‹ MarieAntoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 21 sur 48 · LETTRE DE LA REINE AU CARDINAL · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA REINE AU CARDINAL

18 août 1784.

Je t’écris à la bâte pour te prévenir qu’il m’est impossible de te recevoir ce soir; je suis plus instruite que je ne voudrais, et quoique furieuse de

* Mémoires de la comtesse de Valois, t. I, p. 314 et suiv.

MARIE-ANTOINETTE

la scène que je viens d’avoir avec la P[olignacj , je veux cacher mon ressentiment et porter la dissimulation au dernier période; je sais que la colère n’est bonne àrieu, c’est pourquoi je prends le parti qui convient, quoique contraire à mon inclination...

Ne pars demain qu’à une heure, et ne manque pas de te promener ce soir dans l’allée de T [rianon] . ..

. . . Compte sur mon attachement, et sois persuadé que je saurai traiter comme je le dois des ingrats qui sont devenus tes ennemis...

De la discrétion surtout, je compte sur la comtesse comme sur moi-même »

Il est naturellement question dans cette coiTespoudance du collier. La lettre qui porte le n° 28 est adressée parla Reine au cardinal.

Elle commence ainsi : « Si je n’avais pas voulu mettre du mystère dans l'emplette du bijou, je ne vous aurais certainement pas employé pour me le procurer. »

Dans le numéro suivant, la Reine envoie au cardinal le papier contenant les approuvé et sa signature, et elle ajoute : « La comtesse te remettra l’écrit et t’expliquera le motif de la tournure que j’ai prise; comme je suis censée ignorer la confidence que tu lui as laite ainsi que la marque de confiance que tu lui donneras en lui faisant voir nos arrangements particuliers , c’est une raison plus que

1 Mémoires de la comtesse de Valois, t. I, p. 332.

ET I.E PROCES Dü COLLIER.

suffisante pour lever toutes les difficultés; tu garderas cet écrit et ne le remettras qu’à moi. »

Enfin le n° 32, qui termine cette indigne correspondance, est daté du 12 février 1785.

Le lecteur nous pardonnera d’avoir insisté sur ces lettres et de l’avoir conduit dans ce dédale d infamie ; il nous a paru .bon de montrer à quel point d’animosité en sont arrivés quelques adversaires passionnés de Marie- Antoinette.

De telles turpitudes ne se discutent pas ; on doit se borner à les faire voir. C’est à la conscience publique à en faire justice.

S’il faut s’en rapporter à certains écrits de l’époque, madame de Lamotte vécut à Londres dans l’intimité de M. de Colonne 1 ; « Depuis longtemps,

* « Je m’aperçus bientôt que les liaisons de M. de Calonne avec le rejeton du sang des Valois étaient de la nature la

plus intime Une rupture éclatante eut lieu tout à coup

entre les deux réfugiés.... Je dirai en peu de mots qu’étant à jouer ensemble au piquet, l’ex-ministre s’écria sur un coup décisif : u Madame, vous êtes marquée. » F.e ton dont il prononça ces paroles, la manière dont il appuya sur le dernier mot, annonçaient assez l’intention d'une allusion maligne. La comtesse la seutit, elle en fut indignée au dernier point, et à l’instant une foule d’injures plus énergiques les unes que les autres sortirent de sa bouche. L’ex-ministre y répondit avec un feu à peu près égal. La comtesse, hors d’ellemême, renverse la table qui la séparait de M. de Calonne; elle fond sur lui , et ses belles mains qui j usqu’alors n’avaient fait que flatter la figure hétéroclite de son vieil amant, s’y font sentir d’une tout autre manière, et y forment une cin-

MARIE-ANTOINETTE

dit M. de Lamotte les liaisons de madame de Lamotte et sa manière de vivre m’avaient éloigné d’elle. Je regrettais avec raison, et comme elle en convient elle-même, d’avoir contracté, en l’épousant contre le gré de ma famille, une alliance qui m’avait abreuvé de chagrins et qui était la source de mes malheurs. Dans le récit qu elle a fait depuis son arrestation à Bar-sur-Aube jusqu’à son évasion de la Salpêtrière, on a dû s’apercevoir de ce qu elle nomme vivacité, impatiences, et que je qualifie, moi, de violence (le caractère. Plusieurs fois, pendant le temps que j’ai passé avec elle, elle a tenté de se détruire, et cela pour des bagatelles, pour des contrariétés fort minimes ; deux fois je l'ai retenue par ses vêtements lorsqu'elle s’élancait par la croisée; une autre fois elle saisit un pistolet dans mon secrétaire , et sans un livre que je tenais heureusement et que je lançai contre l’arme et la main qui la dirigeait vers son oreille , je l’aurais vue tomber à mes pieds

Lorsqu’elle vint me rejoindre à Londres, j’évitais toutes les occasions de lui donner la moindre contrariété. Je m’aperçus aisément que les grands malheurs qu’elle venait d’essuyer avaient encore aigri son caractère, et qu’il fallait user de ménagements et de précautions pour la conserver. Malgré toutes

preinte des plus désagréables. » Julie philosophe , oU le lion patriote, t. Il, p. 17.

1 Mémoires du comte de Lamotte , etc., p. 83 et suiv.

ma patience , je ne pus cependant m’empêcher de lui dire un jour que son entêtement et ses violences étaient la cause de tous nos malheurs. Je n’eus pas plus tôt prononcé ces mots qu elle sauta sur un poignard qui se trouva par hasard sous sa inaiu , et , malgré ma promptitude à voler à sou secours, ainsi que les personnes qui se trouvaient dans l'appartement, nous ne pûmes empêcher qu’elle ne se frappât au-dessous du seiu, et nous la vimes tomber à la rcnvei'sc. lies prompts secours qui lui furent administrés lui sauvèrent la vie. »

Cet aveu de M. de Fiamotte sur le caractère violent de madame de Fiamotte et sur ses liaisoits et sa manière île vivre est précieux pour nous, en ce qu’il prouve bien qu’il était édifié sur les relations de sa femme avec Rétaux ; et si la scène curieuse racontée par Julie i>ltil<>sc>i>lie n’est pas vraie, au moins, d’après les paroles de M. de Lamotte lui-même , ne manque-t-elle pas tout à fait de vraisemblance.

Quoi qu’il en soit de la vie que mena madame de Iiamottc en Angleterre, sa fin fut misérable.

On a prétendu que pendant une orgie ses compagnons de déhanche l'avaient jetée d’un second étage sur le pavé '.

M. de Fiamotte raconte, d’une façon plus hono-

1 Mémoires Je fabbé Georyel, t. II.

MARIE- ANTOINETTE

rahle pour sa femme, sa mort tragique, qu’il apprit à Paris , où il se trouvait alors 1 .

« Ce fiit dans le même temps (1791) que j’appris la catastrophe arrivée à madame de Lamotte. Les agents du duc d’Orléans, trouvant dans la résolution qu’elle avait prise de ne point quitter l’Angleterre des obstacles au succès de leur mission, imaginèrent de la faire arrêter, se persuadant que lorsqu'ils l’auraient en leur pouvoir ils parviendraient, par leurs promesses et l’expectative d’une vengeance éclatante, à la conduire à Paris. Parmi ces infâmes agents , il s’en trouva un qui se rendit chez le juge de paix et fit serment sur 1 Evangile que madame de Lamotte lui devait cent guinées. On lui délivra de suite l’ordre nécessaire pour la faire arrêter. Munis de cette pièce, ils se présentèrent chez elle et lui signifièrent de les suivre. Elle ne connaissait même pas le nom de l’effronté qui avait juré la dette; d'ailleurs, quand la dette eût été réelle, personne n’avait le droit d’arrêter une femme en puissance de mari; madame de Lamotte connaissait assez les lois du pays pour ne pas ignorer cette circonstance; mais il fallait donner des preuves qu’elle (■tait mariée, et elle ne possédait aucun titre, tous ses papiers étaient restés à la Bastille.

Cependant ces misérables insistaient pour l’emmener ; alors elle leur déclara que s’ils usaient de

1 Mémoires du comlc de Lamotte , etc., p. 196 et suiv.

ET EK PUOCÉS Dü COEElElt. 191

violence elle se mettrait sous la protection du peuple, qui viendrait à son seconrs , ajoutant qu’elle allait envoyer chercher son avocat pour la défendre et donner caution. si c’était nécessaire. Elle dépêcha en effet la fille qu elle avait à son service, et la prévint, si l’avocat se trouvait absent, de lui faire un signe en rentrant et de dire que l’avocat la suivait, qu’elle saurait alors le parti qui lui resterait à prendre. Angélique 1 ne fut pas plus tôt partie que sa maîtresse , afin de faire prendre patience à ses ignobles persécuteurs, leur servit une collation et du vin de Porto. Pendant qu’ils étaient attablés, elle se promenait de long en large à travers la chambre, faisant la conversation avec eux et regardant souvent à la fenêtre pour voir revenir Angélique. Celleci, n’ayant pas trouvé l’avocat et apercevant sa maîtresse à la croisée, lui fit le signal convenu.

Alors madame de Lamotte saisit le moment favorable, ouvre la porte avec précipitation et enferme les gens à double tour. Comme la croisée était restée ouverte, l’un d’eux se mit à regarder si elle sortait de la maison. L’empressement qu’elle mit à s’échapper et le trouble où cette injuste agression avait jeté ses esprits l’empêchèrent sans doute de remarquer que des fiacres stationnaient devant sa maison ; elle pouvait so faire conduire

1 le lecteur connaît déjà cette Angélique, c’est celle à qui le soldat do la Salpêtrière fit les premières ouvertures pour l’évasion de madame de l.amotte.

MA RI F.- ANTOINETTE

dans un autre canton de la ville , et dans le cas où on serait parvenu à la découvrir, il aurait fallu un nouvel ordre pour la faire arrêter. Au lieu de prendre ce parti, <jui était bien simple, elle ne songe pas que ces gens la guetteront pour savoir ce qu elle devient, et elle entre dans la maison voisine, dont elle connaissait le propriétaire.

Cependant ces infâmes tyrans, à force de frapper à la porte de sa chambre, parvinrent à se faire ouvrir. Ils entrèrent aussitôt dans la maison voisine, et l’un d’eux resta en sentinelle à la porte. Ils s’adressèrent alors au propriétaire pour réclamer madame de Lamotte, qui leur avait échappé. Le propriétaire répondit qu’il ne connaissait pas cette dame et refusa la perquisition qu’ils demandaient. Ils insistèrent, déclarant au propriétaire que si madame de Lamotte n’était pas chez lui , ils se soumettraient à toute la rigueur des lois comme violateurs de son domicile. Les voilà en conséquence qui font perquisition dans la maison. N’ayant rien trouvé au rez-de-chaussée ni au premier étage, ils montèrent au second. Le propriétaire les suivait en renouvelant ses protestations; mais ces assurances ne les empêchaient pas .de continuer leurs recherches. Enfin ils arrivèrent à la porte d'une chambre qui se trouvait fermée, et ils en demandèrent l’ouverture. Vainement on leur dit que cette chambre était louée à un particulier qui emportait toujours sa clef. Ne doutant point que madame de

Lamotte ne fût enfermée dans cette chambre, ils menacèrent d’enfoncer la porte si l’on continuait de leur en ref user la clef.

Madame de Lamotte, qui était véritablement dans cette chambre, entendant cette menace, se persuada qu'on avait monté un complot pour la ramener en France et l’enfermer de nouveau. Elle perdit tout à fait la tète, et ouvrant la croisée qui donnait sur une cour, elle se suspendit par les mains à la barre de fer qui servait d’appui, déterminée à se précipiter si ces gens parvenaient à enfoncer la porte. Malheureusement cette porte était en bois blanc ; quelques coups de pied en curent bientôt fait sauter les panneaux, et dès qu elle aperçut la tête de l’un de ses ennemis, elle bâcha la barre de fer et tomba sur le pavé. Elle eut le malheur de ne pas être tuée sur place, mais elle avait une cuisse cassée eu «leux endroits, le bras {fauche fracassé, un œil hors de la tctc, et le corps brisé. Dans cet état, elle vécut encore trois semaines, et je reçus d’elle une lettre assez longue qui me donnait tous les détails de ce tragique événement. Cette malheureuse femme m’annonçait même qu’on allait la transporter à la

campagne, où elle espérait se rétablir

Ainsi mourut, à trente-quatre ans, une femme dont toute la vie n’offre qu’une suite de misères et de calamités, tandis qu’elle eût. pu finir par être heureuse, si le privilège de sa naissance, en exaltant son imagination, n’avait pas fait germer dans sa tète et

M A R I E- A NTO I N ETTE

développer outre mesure les sentiments d’orgueil et d'ambition qui 1 ont conduite à sa perte. »

M. de Lamotte a raison, Jeanne de Valois fut. perdue par son orgueil -, ee fut le désir d’occuper un rang digne de ses ancêtres qui la fit entrer dans cette vie d’intrigues et de sollicitations incessantes . au milieu desquelles s’émoussa d’abord puis disparut sa délicatesse. Ce fut l’orgueil qui lui fit désirer la richesse, ce fut l’orgueil qui lui fit dire partout qu elle était protégée par la Reine, qui honorait en elle la descendante des Valois, ce fut l’orgueil qui la conduisit au vol.

Certes, ce ne furent pas les dons naturels qui lui manquèrent ; grâce, esprit, agréments personnels, elle eut tout, et ne sut s’en servir que pour escroquer un collier de diamants.

Si madame de Lamotte eût reconnu ses torts, si, dans les années quelle passa à Londres, au lieu d’entasser mensonges sur mensonges, elle eût raconté la vérité, la postérité n’eût vu en elle qu’une voleuse ordinaire, et ne s’en fût occupée qu’à cause de la valeur considérable de l’objet soustrait.

Mais, semblable au l’arthe qui lance en fuyant son trait empoisonné, elle lança contre la Reine un déluge de calomnies ; ce fut Marie -Antoinette qu’clle accusa, et c’est elle, madame de Lamotte, qui se posa en victime innocente et sacrifiée par la Reine !

La procédure du Parlement vient heureusement

renverser de fond en comble le piédestal sur lequel se place si complaisamment madame de Lamotte dans ses mémoires; elle explique tout, classe avec certitude Jeanne de Saint-Remy de Valois à la place qu elle occupera désormais dans l’histoire et lui restitue sa véritable figure, celle d’une audacieuse intrigante.

Les agents de police qui vinrent arrêter madame de Lamotte n’avaient aucun ordre pour s’emparer de son mari, aussi celui-ci s’cmpressa-t-il de profiter de cette inadvertance incroyable de l'autorité pour s’enfuir à Londres.

Son affection pour madame de Lamotte n’était pas telle qu’il désirât partager son sort. Une seule chose liait ces deux êtres : la cupidité. M. de Lamotte se retira en Angleterre, pour jouir à son aise «les produits de sa complicité dans le vol du collier.

Ses mémoires nous le montrent exposé à des tentatives d’assassinat, d’empoisonnement, qui toutes partent, selon lui, des amis du cardinal, dont le but était d’empêcher son retour en France et ses déclarations sur les relations de Marie-Antoinette avec M. de Rohan.

M. de Lamotte est ici en contradiction avec les faits, car rien 11e 1 empêchait, s’il avait eu envie de

MA RIE- A S TOI NETTE

figurer au procès, de rester en Frauee et d’apporter à l'instruction ce qu’il savait sur l’affaire du collier.

Aussi sa retraite à Londres est-elle une preuve formelle contre lui.

Nous n’entrerons pas dans les détails de sa manière de vivre depuis son évasion ; ceux des lecteurs qui désireront en connaître les détails romanesques peuvent recourir à ses propres mémoires.

Notons seulement que lorsque madame de Lamotte eut quitté la Salpétrière et se fût retirée à Londres, les deux époux s’occupèrent activement de la rédaction du fameux pamphlet qui devait calomnier si outrageusement la Reine.

Dès qu’il eut paru, M. de Lamotte, qui avait toujours du goût pour les négociations, quitta Londres pour venir en France tâcher d’en tirer parti.

Une fois à Paris, il se mit, comme on peut le penser, en rapport avec les ennemis de la royauté ; on était alors au mois d’octobre 1789. 11 vit, s’il faut l’en croire, Mirabeau et le duc d’Orléans. Le but apparent de son retour à Paris était de solliciter la révision de l’arrêt que le Parlement avait rendu contre lui, son but réel était de tâcher de vendre â la cour les Mémoires de sa femme.

Ce fut M. de Laporte, intendant de la liste civile, et qui périt depuis sur l’échafaud révolutionnaire, qui termina cette affaire. 14,000 francs furent donnés par lui au libraire Gueffier, chargé de la publi-

Mémoire adressé au ^ 0l Louis XL 1 pour obtenir la t re ^ui dans F affaire du Collier.

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cation ; l'édition tout entière fut placée dans un chariot, portée à la manufacture de Sèvres, et brûlée dans les* fours eu présence de T intendant de la liste civile lui-même.

Un seul exemplaire fut gardé par M. de Laporte; lors de son procès il fut trouvé dans scs papiers; on s’en empara, et c’est sur ce volume que fut réimprimée l'édition qui est venue jusqu’à nous.

Cependant M. de Lamotte poursuivait également son projet de réhabilitation; dès le 2 janvier 1792 il s’était constitué prisonnier à la Force, et son affaire avait été renvoyée devant le troisième tribunal criminel provisoire.

Ces tribunaux, établis par la loi du 14 mars 1791, devaient instruire et juger tous les procès criminels existant avant le 25 janvier 1791.

L’appel des jugements rendus par l’un de ces tribunaux était porté devant l’un des cinq autres.

L’affaire de M. de Lamotte fut d’abord instruite devant le troisième tribunal, mais bientôt un ordre du ministre de la justice enjoignit de transporter au parquet du premier tribunal les pièces du procès.

Le jugement fut rendu le 27 juillet 1792, il portait : « Le tribunal faisant droit sur l’appel interjeté par Marc-Nicolas Lamotte du jugement contre lui rendu le 5 avril dernier par le troisième tribunal établi au palais;

Attendu que la plainte rendue par le procureur général , au ci-devant Parlement de Paris, le 7 sep-

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