LE MESSAGE
Ce que José affirmait était vrai. Il avait osé écrire, en effet, à Lucc d'Azergues et il en avait reçu une réponse.
Après les serrements de main donnés à la dérobée, après les quelques paroles furtives soufflées çà et là avec passion à l'oreille, le fils de Carmen avait compris que la pudeur et l'ingénuité n'étaient pas les vertus de la fille de Jane. Il avait lu dans ses yeux les appétences de son esprit et de son àme précocement ouverte à la perversité.
Il s'était aiguisé à son contact, affriolé par les promesses de ses regards, attiré et ébloui par les désirs qu'il avait été tout surpris de pressentir en elle. José, d'ailleurs, ne doutait de rien.
C'est à lui qu'il attribuait ce qu'il appelait complaisaniment un « succès ».
11 était fat, se savait beau garçon et se croyait irrésistihii'.
Luce, pensail-il, était devenue subitement cl irrésistii)l('nicnt amoureuse de lui. L'intrigue qu'il sentait naître ne lui inspirait (jue ces paroles, qu'il avait eu soin de ne pas prononcer pourtant devant Pélago :
Il trouva sans peine Colin à la caserne d'artillerie. (P. 821.)
— Les jeunes filles du monde sont comme les autres, que diable!... Ce n'est pas plus malin de leur monter la tête qu'à toute autre, au contraire.
Il ne pouvait pas savoir que dans les veines de l'héritière de l'honnête famille d'Azergues courait le sang corrompu du misérable qu'il appelait son père et que son âme était faite du même souffle que la sienne.
Luce était plus qu'une coquette.
Elle avait la précocité vicieuse, l'instinctive perversité de celui qu'un crime odieux lui avait donné pour père.
Elle avait aussi son habileté dans la dissimulation, sa science profonde de l'hypocrisie doublée de l'excellence naturelle de la femme en cet art qu'elle a légendairement hérité de sa mère première.
Avec cela, elle avait le caractère aventureux et la nature romanesque, pleine de curiosités malsaines qui, à peine éveillées, auraient voulu être satisfaites. Elle avait lu tous les romans d'amour, tous les ouvrages à la mode, et elle se substituait volontiers par la pensée aux aventureuses héroïnes qui l'intéressaient et qu'elle se prenait même à envier.
Elle aurait voulu, elle aussi, avoir son petit roman, son aventure tout au moins, et l'intrigue l'attirait comme attire tout ce qui est mystérieux, tout ce qui demande une lutte morale ou matérielle, tout ce qu'on n'a pas d'emblée, ce que l'on doit conquérir par habileté ou par audace, tout ce qui est défendu surtout.
En José de Lizieux, en ce garçon d'une nature si différente des autres, son imagination névrosée avait vu sans doute le partenaire de cette intrigue désirée. Le fils de l'aventurière espagnole lui avait plu du premier jour, encore quoique secrètement et d'une façon même inavouée. »
Elle s'était sentie attirée vers lui comme tout ce qui est mauvais se porte instinctivement vers le mal.
Au fait, José était Lien fait pour séduire une imagination hardie et aventureuse comme celle de Luce d'Azergues.
Son type exotique le différenciait à ses yeux des autres jeunes gens qu'elle connaissait.
Les éclairs fulgurants de ses yeux noirs, le mat coloris de sou teint, les bleuâtres nuances de sa chevelure ondulée, sa prestance de caijallero, tout en lui la séduisait, la charmait et la troublait.
Luce s'était même sentie inondée de la joir la plus capiteuse lorsqu'elle l'avait vu se rapprocher de lui, lorsqu'elle avait compris ses recherches.
Elle s'était grisée délicieusement au brillant langage de ses regards passionnés. Elle avait voluptueusement frissonné au contact de sa main frôlant d'abord, puis serrant la sienne à la dérobée.
Elle avait écouté ronuiie une harmonie divine sa voix, aux chaudes et vibrantes intonations méridionales, susurrer avec passion à son oreille cet hommage qui était aussi un aveu et un désir :
— Que vous êtes belle!
Car nn jour José s'était enhardi au point de parler ainsi à la tille de Jane 11 avait saisi habilement le moment où, dans lu foule, en sortant des
courses, elle était quelque peu séparée de son oncle et de sa tante pour l'approcher et pour lui parler.
Luce avait emporté à Azergues le délicieux souvenir de cette intrigue pourtant à peine esquissée.
Elle avait conservé vivante en son esprit l'image troublante de celui à qui elle s'était déjà mentalement donnée et que les aspirations perverses de son âme appelaient de toutes leurs forces.
L'aimait-elle?
Quoi ! Ce serait profaner le mot divin, l'amour synonyme de la divinité, — car il est comme elle l'essence des êtres, — que de l'appliquer aux sentiments que pouvait concevoir une créature pareille.
Mais enfin, à sa manière, Luce aimait déjà le fils de Carmen ; déjà elle était à lui.
Ces choses-là se comprennent.
La passion éclaire l'intuition que les désirs éveillent.
José de Lizieux avait senti l'impression qu'il avait produite sur la jeune fille.
Il s'était dit :
— Elle sera à moi !
Au fond, il la désirait.
Ce n'était pas la même chose que Pélago.
Elle était, elle, la maîtresse agréable, la joyeuse compagne des plaisirs, la camarade d'amour.
Luce avait à ses yeux un autre aspect.
11 la voyait comme la mystérieuse amoureuse que l'on aime en silence, que l'on cache à tous les regards, dont la possession puise un charme si puissant dans l'ombre qui l'enveloppa, comme celle qu'on est fier en soi de posséder parce qu'elle est au-dessus de celles que chacun peut avoir.
Alors les désirs s'étaient accrus en lui, acquérant chaque jour une intensité plus grande, attisés ensuite par la séparation, lorsque Luce quitta Paris pour aller au château d'Azergues.
Il parvint assez mal à l'oublier par moments, à travers son excursion sur les places normandes, en compagnie de sa maîtresse.
Mais, lorsqu'il revint à Paris où il ne la revit pas, le fils de Carmen se sentit envahi d'une affolante ambition qui le poussa de nouveau vers elle.
Audacieux, il l'était; téméraire même.
11 résolut d'écrire à Liice.
N'avait-il pas compris que tout ce qui viendrait de lui serait bien accueilli par elle.
Il écrivit.
Il mit en sa lettre ces phrases banales, dites mille fois par tous les amoureux, imprimées en tous les livres que la passion inspire, mais qui sous sa plume, forgées avec son style qui avait, comme lui, quelque chose d'exotique, prenaient une allure spéciale, une vigueur différente et un sens tout autre.
11 avoua qu'un amour immense l'attirait vers elle, et il déclarait qu'il était prêt à tout, à se tuer même si elle ne répondait pas aux élans de son cœur.
Il s'agissait de faire parvenir cette lettre à Luce, de la lui faire tenir secrètement, à l'insu de ses parents surtout.
Rien ne l'arrêtait.
Loin de le rebuter, les difficultés stimulaient son audace.
José connaissait les environs d'Azergues où il avait passé quelque temps avec son père, — nos lecteurs voudront bien s'en souvenir.
11 se rappelait notamment l'auberge de Virieu-le-Grand, oîi l'on avait déjeuné, le jour du départ, avantj^de prendre le train.
Dans cette auberge, il avait remarqué un jeune homme qui soignait les chevaux et qui nettoyait l'omnibus destiné au service des voyageurs.
Il avait causé avec lui et il l'avait entendu raconter quelques petites prouesses qui l'avaient bien noté en son esprit.
Ce garçon s'appelait Colin; José s'en souvenait à merveille.
Il était jeune à l'époque : il avait à peine dix ans.
C'était un enfant trouvé que le propriétaire de l'auberge avait recueilli.
S'il était toujours à Viricux !
Par lui, sans doute, il pourrait faire remettre en cachette sa lettre à Luce.
Il était, en tout cas, aisé de s'en assurer.
José écrivit à l'aubergiste qui lui répondit que Colin était en ce moment à Fontainebleau, dans l'artillerie, où il accomplissait son service militaire.
C'était une déception, mais peut-être Colin trouverait-il un moyen de faire parvenir la missive à destination.
José, — sans prévenir Pélago ni son père, — s'ccliai)pa un matin et conrni à Fonlainehicau.
MARIEE EN BLANC 82i
Il trouva sans peine Colin à la caserne d'artillerie, mais favorisé par une chance qu'il qualifia de miraculeuse, il apprit qu'il avait terminé son service militaire et que, libéré, il allait retourner dans quelques jours à Virieu.
Cela tombait à merveille.
L'entente fut très facile et l'appât d'une récompense décida immédiatement l'artilleur au service qu'on lui demandait.
José lui donna cent francs pour faire parvenir à Luce d'Azergues, sans que personne ne s'en doutât, la lettre qu'il lui remit.
Il ajouta :
— M"" d'Azergues me répondra sans doute. Je lui dis dans ma lettre qu'elle peut vous remettre sa réponse que vous vous chargerez de m'expédier à Paris.
— Vous pouvez y compter, monsieur de Lizieux, dit le jeune homme; je ferai tout ce que vous voudrez.
— Il y aura deux cents francs pour vous le jour où j'aurai reçu la lettre de M"= d'Azergues.
— Bon, ce n'est pas de refus.
— Vous me l'enverrez à Paris, en mon hôtel, rue de Courcelles.
Colin avait gagné ses deux cents francs.
Il avait repris ses fonctions de cocher à l'auberge de Virieu et il entrait librement au château d'Azergues chaque fois qu'il était chargé d'y porter un paquet arrivé par le chemin de fer.
A sa seconde visite, il avait aperçu Luce qui lisait dans le parc.
Il lui avait remis la lettre et huit jours après il avait reçu la réponse qu'il avait aussitôt expédiée à José de Lizieux.
Les deux cents francs promis ne s'étaient pas fait attendre,
— Voyons celte lettre, dit M. de Lizieux. Et il lut à haute voix ces quelques lignes :
Vous m'avez bien comprise et moi aussi je vous avais deviné.
Cet éloignemeni prendra fin bientôt et tous mes efforts tendent à l'abréger.
Oui, je me souviens de tout ce que vous évoquez et pour en revoir la douce réalité, je piaffe d'impatience.
Luce.
— Bravo ! Bravo !
— C'est parfait ! approuva aussi Palmyre.
— Elle est adorable ! s'écria le fils de l'Espagnole. — Mais voyez ce galbe, comme c'est bien elle ! « Je piaffe d'impatience ! » C'est adorable !
— C'est très bien, en effet, fit M. de Lizieux.
— Oui, très bien, très bien, amplifia Palmyre.
— Eh bien ! mon garçon, je vois que tu es en bonne voie, ajouta le pseudo-gentilhomme.
.— N'est-ce pas, hein ?
— Maintenant que le duc est revenu à Paris il faut chauffer.
— Il faut toujours, dit Palmyre, battre le fer quand il est chaud.
— 11 brûle, le fer, répondit José avec un rire plein de fatuité. Puis revenant aussitôt à la question qui le préoccupait :
— Alors, demanda-t-il, je peux compter sur mes mille louis pour demain.
— Ils sont à toi dès ce soir, répondit l'amant de Palmyre, et je vais te donner après dîner un chèque sur mon banquier.
- — Et pour le reste?
~ Dis à ton marchand de meubles de présenter sa facture chez moi.
— Eh bien! père, tu es chic!... Je dirai même plus : tu es très chic!