‹ MarieAntoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 8 sur 48 · LES CHAMBRES ASSEMBLÉES, LA CONNAISSANCE DE · texte numérisé non relu

LES CHAMBRES ASSEMBLÉES, LA CONNAISSANCE DE

l’affaire du collier de brillants acquis a i/insu

de la Reine et sous le nom supposé de Sa Majesté 1 .

« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre Cour de Parlement à Paris, saint.

» Ayant été informé que les nommés Bôbmer et Bassenge auraient vendu au cardinal de Rohan un collier en brillants, que ledit Cardinal à l’insu de la Reine notre très chère épouse et compagne leur aurait dit être autorisé par elle à en faire l’acquisi-

* Archives de t Empire, X' ! , 25"(>.

tion moyennant le prix de seize cent mille livres payables en différents termes, et leur aurait fait voir à cet effet de prétendues propositions qu’il leur aurait exhibées comme approuvées et signées par la Heine; rpie ledit collier ayant été livré par lesdits Bôhmer et Bassengc audit Cardinal, et le premier payement convenu entre eux n’ayant pas élé effectué, ils auraient eu recours à la Reine; nous n’avons pu voir sans une juste indignation que l’on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale; nous avons pensé qu’il était de notre justice de mander devant nous ledit Cardinal, et sur la déclaration qu’il nous a faite qu’il a été trompé par une femme nommée Lamotte de Valois, nous avons jugé qu’il était indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame de Lamotte de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d’un attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance , pour être le procès par vous instruit et jugé, la grande chambre assemblée.

» A ces causes, de l’avis de notre conseil et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous vous avons par ces présentes signées de notre main, attribué et attribuons la connaissance des faits et délits ci-dessus mentionnés, circon-

4S MAKIE-AN'TOINF.TTE

stances et dépendances pour à la requête de notre Procureur général être le procès instruit, fait et parfait, la grande chambre assemblée, aux auteurs, fauteurs, complices, participes et adhérents desdits faits et délits , circonstances et dépendances suivant la rigueur des ordonnances, vous attribuant à l’effet de tout ce que dessus et en tant que de besoin toutes cour et juridiction dans toute l’étendue de notre royaume et icelles interdisant à toutes nos cours et autres juges; et attendu que la matière requiert célérité, pour ne pas laisser perdre les preuves' qui pourraient dépérir par le retardement, nous vous mandons et ordonnons d'informer desdits faits ci-dessus, circonstances et dépendances à la requête de notre Procureur général, et à cet effet de commettre tels d’entre vous que vous aviserez pour procéder à l’audition des témoins qui seraient nommés par notre Procureur général et faire tous autres actes tendant à constater lesdits faits et délits, lesquels nous avons autorisé et autorisons à procéder auxdites instructions même en teins de vacations pour lesdites informations et autres procédures rapportées devant vous, la grande chambre assemblée, après la rentrée de notre Parlement, y être par vous statué, ainsi cpi’il appartiendra. Si vous mandons que ces présentes vous ayez à faire registrer et le contenu en icelles garder, observer et exécuter selon sa forme et teneur. Car tel est notre plaisir.

» Donné à Saint-Cloud, le cinquième jour du mois

de septembre, l’an de grâce mil sept cent quatrevingt-cinq et de notre règne le douzième.

» Par le Roy.

» Signé Louis. Le baron de Breteuil.

» Registrées oui et requérant le Procureur général du Roy, pour être exécutées selon leur forme et teneur, suivant l’arrêt de ce jour. A Paris, en Parlement, les grande chambre et Tournelle assemblées, le six septembre mil sept cent quatrevingt-cinq.

» Signé YSABEAU. »

lie Roi avant de donner ces lettres patentes avait fait offrir au cardinal, ou de s’en rapporter à sa clémence ou d’être traduit au Parlement. M. de Rohan discuta le parti qu’il devait prendre avec ses avocats Target, Tronchet, «Collet et de Bonnicres 1 .

Tronchct et Collet penchaient pour la clémence royale , Target et de Bonnières préféraient le Parlement. Ce fut le dernier avis qui l’emporta, et le cardinal fil savoir à Louis XVI sa résolution par la lettre suivante : « Sire, je remercie très-respectueusement Votre Majesté de l’alternative qu’elle a bien voulu me donner; je n’hésite pas à préférer le Parlement comme la voie la plus sûre pour démasquer l’intrigue dont je suis la victime, pour mettre au grand jour ma bonne foi et mon innocence. »

' Mémoires de l’abbé Gcortjd, t. II.

MARIE- ANTOINETTE

M. de Rohan crut néanmoins devoir à la pourpre romaine dont il était revêtu, et à son titre de princeévêque , de demander à comparaître préalablement devant un tribunal ecclésiastique, et il présenta su requête au Parlement en ces termes :

*< Supplie humblement Louis-René-Édouard de Rohan, cardinal de la sainte Église romaine, évêque, prince de Strasbourg , prince état (l’Empire, landgrave d’Alsace, grand aumônier de France, commandeur du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc.

» Disant qu’il se fera toujours un devoir et une gloire de reconnaître l’autorité souveraine du Roi, et qu’à ce titre tous ses sujets, de quelque dignité qu’ils soient revêtus, sont soumis à sa puissance.

>- Mais qu’en rendant le plus sincère hommage à cette dépendance, il ne saurait oublier les droits et les privilèges des corps dont il est membre; que par une discipline qui remonte jusqu’aux premiers siècles de l’Eglise, les évêques doivent être jugés par leurs supérieurs ecclésiastiques ; que les empereurs romains en embrassant la religion chrétienne ont trouvé cette discipline établie dans l’Église, et que leur piété leur a fait une loi de confirmer une discipline inspirée par la déférence due aux premiers ministres de la religion , revêtus de l’autorité de Jésus-Christ, et qui ont l’honneur d’être associés à son sacerdoce.

» Qu’à l'exemple des premiers empereurs chrétiens, tous les souverains des monarchies catho-

liques qui se sont formées des débris de l’empire romain ont eu les mêmes sentiments et la même piété; que dans la France en particulier, nos rois, qui se sont toujours signalés par la protection qu’ils ont accordée à l’Église, ont dans tous les temps reconnu et confirmé ce privilège des évêques d’être jugés par leurs pairs ou par leurs confrères dans l’épiscopat.

» Que même depuis la distinction introduite dans le royaume, entre le délit commun et le cas privilégié, on n’a ^>as cessé de respecter cet ancien privilège, et que si on a réservé aux tribunaux séculiers la connaissance de ce qu’on appelle le cas privilégié, on a constamment laissé au tribunal ecclésiastique le jugement du délit commun.

» Que tous nos auteurs rendent témoignage avec d’Héricourt, que jamais dans le royaume les évêques inculpés de délits privilégiés qui out réclamé leurs privilèges n’ont subi de jugement dans les cours séculières, avant d’avoir été traduits an tribunal ecclésiastique et jugés par leurs supérieurs dans l’ordre hiérarchique.

» Que M. d'Aguesseau, dans son Mémoire uniquement destiné à établir et défendre la juridiction royale, avoue à plusieurs reprises l’existence de cette règle (p. 288 et 341), et qu’il rapporte lui-même une décision formelle du roi Philippe le Bel, qui, dans une pareille circonstance, a déclaré que le droit et la loi voulaient que le jugement ecelésias-

MARIE-ANTOINETTE

tique précédât celui de la puissance civile, pose il juris ratio (p. 244).

» Q ue le suppliaut étant ecclésiastique, évêque et cardinal, peut et doit revendiquer le privilège qui lui appartient à tous ces titres.

» Que s’il était un simple ecclésiastique du second ordre, il aurait l’avantage de la procédure conjointe ordonnée par l’édit de Melun de 1580, par l’édit de 1678, parla déclaration de 1684, par l’édit de 1695, et par la déclaration de 1711, procédure qui se lait par le juge ecclésiastique, en présence et de^concert avec le juge royal, et dans laquelle ce dernier juge ne saurait porter son jugement que lorsqu’il lui est apparu de la sentence de l’official.

» Que le suppliant ne pouvant être assujetti à cette forme de procéder, parce qu’il est inouï dans l’Égli se qu’un évêque ait pu avoir un simple prêtre pour juge; les dignités supérieures dont il est revêtu ne sauraient lui porter préjudice, rendre son sort plus fâcheux que celui des simples ecclésiastiques, ni rendre son privilège inutile.

» Qu’il est par conséquent indispensable qu’il ait un tribunal ecclésiastique qui le juge avant le tribunal séculier.

» Que comme cardinal il a le pape pour supérieur immédiat; que comme évêque, c’est le concile de la province qui, suivant les maximes de l'Eglise gallicane, est son premier supérieur dans l’ordre hiérarchique, et que le privilège dont il jouit à ccs.

titres et qu’il doit être aussi jaloux de conserver, que ce privilège est précieux aux corps dont il a l’honneur d’être membre, que ce privilège serait pleinement infructueux , ou même absolument anéanti, s’il ne lui était pas permis de le revendiquer avec effet.

« Enfin que sa démarche n’a nullement pour objet de méconnaître l’autorité de la cour, qu’il a lui-même réclamée, mais seulement de satisfaire au devoir indispensable que lui imposent les dignités ecclésiastiques dont il est revêtu.

» Ce considéré, nosseigneurs, il vous plaise, faisant droit sur la présente requête, conformément aux privilèges du suppliant, et ayant égard à sa revendication, le renvoyer par-devant le tribunal ecclésiastique compétent pour connaître et statuer sur l’accusation intentée contre lui, pour y être préalablement jugé sur le délit commun, sans préjudice de tous les autres dus, droits et actions du suppliant, et sauf à prendre par la suite telles autres conclusions qu’il appartiendra et vous ferez bien.

» Monsieur Titon, rapporteur.

» Le cardinal de Rohan.

» Gérard de Melcy. »

Cependant le pape s’était ému de ce qu’un prince de l’Eglise fftt ainsi traduit devant un tribunal séculier. Le souverain pontife assembla un consistoire

' MAIlIE-ANTOIJiETTE

qui déclara à 1 unanimité que le cardinal de Rohan avait péché contre sa dignité de membre du sacré collège en reconnaissant l’autorité du Parlement, qu’il était suspendu pendant six mois, et que s’il persistait, il serait rayé du rang des cardinaux.

Il fallut envoyer à Rome un abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui prouva au pape que M. de Rohan avait fait les protestât ions que sa dignité lui commandait, et que s’il avait accepté le jugement d’un tribunal .séculier, c’est qu'il avait dû s’incliner devant la volonté de son Roi.

Ces raisons furent trouvées suffisantes, et le cardinal fut réintégré dans tous ses droits et honneurs de prince de l’Église romaine 1

Avant que le procès s’entamât, les avocats de M. de Rohan furent d’avis qu’il fallait d’abord empêcher toute action des joailliers pour le payement du collier, et prendre avec eux des arrangements qui les empêchassent d’intervenir au procès eu qualité de parties civiles.

C’était le cardinal qui avait acheté le collier, c’était à lui que Bohmer et Bassenge l’avaient remis, c’était lui qui devait payer. Une délégation annuelle de 300,000 francs sur les revenus de l’ abbaye de Saint-Waast et garantie jusqu’au parfait payement du capital et des intérêts satisfit les joailliers 8 et

1 Mémoires de madame Campan, édition Didot, p. 220, note 1.

* Mémoires de tahbé Georgel, t. II.

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debarrassa la cause de M. de Rohan de toute inquiétude de ce côté 1 .

Ce fut sur ces entrefaites que commença l’instruction du procès. Elle était dirigée par MM. Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, conseillers au Parlement, nommés rapporteurs de l’affaire du collier par le premier président d’Aligre.

De l’instruction résultèrent les faits suivants :

M. et madame de I.amotte , à leur arrivée à Paris, élaient logés dans un hôtel garni de la rue de la Verrerie, où ils vivaient fort misérablement. En 1782, mademoiselle de Valois, celle dont on a pu admirer plus haut l’orthographe capricieuse, vint à tomber malade, et l’état de détresse dans lequel sc trouvaient son beau-frère et sa sœur

' I.a révolution qui survint et la confiscation des biens dn clergé empêchèrent l’exécution de ce contrat. En 18(M, à la mort du cardinal, un sieur Deville, à qui les joailliers avaient vendu leurs droits, actionna la princesse Charlotte, nièce et héritière de M. de Rohan; depuis, et à plusieurs reprises, les héritiers du sieur Deville interrompirent la prescription par différents actes judiciaires; enfin, en ce moment même, ils poursuivent devant le tribunal de la Seine les héritiers de la princesse Charlotte, qu’ils accusent d'avoir, lors de la mort du cardinal, dissimulé l’actif de la succession .

MA RIE- ANTOINETTE

était tel, qu'ils s’adressèrent au curé de Saint-Merri pour obtenir des secours, qui leur furent refusés, sans doute à cause de leur réputation équivoque 1 . Ce fut alors que madame de Lamotte eut recours aux bontés du cardinal de Rohan, qui lui fit passer de temps en temps quatre ou cinq louis *.

Ces secours étaient insuffisants, et bientôt M. de Lamotte était tellement criblé de dettes, que, craignant d’être arrêté, il quittait Paris et se réfugiait chez un aubergiste de Brie-Comte-Robert, nommé Poncet *.

En 1783, la position n’était pas plus brillante; ils mettaient leurs meubles en dépôt chez le perruquier Burlandeux, de peur d’une saisie 4 .

Madame de Lamotte acceptait en frémissant cet état de choses; elle ne concevait pas qu’on laissât une descendante de Henri II dans une pareille misère , et elle résolut d’adresser au Roi des mémoires pour lui faire connaître sa situation. Louis XVI avait déjà, comme on l’a vu, fait quelque chose pour cette famille.

Le baron de Valois avait été placé dans la nia-

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

s Id. — Interrogatoire du cardinal de Rohan.

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

F.T LE PItOCÈS DU COLLIER. 57

rine et avait obtenu une pension de liait cents livres ; madame de Lamotte avait également obtenu une pension de huit cents livres, qui, lors de son mariage, fut portée à quinze cents; et enfin mademoiselle de Valois jouissait de la même faveur.

Madame de Lamotte trouva que ces libéralités ressemblaient plutôt à des aumônes qu’à des bienlaits , et elle se mit à fatiguer la cour par ses réclamations; elle s’adressait à tout le monde : elle alla même trouver madame du Barry à Lucienues et implorer sa protection pour faire parvenir au Roi un mémoire où elle demandait qu'on lui rendît les biens de sa famille rentrés au domaine. Madame du Barry répondit d’abord qu elle ne voulait pas se mêler de cette affaire, mais enfin, fatiguée^par les larmes que versait la suppliante, elle prit le mémoire sans avoir pourtant l'intention de s’en mêler, car après l’avoir parcouru elle le mit au feu. Ce mémoire était signé : « Marie- ANTOINETTE DE

France de Saint-Remy de Valois, femme du comte de Lamotte, garde du corps du comte d’Artois *. » Au commencement de 178-4 elle faisait mieux encore; ses effets et ses robes étaient engagés au mont-de-piété, et elle en portait les reconnaissances à Versailles pour les montrer au contrôleur

* Information : Déposition de Jeanne Goinard de Vaubernier, comtesse du Barrv, âgée de trente-cinq ans, demeurant à Louveciennes.

MARIE- ANTOINETTE

général, M. de Galonné, afin qu’il s'intéressât davantage à sa demande 1 .

Ces mémoires , que madame de Lamotte colportait ainsi de tous les côtés, étaient presque tous dictés par le cardinal de Rohan , qui poussa même la complaisance jusqu’à en remettre lui-même quelques-uns aux ministres.

Cependant aucune des démarches n’aboutissait et la misère augmentait toujours. En avril 1784, on vendait le brevet de la pension due à la générosité du Roi, et le baron de Valois faisait également vendre le sien par M. de Lamotte; le tout produisait une somme de neuf mille livres 8 .

Cet argent ne dura pas longtemps, peut-être servit-il à payer les frais de la nouvelle installation des époux Lamotte , qui, vers cette époque, quittèrent la rue de la Verrerie pour s’établir rue Neuve- Saint-Gilles. Quoi qu’il en soit, ils étaient encore au commencement de cette même année obligés d’emprunter des couverts d argent à un sieur de Vieilleville *.

Madame de Lamotte , impatientée de voir toutes ses réclamations sans résultat, résolut de s’adresser directement à la Reine ; et un jour que Marie-An-

* Confronlatioiis du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

« Information : Déposition de Nicolas-Pierre-François Grenier, âgé de quarante-six ans, orfèvre, rue Grenetat.

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

ET LE PROCÈS Dü COLLIER.

toinette passait dans la galerie de Versailles pour se rendre à la chapelle , elle se jeta à ses pieds et lui présenta un placet; mais cette fois encore elle n’obtint rien.

Cependant tout à coup madame de I .a motte change de tactique ; elle ne se pose plus en solliciteuse et ne fatigue plus personne de réclamations ; elle s’eu va répétant partout qu’enfin la Reine a été touchée de sa position , elle montre même des lettres «pie lui adresse Marie- Antoinette. Ces propos l’exposent même quelquefois à des désagréments. Un jour, elle devait dîner chez un sieur Bénévent, à qui elle avait promis la protection de la Reine pour un marché qu’il désirait conclure. A son arrivée, elle aperçut à taBIe le fameux Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette; sa surprise fut telle qu’elle n’osa plus dire un mot du sujet qui l’avait amenée dans cette maison. Mais bientôt, craignant les interprétations auxquelles son air décontenancé pouvait donner lieu, elle feignit de trouver mauvais qu'on eût invité à diner avec elle, une Valois, un misérable coiffeur *.

Le cardinal de Rohan fut l’un des premiers instruits de la faveur dont sa protégée prétendait jouir, et il crut voir daus madame de Lamotte un moyen d’obtenir ce qu’il désirait si ardemment, rentrer dans les bonnes grâces de la Reine. Il lui en

' Confrontations du cardinal avec Rétaux de Villctte et autres accusés.

MARIE-ANTOINETTE

parla, elle promit d’essayer, et quelques jours après elle lui montrait une lettre écrite sur du petit papier bordé de vignettes bleues ', soi-disant par Marie- Antoinette, et où il se trouvait quelques mots de bonté pour lui ; plus tard enfin elle lui faisait espérer qu’il obtiendrait une audience.

Pendant les mois de mai, juin et juillet 1784, il y eut entre le cardinal et madame de Lamottc une correspondance suivie; madame de Lamotte sechargeait de faire passer à M. de ltohan les lettres que la Reine était censée lui écrire , et de remettre à la Reine les réponses du cardinal *.

Ces lettres étaient fausses, elles étaient l’œuvre de Rétaux de Villette, qui, dans cette occasion, servait de secrétaire à madame de Lamotte. Le père Loth, qui était aussi l'un des familiers de la maison, n’a jamais vu Rétaux écrire; mais un jour qu'il se présentait rue Neuve-Saint- Gilles pour parler à la maîtresse du logis, il ne put entrer

1 Confrontation du cardinal avec le père Loth. — Confrontation du cardinal avec la d’OIiva.

Le père Loth était un minime de la place Royale; des relations de voisinage s’étaient établies entre madame de Lamotte et lui ; sachant qu’elle voyait monsieur de Rohan, il la pria d’obtenir pour lui du cardinal la permission de prêcher devant la cour à la chapelle de Versailles; madame de Lamotte lui procura cette faveur qu'il ambitionnait, et le père Loth par reconnaissance et par intérêt fréquenta assidûment sa voisine de la rue Neuve-Saint-Gilles.

1 Interrogatoire de Rétaux de Villette.

parce qu’on lui dit qu’elle était occupée avec Rétaux. Le père Loth attendit quelques moments , et bientôt la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et il vit auprès du lit de madame de Lamotte une petite table de nuit sur laquelle étaient posés une écritoire et du petit papier à vignettes bleues 1 .

Rétaux a du reste avoué lui-même qu’il avait écrit sous la dictée de madame de Lamotte des lettres auxquelles il ne comprenait rien d’abord 4 .

Le cardinal de Rohan, tout entier à la joie que lui causait son retour en grâce, ne cessait de demander cette audience de la Reine qu’on lui promettait sans cesse et qu’il ne pouvait jamais obtenir. Il mit tant d’insistance à obtenir cette entrevue que madame de Lamotte comprit qu'elle ne pouvait plus reculer.

M. de Lamotte, en se promenant dans le jardin du Palais-Royal , avait rencontré plusieurs fois une jeune personne dont la taille et la tournure rappelaient un peu Marie-Antoinette. C’était la demoiselle Leguay d’OIiva, femme galante, ou, comme on disait alors, fille du monde *.

Cette ressemblance étrange frappa M. de Lamotte, il en parla à sa femme, et celle-ci résolut alors de faire servir ce hasard à ses propres intérêts. Elle engagea son mari à faire connaissance

1 Confrontation du cardinal avec le |>èrc Loth.

’ Confrontation du cardinal avec Rétaux de Villettc.

* Interrogatoire de la demoiselle d’OIiva.

M A R 1 E- A NTO IN ETTE

avec cette fille, et un jour M. de Lamotte la suivit dans le petit appartement qu’elle occupait rue du Jour, derrière l’église Saint-Eustache , dans l’hôtel de Lambesc : la connaissance fut bientôt faite.

Pendant huit jours H vint la voir assidûment; quand leurs relations furent établies sur un pied d’intimité assez grand, il lui annonça qu’une femme titrée , une comtesse , ayant beaucoup entendu parler d’elle, désirait la voir, et qu’il la lui amènerait le lendemain.

Le lendemain, en effet, M. de Lamotte se présenta chez la demoiselle d’Oliva, stiivi d’une dame, qu’elle ne sut que plus tard être madame de Lamotte; puis, ne voulant pas troubler l’entretien des deux femmes, le comte se retira.

« — Vous devez être bien étonnée de ma visite, dit la dame en souriant à la demoiselle d'Oliva, puisque je n’ai pas l’honneur d’étre connue de vous ?

» — Madame, d’après ce que l’on m’a annoncé de vous, cette surprise ne peut que m’être agréable.

» — Ayez confiance, mon cher cœur, dans ce que je vais vous dire : je suis une femme comme il faut et attachée à la cour. »

En disant ces paroles, la dame tira de sa poche un portefeuille, l’ouvrit et montra à la jeune fille plusieurs lettres quelle prétendit lui avoir été écrites par la Reine.

« Vous le voyez, ajouta-t-clle, j’ai toute la con-

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fiance de la Reine ; elle vient de m’en donner une nouvelle preuve en me chargeant de lui trouver une personne c|ui puisse faire quelque chose qu’on lui expliquera quand il en sera temps. J’ai jeté les yeux sur vous. Si vous voulez vous en charger, je vous ferai présent d’une somme de 15,000 livres, et le cadeau que vous recevrez de la Reine vaudra encore bien davantage. Je ne peux pas me nommer à présent, mais vous saurez bientôt qui je suis. » Mademoiselle d’Oliva lui répondit qu’elle était trop heureuse de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine et qu’elle acceptait.

u S’il en est ainsi, repartit la dame, monsieur de Lamotte viendra vous prendre demain au soir et vous amènera chez moi à Versailles '. *

Le jour même, madame de Lamotte se rendait chez le cardinal et l’avertissait de partir le surlendemain pour Versailles, la Reine consentant enfin à lui accorder dans les jardins l’entrevue qu’il sollicitait depuis si longtemps *.

Dans l’après-midi de la journée du lendemain, M. de Lamotte vint chercher la demoiselle d’Oliva, et le soir même elle partait pour Versailles 3 , en carrosse, accompagnée de Rétaux de Villette et de

* Interrogatoire de la demoiselle d’Oliva.

1 Interrogatoire du cardinal de Rohan.

* Interrogatoire de Marie Nicole Leguay d’Oliva ou de Signy, âgée de vingt-quatre ans, bourgeoise de Paris, y demeurant rue Tliiroux, Cliaussée-d’Antiu.

MA RIE- A N TOI NETTE

M. de Lamotte, tandis que madame de Lamotte s’y rendait de son côté avec sa femme de chambre 1 .

Fia demoiselle d’Olrva fut conduite à son arrivée à Versailles à l’hôtel de la Belle Image , place Dauphine, où résidait habituellement madame de Ijamotte. On la laissa seule avec la suivante pendant deux heures environ , et , au bout de ce temps , M. de Lamotte rentra avec sa femme; cclle-ci avait l’air fort gai et lui dit qu’elle venait de chez la Reine, laquelle était fort contente et désirait beaucoup être au lendemain pour savoir comment les choses se passeraient. La demoiselle d’Oliva fit alors plusieurs questions pour tâcher de savoir ce que l’on voulait d’elle, mais à tout on lui répondit : “ Vous le saurez demain. »

I<e lendemain, madame de Ijamôtte procéda à la toilette de celle qui allait, sans le savoir, passer pendant quelques minutes pour la Reine ; elle lui fit endosser une chemise blanche bordée de rouge, et lui mit sur la tête une thérèse blanche *; puis, quand la toilette fut terminée, elle lui donna ses instructions : «.Te vous conduirai ce soir dans le parc, lui dit-elle, un grand seigneur s’approchera de vous, vous lui remettrez cette lettre et cette rose en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire, » c’est tout ce rjue vous aurez à faire. »

M. de Rohan n’avait eu garde d’oublier les re-

1 Interrogatoire de Rétaux de Yillctte.

1 Interrogatoire de la d’Oliva.

commaudations de madame de Lamotte. Au jour et à l’heure indiqués il se promenait sur la terrasse accompagné du baron de Planta; le cardinal était en lévite bleue, il portait son chapeau en clabaud, c’està-dire posé de façon qu’il lui couvrît le visage De leur cété, Iîétaux de Villette et AI. de Lamotte se rendirent dans le parc , précédant de quelques instants la demoiselle d’OIiva et madame de Lamotte, quine tardèrent pas aies rejoindre, et tous les quatre descendirent alors vers le bosquet de Vénus 4 . 11 était dix heures du soir environ. Tout à coup madame de Lamotte , qui avait quitté un instant le groupe pour aller chercher le cardinal, réparait, en désignant à AL de Rohan la demoiselle d’OIiva qui se tenait seide dans l’ombre et fort embarrassée de sa contenance. Le cardinal s’inclina jusqu’à terre, murmura quelques paroles, auxquelles la fausse Reine répondit en lui présentant la rose et en lui disant d’une voix entrecoupée : « Vous savez ce que cela veut dire. » A peine avait-elle prononcé ces mots que madame de Lamotte reparut en s’écriant: «Venez vite! venez vite! » Un autre personnage, qui n’était autre que Rétaux de Villette, ajouta : « Voici Madame et madame la comtesse d’Artois; » et tout disparut 1 . »

< Interrogatoire du cardinal de ltohau.

1 Interrogatoire de Itélaux de Villette.

* Interrogatoire de la demoiselle d’OIiva. — Interrogatoire du cardinal de Koliait.

CO

M AHIK-AXTOIXKTTK

Ce fut M. de Lamotte qui reconduisit la demoiselle d’OIiva à f hôtellerie de la Belle Image, madame de Lamotte ne rentra que plus tard; elle causait avec M. de Roh an de cette entrevue qui le rendait le plus heureux des hommes, et se hâtait d'établir sur cette fable les bases de son influence à venir.

Le lendemain, on présenta à la demoiselle d’OIiva une lettre soi-disant écrite par la Heine et ainsi conçue : « Ma chère comtesse, je suis enchantée de la personne que vous m’avez procurée, elle s’est acquittée à merveille de sa mission, et elle peut être assurée de son sort. »

Le lendemain, M. de Lamotte reconduisait à Paris la pauvre fille, qui ne comprenait rien à tout ce qu’elle faisait depuis trois jours, et «pii , dans toutes ces scènes, n’avait vu qu’une chose, être agréable à la Heine 1 .

Pendant quelque temps madame de Lamotte crut devoir traiter avec quelques ménagements une personne qui lui avait rendu, sans s’en douter il est vrai, un service aussi grand; elle l’introduisit chez elle, la fit dîner soit rue Neuve-Saint-Gilles’, soit à Charonnc, où elle eut quelques mois plus tard, à h époque de ses premières splendeurs, une petite maison; mais au lieu des 15, (XX) livres promises, elle ne lui en compta que i,2(>8, ainsi qu'il suit :

1 Interrogatoire de la demoiselle d’OIiva.

3 Information : Déposition du père botb.

KT LE PROCES Ul! COI. LIEU.

1° Quelques jours après le voyage de Versailles, à minuit, rue du Jour, 400 livres;

2° 108 livres, remises aussi rue du Jour;

3° 400 liv res pour payer Gentil, tapissier;

4“ 300 livres apportées par Rétaux de Villette;

5° 3,000 liv res en trois billets de la caisse d’escompte, de 1,000 livres chacun • Cependant, madame de Lamotte se refroidit peu à peu vis-à-vis de la demoiselle d’Oliva, et bientôt même celle-ci ne fut plus reçue chez elle. A ceux qui s’étonnaient de ne plus la rencontrer, madame de Lamotte répondait avec son cynisme habituel : » Cette fille vivait mal, c’est une courtisane, elle a été la maîtresse de mon mari *. »

La scène de l’entrevne du parc de Versailles produisit sur l’esprit de M. de itolian tout l’effet qu’avait pu désirer madame de Lamotte. Le cardinal, désormais sûr que le passé était oublié, et se croyant rentré en {;râce auprès de Marie-Antoinette, n’avait rien à refuser à celle qui lui avait rendu ce signalé service. Madame de Lamotte, en femme habile, comprit la position et résolut d’en profiter le plus rapidement possible, et d’en tirer ce qui lui manquait le plus dans le moment, de l’argent.

1 Mémoire pour ta demoiselle Leyuay (f Ofiva, par M* Blondel, avocat.

5 Confrontations de madame de I.amoltc avec la demoiselle d’Oliva.

MARIE- ANTOINETTE

Elle fit écrire par Rétaux de Villetle au cardinal deux lettres , par lesquelles la Reine lui demandait 150,000 li vres pour des gens auxquels elle s’intéressait. Immédiatement le cardinal s’empressa de lui envoyer l'argent par un gentilhomme de sa maison , le baron de Planta. Cette demande fut faite en deux fois : la première, quelques jours après la scène de Trianon, c’est-à-dire au mois d’août 178-4; l’autre, au mois de novembre

Comme nous l’avons déjà vu, cette idée d’escroquer quelqu’un en employant le nom de la Reine n’était pas neuve, et une dame Cahouct de Villcrs l’avait exploitée dès 1777, c’est-à-dire sept ans avant madame de Lamotte.

Intimement liée avec un M. de Saint-Charles, intendant des finances de la Reine, cette dame Cahouet trouva moyen d’avoir par son entremise des brevets et des ordonnances signés d’avance. Une fois la signature de la Reine obtenue, elle s’appliqua à l’imiter et à en contrefaire l’écriture. Elle parvint bientôt à une certaine ressemblance dans les caractères, et dès lors elle se mit à s’écrire de la part de Marie-Antoinette plusieurs lettres fort amicales qu’elle colporta partout, en les donnant comme la preuve de son intimité avec la Reine. Enhardie peu à peu par le succès qui accueillait cette

1 Confrontations et interrogatoires du cardinal. — Récolement du baron de Planta. — Confrontations de madame de Lamotte avec les accusés et les témoins.

série de faux, elle se fit demander par Marie- Antoinette une somme de 200,000 francs, dont elle marquait avoir le plus grand besoin. Ce fut le fermier general Béranger qui joua dans cette intrigue le rôle de dupe, que devait jouer plus tard le cardinal de Rohan avec madame de Lamottc.

Le financier, trop heureux de faire quelque chose rpui pût plaire à la Reine, s'empressa de remettre les fonds à la dame Cahouet; mais peu de temps après Béranger eut des doutes, il prit des informations qui changèrent scs doutes en certitudes, et il s'adressa au lieutenant de police, M. de Sartines.

Celui-ci conduisit cette affaire sans bruit. La dame Cahouet fut enfermée à Sainte-Pélagie, et son mari futruiué par le remboursement des 200,000 francs volés au fermier général 1 .

Madame de Lamotte fut d’abord plus heureuse que celle dont elle suivait si bien les traces; les 150,000 francs volés au cardinal apportèrent l’aisance dans ce ménage aux abois. Dès le 24 août, M. de Lamotte se présente chez l’horloger Furet, lui achète une pendule de 528 livres , et parle même de lui faire faire une montre enrichie de diamants s .

Moins de deux mois après, les deux époux, voulant reparaître avec éclat dans cette ville de Bar-

1 Mémoires Je madame Campan, cliap. vi.

5 Information : Déposition de Jean-Baptiste-André Furet, âgé de cinquante-quatre ans, inailre horloger et horloger du Roi, rue Saint-llonoré.

MARIE- ANTOINETTE

sur-Aubc qui 1rs a connus si misérables, y font l'acquisition d'une maison, et madame de Lamotte charge le pcre Loth d’expédier à son mari, par les messageries , une somme de 20,000 francs pour payer le prix de leur nouvelle maison; puis., craignant les questions du père Loth sur cet argent dont elle dispose, alors qu’au terme de la Saint-Jean de la même année, c’est-à-dire le 24 juin, elle lui a emprunté 300 livres pour payer son loyer, clic s’empresse de lui dire que la Reine a ordonne au cardinal de Rohan de lui compter une somme de

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