‹ Mariée en blancChapitre 1 sur 142 · L AMANT DE PELAGO · texte numérisé non relu

L AMANT DE PELAGO

Le jour même de l'entrevue que nous venons de rapporter enlre Adrien de Saiverne et Paul des Roselles, José de Lizieux avait passé son après-midi chez un des grands marchands de meubles du faubourg Saint- Antoine, en compagnie de sa maîtresse.

Pélago voulait s'installer définitivement dans un appartement plus confortable que celui qu'elle occupait et avec un mobilier plus riche.

Cela avait été formellement promis par José à Trouville, avant de rentrer à Paris.

L'ex-fille de brasserie, habile comme ses pareilles, avait admirablement calculé et choisi son moment pour décider son amant à celte dépense et pour être certaine que M. de Lizieux y pourvoirait sans difficulté.

Elle tenait à ce que celte installation fut accomplie avant la célébration du mariage de son amant avec Luce d'Azergues.

On lui devait bien cette compensation.

José n'avait pas consulté son père.

Il savait qu'il possédait personnellement une fortune. — les quatre millions qui lui venaient de sa mère, — qui lui permettait d'y suflire, et dont, jusque-là, il n'avait même pas dépensé les revenus.

Pélago avait déjà loué, dans la rue Marbeuf, à proximité des Champs- Elysées, un superbe apparlemeiil d'un loyer annuel de six mille francs, avec deux salons, salle à manger précédée d'une large véranda dont la baie était close par des vitraux artistiques, d'un boudoir et de trois chambres à coucher avec leurs cabinets de loilelle.

Le mobilier qu'elle avait possédé jusqu'ici dans son petit appartement de la rue Blanche était quelconque; elle en choisit un de meilleur goût, sans regarder du reste à la dépense, sachant bien que ce n'éiail pas elle qui en réglerait la note.

Elle s'était, d'ailleurs, laissée diriger dans ce choix par le tapissier lui-même, un véritable artiste doublé d'un liabile commerçant qui profila admirablement de l'excellente aubaine qui s'olîrail à lui pour fournir ce qu'il pouvait faire de mieux en gagnant un larye bénéfice.

Le total se monta au chilTre roml de cin(iuanlc-cinq mille francs.

Le tout devrait être prêt et installé dans une quinzaine de jours.

Lorsque la commande fut terminée, Pélago dit à son amant, tandis qu'il la reconduisait chez elle en voiture :

— Maintenant, mon petit José, tu sais ce que tu as à faire, n'est-ce pas?

— N'aie pas peur, répondit le fils de Carmen Pabla, j'ai pour principe de ne jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire le jour même.

— Tu parles comme la Sagesse des Nations ou comme les Cent Proverbes. ■ — J'ai là le devis que le marchand de meubles m'a remis.

— Cinquante-cinq mille francs sur lesquels tu as à remettre demain un acompte de vingt mille, ne l'oublie pas, car je ne veux pas que noire homme me manque de parole.

— Demain avant-midi il aura reçu un chèque de mille louis.

— Tu vas voir ton père?

— Ce soir même.

— Alors, c'est parfait.

— Je vais même te laisser diner seule, afin d'aller lui tenir compagnie et de lui glisser ça en douceur entre la poire et le fromage.

— C'est parfait.

— Que vas-tu faire ce soir? questionna José de Lizieux.

— Je vais passer la soirée avec Berlha, répondit Pélago. Elle devait venir dîner avec nous, ce qui fait que je ne serai pas seule.

El vivement, sur un autre ton :

— .V propos, fit-elle, tu ne sais pas encore l'affaire que j'ai faite avec elle ?

— Avec Berlha?

— Oui.

— Non, je ne sais pas.

— Elle me prend tout mon mobilier et mon appartement, ce qui me dispense de perdre les deux termes que je dois payer en déménageant.

— Tu t'entends fort bien aux affaires.

— Quinze cents francs le tout.

— Je croyais que Berlha était en dèche.

— Oui, mais je me suis arrangée avec elle. — Figure-toi que son propriétaire a eu le mauvais goût de la saisir parce qu'elle lui devait trois termes. Depuis qu'elle a perdu son médecin qui est allé se marier en province et qui l'a laissée avec cinquante louis, qu'elle devait du reste un peu de tous les côtés, elle n'a plus personne. Je lui ai déjà prêté plus de huit cents francs. Dans la maison où elle habite, elle ne peut plus rien faire, car elle est au plus mal avec sa pipelette qui soutient le propriétaire.

— Naturellement.

— Justement, ces jours-ci, Berlha a fait au bois, étant avec moi, la connaissance d'un officier d'élat-major, un homme très chic, qui commence

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à s'enflammer pour elle; mais lu comprends qu'elle ne peut pas le recevoir où elle est. Alors, elle va le faire poser encore une quinzaine de jours, ce qui servira à l'enflammer davantage, et lorsqu'elle se sera installée rue Dlanche elle le recevra.

— Et tu seras payée?

— Parbleu!

— Elle a, dis-tu, un officier d'état-major? demanda José de Lizieux.

— Oui, le capitaine de Coursades.

— • Tu le connais donc?

— Chaque fois que nous allons au bois, il nous emmène à Madrid ou à Ermenonville.

— Es-tu bien siire que ce soit à Bertha que s'adressent ses hommages?

— Que tu es bête, mon pauvre José?

— Dame!

— Je te dis que tu es fou!... Du reste, tu feras bien sa connaissance un jour, car nous le verrons lorsqu'il sera avec Bertha.

— Je ne demande pas mieux.

— Tu verras : c'est un charmant garçon, un homme de ton monde et, ce qui ne gale rien, très riche à ce que l'on dit,

José frappa à la vitre de devant du coupé.

— Je vais descendre ici, dit-il au moment où la voiture s'arrêta derrière l'Opéra, et je vais trouver mon père.

— Sois éloquent!

• — Embrasse-moi.

Un baiser échangé, le fils de l'aventurière espagnole descendit de voilure, referma la portière cl monla dans un fiacre qui passait à vide pour se faire conduire à la rue de Courcelles.

Airivé devant la porte de l'ancien hùlel de M"' de La Po^sonnière, José de i.izieux congédia son cocher et entra.

Ludovic, le valet de chambre, lui dit en le recevanl :

— Monsieur n'est jias à l'iiùlel ce soir.

— Bah !

— Monsieur est allé à Bougival.

— Bon, je vais l'y rejoindre; j'ai absoliinii'iii besoin de le voir.

— .Monsieur vrulil ipir je fasse alleler poin- le conduire?

— Inulile, Ludovic, je vais pi-endre le Irain à la gare Saint-Lazare ; ça ira plus vile.

— Comme monsieur voudra.

Dehors, l'amant dé Pélago reprit un nouveau fiacre et se fit conduire à la gare. Une heure après, il sonnait à la grille de la villa qu'habitait Palmvre à Bousiival.

Dès l'entrée, il vit les fenêtres de la salle à manger éclairées.

— Oh! monsieur José! fit l'accorte petite soubrette que Palmyre avait à son service.

— Oui, c'est moi, petite, répondit l'amant de Pélago en lui prenant le menton.

— Quelle surprise!

— Hein ! vous ne vous attendiez pas à me voir?

— Pour sûr!... M. votre père et madame sont à table.

— Je l'ai bien compris; ajoutez un couvert pour moi, voilà tout. Il entra dans la salle à manger sans se laisser annoncer.

— Tiens, c'est toi! s'écria le pseudo- gentilhomme à la vue du fils de Carmen.

— Ah! par exemple! ajouta Palmyre surprise en se levant pour lui tendre la main.

— Que t'a-t-il donc pris?

— Eh! mon Dieu! une fantaisie!... une surprise à te faire, répondit José en serrant la main dé Palmyre et en s'adressant plus particulièrement à son prétendu père.

Puis il ajouta :

— Et le besoin de te voir pour une affaire aussi sérieuse qu'urgente.

— Ah!... une affaire d'argent, je parie.

— Je ne tiens pas le pari, tu gagnerais. Mais je te parlerai de ça en dînant, ajouta José en s'asseyant devant le couvert qu'on venait d'ajouter, car le voyage m'a creusé et je me sens de fort bon appétit.

— Tant mieux! dit Palmyre.

— Tu es allé à l'hôtel? demanda M. de Lizieux.

— Oui; Ludovic m'a appris que tu étais ici et j'ai filé immédiatement afin de ne pas arriver après la bataille.

— Nous venons à peine de nous mettre à table, dit la maîtresse de M. de Lizieux.

— C'est ce qui s'appelle arriver à point, répondit José.

Après avoir absorbé une petite assiette de potage il commença :

— Abordons l'affaire sérieuse.

— Voyons ça, dit M. de Lizieux en s'apprêtant à écouter.

— D'abord, je suis bien aise de connaître ton opinion sur ce point : trouves-tu que je fais des dépenses insensées?

— Non... d'assez jolies cependant.

Et, souriant, le perspicace gredin ajouta :

— Il paraît qu'il va s'agir cette fois d'une forte somme?

— Oui, assez ronde.

— Le chiffre?

— Tu es pressé de le connaître?

— J'aime aller vivement en affaires.

— Eh bien!... cinquante-cinq mille franc?, déclara l'amant de Pélago. Palmyre sursauta.

— Mazette!... Tu vasau moins acheterun immeuble? dit M. de Lizieux.

— Pas tout à fait, répondit José, seulement le mobilier.

— Et c'est à Pélago que tu comptes offrir ce mobilier?

— Je le lui ai déjà offert, car nous avons passé l'après-midi chez un industriel du faubourg Saint-Antoine, à qui nous en avons fait la commande.

— El il y en a pour cinquante-cinq mille francs?

— Dont vingt mille demain matin, et le reste après la réception, c'est-à-dire dans une quinzaine, s'il ne manque pas de parole.

— Ce doit être joli pour ce prix-là, dit Palmyre avec une petite pointe de critique.

Un regard de son amant lui fit comprendre de ne pas persister dans cette voie afin de ne pas contrarier son plan.

— Oui, dit José en répondant à Palmyre, c'est très coquet. Un boudoir japonais d'un goût épatant; une salle à manger Renaissance avec tentures fleuronnécs, un .salon Louis XIV or et velours de Gènes à grandes fleurs rouges ton sur ton, un autre salon Pompadour en laque et satin à fleurettes mullicolores... un chic suprême!

— Très joli, en effet! approuva alors la fille de la mère Putot.

— Et oii vas-tu loger ces merveilles? demanda M. de Lizieux, car je ne pense pas que tout cela tienne dans le petit appartement de la rue Blanche.

— Non, Pélago a loué un superbe premier étage dans la rue Marbouf.

— Afin de n'être pas trop loin du bois.

— C'est presque à l'angle des Champs-Elysées. El, sur un autre Ion, José demanda :

— Je puis compter sur toi, n'est-ce pas?

— .Mon cher ami, répondit le prétendu père du jeune liomme, tu n'as nullement besoin de compter sur moi pour celle dépense, car ce que lu possèdes personnellement y suffit ampIciiu'riL

— Oui, je sais; mais je ne fais rien sans loi, puisque je ne t'ai même jamais demandé de me remellre ce qui me revenait.

— Seulement...

■ — Ah! le petit coup de morale obligatoire? interrompit le fils de Carmen.

— Non.

■ — ■ Vas-y, Je m'y attends.

— Tu sais bien que je n'ai pas l'habitude de morigéner. Je veux seulement te dire ceci : Tu t'amuses, tu as une maîtresse charmante, lu dépenses pour elle sans compter, ta fortune te le permet, tu fais très bien.

— Voilà qui est parler en bon père qui aime bien son petit José. Palmyre souriait.

— • Mais, poursuivit M. de Lizieux, il faut savoir dans la vie tirer parli de toutes les situations, et c'est plutôt en ce que je vais te dire maintenant que je parlerai en père qui a souci du bonheur et de l'avenir de son fils.

— ■ Alors, c'est sérieux?

— Très sérieux.

— Je t'écoute, dit José en continuant à manger.

— Après la somptueuse dépense que tu vas faire pour elle, Pélago ne pourra rien te refuser, j'imagine.

— Il faudrait qu'elle fût bien ingrate.

— Ou jalouse.

— Jalouse!

— Oui, elle l'est.

— De la petite d'Azergues?

— Précisément. Eh bien! mon cher, si tu es habile, tu sauras profiter de l'occasion et des excellentes dispositions dans lesquelles Pélago se trouvera pour faire faire an mariage que je t'ai fait entrevoir et que je t'ai conseillé un pas absolument décisif.

— Tu as raison, répondit José, et dès que les d'Azergues seront rentrés à Paris...

— Ils sont revenus.

— Vraiment!

— Depuis trois jours. Je l'ai su avant-hier par l'entraîneur du comte de Bellegarde qui est encore dans son château de l'Ain avec la comtesse et qui ne rentrera qu'à la fin octobre, au moment de la reprise des courses d'Auteuil. Le duc et la duchesse sont seuls à Paris en ce moment avec M»' Luce.

— Elle est adorable, cette petite d'Azergues, dit le fils de l'aventurière espagnole.

— Elle est charmante! appuya M. de Lizieux, et c'est bien pour cela que Pélago n'a pas vu ce mariage d'un très bon œil; elle a peur que tu ne l'aimes trop.

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— Pélago a raison, car je ne te cache pas que j'en suis déjà fou.

— Cela ne suffit pas : il faut être deux pour se marier.

— Oh ! fit José avec fatuité, ne t'inquiète pas. Les affaires vont bien sous ce rapport.

— Comment ça?

— Oui, très bien !

■ — Tu n'as pourtant pas revu M"' Luce depuis cet été? demanda M. de Lizieux intrigué.

— Non, mais je lui ai écrit.

— Pas possible!

— C'est la vérité, et la preuve la voilà.

Le fils de Carmen sortit de son porte-cartes une petite lettre pliée menu, qu'il remit à son prétendu père.

— Par exemple! fit M. de Lizieux en prenant le papier et en dissimulant en partie la joie qui l'animait.

— Hein! tu ne pensais pas que les choses étaient à ce point!... Lis, mais lis donc!... Tu verras... Je le l'ai dit, elle est adorable!

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