-Antoinette lui fit tenir par une de ses femmes de chambre : « Je n’y comprends rien. »
Ces mots plongèrent le joaillier dans une stupéfaction profonde; il chargea son associé d’aller les répéter au cardinal. M. de Rohan blâma vivement
* Information : Déposition de Saint-James.
101 MARIE-ANTOINETTE
Bôhmer de n’avoir pas fait à l'instant même de démarches pour éclaircir tout cela, ajouta qu'il fallait retourner immédiatement à Versailles, tâcher de voir la Reine et obtenir quelques explications ’.
On a vu dans le premier chapitre que Bôhmer tenta en vain de voir la Reine et fut obligé de renoncer à son projet. Quelques jours après, une lettre de M. de Breteuil le manda à Versailles; avant de s’y rendre il alla consulter le cardinal, qui lui dit de se souvenir des ordres que lui avait transmis Marie- Antoinette , et de garder vis-à-vis du ministre le secret de la vente du collier.
Le joaillier fut introduit chez M. de Breteuil, qui lui demanda ce que signifiait la lettre qu’il avait remise à la Reine. Bôhmer, suivant religieusement les instructions qu’il avait reçues , répondit qu’il s’agissait de quelques bijoux qu’il désirait vendre à Sa Majesté, et se retira s .
Malgré tout ce qu’il y avait d’étrange dans ce qui se passait , la confiance du cardinal n’était pas ébranlée, lorsque tout à coup, le 31 juillet, une lettre signée Marie-Antoinette et écrite par Rétaux de Vil— lette lui fut remise par madame de Lamotte. On lui marquait que les 700,000 livres promises pour le lendemain ne pourraient être payées avant le 1" octobre*. Ce retard consterna M. de Rohan, mais
1 Information : Déposition de Bassenge.
1 Information : Déposition de Bassenge.
* Information : Déposition de Basscnge.
combien plus grand encore fut son abattement quand le hasard lui ayant mis sous les yeux de la vraie écriture de la Reine, il reconnut qu’il était trompé 1 !
Au lieu de se confier à quelqu’un des membres de sa famille qui eût pu lui donner un bon conseil , le cardinal préféra tout raconter à Cagliostro et lui montrer le marché revêtu de la prétendue signature de Marie- Antoinette ; celui-ci n’eut pas de peine à lui faire comprendre que la Reine ne signait pas de la sorte et qu’il était la dupe d’une friponnerie. « Vous n’avez, ajouta-t-il, d’autre parti à prendre que d’aller vous jeter aux pieds du Roi et de lui dire tout ce qui s’est passé *. »
Le cardinal *Tefusa et se rendit chez madame de Lamotte. Cette femme artificieuse parvint par scs discours à faire rentrer un peu d’espoir dans l’esprit de sa malheureuse dupe, et M. de Rohan ne tarda pas à lui rendre entièrement sa confiance lorsqu’il la vit lui remettre 30,000 francs que la Reine lui avait données, prétendait-elle, afin de payer aux joailliers les intérêts du retard qu’elle leur faisait éprouver.
Ce trait fit rentrer le calme dans l’âme troublée du cardinal, qui ne put prendre pour une voleuse une femme qui lui remettait 30,000 livres.
Il lui était impossible de deviner que madame de Lamotte s’était procuré cette somme en mettant en
' Interrogatoire du cardinal.
* Interrogatoire de Cagliostro.
MARIE- ANTOINETTE
gage ses diamants chez son notaire, qui lui avait prêté dessus 35, (XK) livres
A cette époque, M. de Lamotte se trouvait à Bar-sur-Aube , où il s’occupait de faire placer dans sa maison les meubles qu’il avait achetés exprès à Paris, et ceux de son appartement de la rue Neuve- Saint-Gilles qu’il y avait envoyés également *. Il se préparait dans sa ville natale une charmante retraite où sa femme devait bientôt le rejoindre. Plein de ces pensées, vivant dans le luxe, ce digne gentilhomme passait joyeusement la vie, lorsqu'il fut surpris par l’arrivée inattendue de Rétaux de Viliette qui venait le chercher en toute hâte de la part de madame de Lamotte , et le ramenait à Paris le 2 ou le 3 du mois d’août a .
La position devenait fort difficile, et la descendante des Valois comprenait que le moment était arrivé où son vol audacieux allait être découvert; elle voulut sans doute tenir conseil avec son mari avant l’explosion et l’avoir auprès d’elle en cas de danger. Le jour même du retour de M. de Lamotte, le père Loth vint prier Bassenge de se rendre rue Neuvc-Saint-Gillcs *. Le joaillier passa d’abord chez le cardinal , dont l inquiétude reparaissait plus
1 Information : Déposition de Jean-Baptiste Mainguet, âgé de trente-quatre ans, notaire, place de Grève.
1 Information : Déposition du père I.otli.
* Interrogatoire de Rétaux de Viliette.
* Information : Déposition du père Loth.
vive que jamais. Le silence que gardait la Heine au sujet du collier le surprenait étrangement; il voulait lui écrire pour lui représenter les malheurs qui pouvaient survenir si elle continuait à ne pas satisfaire les engagements qu elle avait pris. Basseuge laissa M. de Rohan en*proie à une perplexité qu’il partageait également, et courut chez madame de Lamotte. Il la trouva seule dans son appartement. Il n’y avait plus d’autre meuble qu’un lit et qu’un canapé ; tout annonçait un départ prochain. Après quelques mots indifférents , Bassenge crut rêver quand il entendit madame de Lamotte lui dire d’une voix ferme :
« Vous êtes trompé, l’écrit qui contient les, conditions du marché est revêtu d ' approuvé et d’une signature fausse. On a contrefait l’écriture de la Reine ; du reste , le cardinal est très-riche , vous devez vous en teuir à lui et insister pour qu'il prenne des engagements personnels avec vous 1 . »
Le joaillier, étourdi du coup qu’il venait de recevoir et ne sachant plus où donner de la tête, se hâta d’aller consulter son associé, et, d’un commun accord, ils résolurent de s’adresser au cardinal.
Bassenge, admis auprès de lui, exposa d’abord ses inquiétudes et celles de Bôhmer ; puis il lui demanda s’il était bien sûr de la personne qui lui avait servi d’intermédiaire dans la négociation du collier.
‘ Information : Déposition de Bassenge. — Confrontation* de Bohmer et de Bassenge avec la daine de Lainotlc.
M A BIF.- ANTOINETTE
M. de Rohan hésita quelque temps avant de répondre , puis il s’écria : « Si je vous disais que j’ai traité directement, seriez-vous tranquille? Eh bien, je vous affirme que j’ai traité directement, et je vous l’assure en levant le bras en signe d’affirmation; allez-vous-en rassurer votre associé *. »
Dans quel but le cardinal proférait-il des paroles évidemment fausses, et prétendait-il avoir traité avec la Reine quand il avait dans les mains la correspondance qui prouvait qu’il n'avait été que l’intermédiaire?
C’est que M. de Rohan était sûr désormais qu’il était trompé, qu’il prévoyait le scandale immense si une pareille friponnerie était connue dans le public, que le ridicule et la honte seraient pour lui, et pour éviter tout cela , pour empêcher les joailliers d’ébruiter l’affaire, il affirmait avoir traité directement avec la Reine, et s’engageait ainsi à payer intégralement des engagements dont il était solidaire.
C’est sur quoi madame de Lamotte avait compté, et c’était là son dernier espoir; cependant elle voulut encore compromettre davantage le cardinal et le mettre dans l’impossibilité de faire ou de dire quoi que ce soit contre elle.
Le 4 août, elle se rend chez M. de Rohan* et se présente à lui tout éplorée; elle lui dit qu'elle est
1 Confrontations de Hasscngc et de Hdhiner avec la dame de Lamotte.
1 Interrogatoires du cardinal et de la dame de Lamotte.
victime de la haine des courtisans de Versailles, quelle est obligée de fuir pour éviter leurs coups, mais qu’avant de partir elle désire passer quelques jours dans un asile sur, pour pouvoir déjouer les projets de ses ennemis jaloux de sa faveur auprès de la Reine.
Le cardinal la reçoit, et elle passe deux jours, elle , sou mari et sa femme de chambre, dans l'hôtel de Strasbourg
lie G août, Rétaux de Villette quittait précipitamment Paris; il emportait 4,000 livres en billets de caisse, présent de madame de Lamottc, qui lui avait dit : « Mes affaires s’embrouillent, je vais me retirer avec mon mari à Bar-sur-Aube ; allez en Italie, votre absence ne sera pas longue, je vous rappellerai sous peu près de moi s ; » et Rétaux, toujours docile, s’était hâté de fuir.
Le même jour, M. de Lamotte était dans la cour de sa maison occupé à faire èmballer ses derniers meubles , lorsque Bassenge entra ; il s’informa de la santé de madame de Lamotte, il lui fut répondu qu elle était depuis trois jours à Versailles, où elle sollicitait pour le cardinal. Lamotte ajouta que, revenu depuis trois jours seulement de Bar-sur-Aube ,
* Interrogatoires du cardinal et de Rétaux de Villette. — Récolement de Quidor à Rétaux.
1 Information : Déposition d’Eticnne-François Quidor, âgé de trente-sept ans, conseiller du Roi, inspecteur de police, rue des Moineaux.
M A R 1 E- A IN TO I K ETTK
il avait appris l’histoire du collier, et par une raillerie charmante il conseilla au malheureux joaillier, dont il avait les dépouilles , tle répondre à la Heine, si elle lui demandait ce que signifiait la lettre de remercîment qu’il lui avait adressée, que le collier était toujours à sa disposition , et que c’était en vue de le lui offrir de nouveau qu’ils lui avaient remis la lettre en question 1 .
Après avoir présidé quelque temps encore à l’emballage de ses meubles, M. de Lamotte, accompagné du père Loth, se rendit chez le notaire Mainguet, lui remit six billets de fermes de 5,000 livres chacun, en échange desquels le notaire lui rendait l’écrin que sa femme avait engagé quelques jours auparavant 1 , écrin que l’orfévre Hegnier avait estimé à 100,000 livres *.
Ces petites affaires une fois terminées, le inari rejoignit sa femme , et les deux époux se hâtèrent de partir pour Bar.
Il n’était que temps, car le 0 tout se découvrait; Bohmer donnait par écrit à la Heine le récit de toute cette négociation 4 , et le 15 d’aortt le cardinal de Hohan était arrêté en habits pontificaux, au milieu du palais de Versailles.
Madame de Lainotte revenait d’une fête que don-
* Information : Déposition do Bassengo.
1 Information : Déposition du père I.otb.
1 Confrontations du père I.oth avec la dame de Lamotte.
* Information : Déposition de Basscnge.
nait M. lo duc Penthièvre à Châteauvillain 1 lorsqu’elle apprit l’arrestation du cardinal.
Elle était à peine rentrée chez elle que des exempts lui signifiaient l'ordre du Roi, qui enjoignait de la conduire à la Bastille, où elle arrivait le 18.
Quant à son mari, que la lettre de cachet avait épargné, nous ne savons en vérité pourquoi, il se hâtait de profiter de cette distraction de l’autorité pour mettre la mer entre lui et la prison qu’il avait si bien méritée, et se rendait à Londres, où il reprenait chez le joaillier Cray un collier d’un seul rang et une paire de girandoles, derniers débris du grand collier de Bfthmer qu’il avait laissés à monter à son premier voyage, et valant à peu près 2 ou 3,000 livres sterling*.
L'instruction était terminée, quand un nommé Bette d Etienville, détenu pour dettes dans les prisons du Châtelet, écrivit au procureur général pour
* Le titre «le duc de Chàteauvillaiu fut porté par l’un des fils du duc de Penthièvre, qui mourut encore enfant. Voyez son portrait au Musée de Versailles, n* 390(i (ancien 3813).
5 Déposition et récolement de Victor Laisus, A(;é de vingtsix ans, ci-devant domestique du comte de l.amottc, et actuellement chez Constant, agent de change, boulevard Poissonnière.
lia
MARIE- ANTOINETTE
lui annoncer qu’il avait des révélations à faire, et nécessita de la sorte une nouvelle information.
.lcan-Cdiarles-Vincent de Bette d’F.tienvilIe, bourgeois de Saint-Omer, vivant noblement et de ses biens, ainsi qu’il le prétendait lui-même ', était un aventurier de la pire espèce; il ne s’appelait que Bette tout court , et c’était par pur caprice qu’il avail ajouté à son nom patronymique le nom fantastique de d'Etienvitle ; il n’était pas bourqeois de Saint-Omer, mais tout simplement élève en chirurgie à Lille; enfin il ne vivait ni noblement ni de ses biens, puisque son père était ouvrier, tireur de pierres blancbes et de moellons; quant à lui, il avait épousé à Lille, malgré sa famille, une vieille demoiselle de soixante ans, dont il avait dilapidé en fort peu de temps tout l’avoir, puis il l’avait abandonnée pour venir à Paris solliciter le privilège des almanachs chantants*.
Telle était la moralité, tels étaient les antécédents de cet individu, qui fit par-devant les magistrats instructeurs la déclaration suivante, dont voici la substance :
Vers le 8 du mois de février 1785, Bette fit connaissance au café de Valois d’un sieur Augeard, qui se prétendait intendant d’une dame de Courville.
1 Mémoire pour Jean-Charles Vincent *<le Belle d’Etienville, bourgeois de Saint-Omer en Artois; par M' Meslier, avocat.
1 Mémoire pour les sieurs Vaueher, horloger, et laïque, bijoutier; par M* Duvevrier, avocat.
Cet Augeard lui proposa de se mêler d’u» mariage; il s’agissait d’une dame de qualité qui avait eu autrefois un enfant d’uu très-grand seigneur, et qui désirait donner un état à cet enfant. La dame voulait un bon gentilhomme titré : Bette refusa d’abord de se mêler de cette affaire, mais l’intendant lui ayant promis de nombreux avantages, il accepta et se mit eu quête d’un mari. Il s’adressa d’abord au comte Xavier de Vinesacq, capitaine d’infanterie et chevalier de Saint-Louis, à qui il vendait habituellement de l’eau de Cologne; mais celui-ci, se défiant de la moralité de l’intermédiaire, refusa absolument 1 .
Le lundi saint de la même année , un certain baron de Fages, garde du corps de Monsieur, vint trouver Bette et se proposa pour le mariage en question; il ajouta qu il était bon gentilhomme, et que ses titres avaient été déposés par lui chez l'abbé Mulot, grand prieur de Saint-Victor.
D’Eticnvillle se rendit chez cet abbé, y prit les titres, les remit à Augeard pour qu’ils passassent sous les yeux de la dame de qualité ; celle-ci en fut satisfaite, et fit répondre quelques jours après qu’elle acceptait le barou de Fages pour futur mari et que l’union aurait lieu après la Quasimodo.
Lorsque cette époque fut arrivée , Augeard dit à
* Information : Déposition de Joseph -Xavier, comte de Vinesacq, Agé de trente-cinq ans, capitaine d’ infanterie, chevalier de Saint-Louis, demeurant chez le maréchal de Mailly, rue de l’Université.