LIV. 174. — M.^RlliE EN BLAKC. LIV
C'était le seul moyen de découvrir la maîtresse de Berlin et d'arriver ainsi à lui.
En partant pour retourner à Corraeilles :
— A demain! lui dit Bouguarès.
— As pas peur ! répondit notre ami. Au moment du branle-bas, Tistin sera sur le pont.
— Tu sais, à neuf heures.
— Heure militaire, mon bon, je serai là.
Norine était heureuse de revoir son mari dont elle était séparée depuis trois jours.
On ne parlait pas devant Magali des alïaires qui préoccupaient nos amis.
Il devait encore moins en être question ce soir-là, car Paul des Roselles était là.
Il était venu passer la demi-journée auprès de son adorable fiancée et, comme chaque fois, il dînait à la villa de son oncle.
Tistin attendit que le neveu de son commandant fut parti et que Magali se fut retirée dans sa chambre pour rejoindre M"= Mercier et lui apprendre ce qu'il avait fait.
D'ailleurs, il l'avait déjà mise à peu près au courant de tout lorsqu'il l'iivait vue à Paris.
On n'avait pas encore reçu de nouvelles de Léon des Roselles qui devait certainement être déjà arrivé à Barcelone.
Norine avait préparé la grande tenue de son mari pour aller à la noce.
Ce que Mouredu appelait sa a grande tenue », c'était son costume de quartier-maître qu'il avait conservé avec soin, comme un souvenir de son existence de marin.
Depuis qu'il avait pris sa retraite, notre brave ami ne l'avait plus mis.
Norine en avait la garde et elle l'enlretenait soigneusement, le sortant, le ballant et l'époussetant tous les mois pour empêcher qu'il ne se piquât aux vers.
La tenue de Tistin était presque neuve, conservée en un étal parfait.
Elle était là, étendue sur les sièges de sa chambre, attendant relui qui l'avait portée pour la dernière fois, lors de la grande revue d'inspection passée par l'amiral à bord de La Bérénice.
Les galons des manches et les ancres étaient d'un rouge aussi frais que s'ils étaient neufs.
MARIÉE EN Bt.ANC i:!87
Sur la vareuse étaient attachées les trois médailles de Tislin, — la médaille militaire, celle du Mexique et celle de Chine, — faites du plus grand module, avec leurs rubans aux couleurs vives.
Le chapeau verni, sorti de son enveloppe imperméable, brillait comme un miroir.
Rien ne manquait, pas même le sifflet de manœuvres, bien astiqué, attaché à son long cordon aux nœuds bizarres.
Tistin se sentit une véritable joie au cœur quand il revit, ainsi étalés, tous ces effets qui l'attendaient.
Il se rappela plus vivement encore le temps où il était quartier-maître et prenant Norine entre ses bras robustes pour l'embrasser, il la serra avec quelque émotion contre sa poitrine.
— Que, lui dit-il, nous n'étions encore que fiancés lorsque je portais cette tenue-là, ma bonne!...
Il l'embrassa.
— Je remettrai ma tenue, lui dit-il, le jour où nous ferons nos noces d'argent.
— Je parie, dit Norine, que tu la remettras avant.
— Ah! voui, voiii, tu as raison, répondit Tistin qui comprit aussitôt ce qu'elle voulait dire ; le jour du mariage de la petite !... .Vh! séiju, alors ! capon de bon sort, ce jour-là, ce sera le grand tralala !
Le matin, Mouredu, qui, du reste était toujours matinal, fut prêt de bonne heure.
L'exactitude était une de ses qualités.
Tout le monde voulut le voir avec son costume, surtout Magali qui ne l'avait jamais vu ainsi.
On le félicita sincèrement.
Puis, ayant embrassé Norine et la fille de Léon, il partit par l'un des premiers trains et, à l'heure exacte, il arriva à la rue de la Tombe- Issoire.
— Eh bé! Je ne suis pas en retard, que? fit-il en serrant la main à Ijouguarès qui était émerveillé de le voir dans ce costume.
— Non, mon brave, tu es exact comme une échéance. — Tu es splendide.
— C'est la tenue d'ordonnance, vé.
— Nous n'attendons plus que la bourgeoise. Les femmes ne sont jamais prêtes à l'heure.
— Pardi! fit 11""= Bouguarès en arrivant, je voudrais bien vous voir, vous autres les hommes, si vous aviez tout ce que nous avons à faire.
1388 MAUIÈE EN BLANC
— Bonjour, madame Bougii;uès, dit Tislhi, en serrant la main de la Narbonnaise.
— Bonjour, monsieur Tistin. — C'est ce coiffeur qui m'a fait attendre; sans lui, il y a longtemps que je serais prête.
— Enfin, dit Bouguarès, nous ne sommes pas en retard. Il est neuf heures moins dix.
M"= Bouguarès était en robe de faille noire, avec une capote de jais ornée de grands rubans jaunes; elle avait sorti tous ses bijoux : chaînes, médaillon, bagues, bracelets, broche, boucles d'oreilles.
Le char, attelé de ses trois chevaux, aux turbans fleuris d'oranger, était tout prêt dans la cour, bien astiqué, ses coussins de drap gris propres comme s'ils étaient neufs, les boites de cuivre des moyeux reluisantes, les harnais irréprochablement vernis, et le cocher Chichois, costumé en postillon, donnait un dernier coup d'œil à son attelage, arrangeant encore les mors et les gourmettes, et fixant au manche de son fouet tout neuf un piquet de fleurs d'oranger, dont il avait également paré le revers de sa veste.
Albert Bouguarès avait sa tenue, toute neuve, de fourrier des chasseurs de Vincennes, avec ses galons d'argent et sa médaille militaire gagnée au Sénégal, en même temps que Pierre Lion.
Il y avait du vin blanc et des biscuits de Reims servis dans la ^alle à manger, car c'était malsiin de partir à jeun.
— Allons, y sommes-nous? demanda Bouguarès, quand les verres furent vides.
Ah' Bouguarès donnait encore quelques instructions et faisait ses dernières recommandations pour que rien ne clochât dans le service pendant son absence.
— Voilà, ça y est.
— Eh bien! en voiture alors!
Le Narbonnais prit son chapeau haut, un peu passé de mode, mais tout neuf encore, et sans boutonner sa redingote, il donna l'exemple en iiKiiiLiinl le premier dans le char.
— Pourvu que les Grisel ne nous fassent pas attendre, dit-il.
— Nous allons les prendre chez eux?
— Non, je leur ai dit de se trouver place Saint-Michel, au Café de r.\ venir, alin de nous éviter un trop long détour.
Le lourrier aidait sa lanle à monter dans le char.
— Embarquons! dit Moiiredu.
El (piMMil il fut assis :
— Levons l'ancre! cria-t-il au cocher. Larguez les amarres et voguez!... Faïtira, Marins!
Le char s'ébranla dans le tintinabulement des grelots et, conduit d'une main sûre par Chichois, il franchit la large porte de l'établissement, tourna avec méthode et partit au milieu des cochers, des garçons d'écurie, des voisins et des voisines, curieusement rangés dans la rue pour assister au départ et criant :
— Amusez-vous bien!... Du plaisir!...
Bouguarès faisait des signes de la main. Sa femme souriait.
Tout le monde fut exact.
Jean Renaud, dans sa grande tenue de hussard, fut le premier que l'on prit, car il habitait le plus près.
Les Grisel étaient au rendez-vous, le père avec sa femme et sa fille, encore une gentille Narbonnaise de dix-huit ans, fraîche comme une rose.
Au café de la place Saint-Michel où ils attendaient, il fallut accepter un nouveau verre de vin blanc et l'on descendit, sauf M"'= Bouguarès qui resta dans le char et à qui Mouredu apporta son verre.
Le fourrier, très galant, était particulièrement empressé auprès d'Élisa Grisel, sa jolie compatriote.
De là, on prit la rue de Rivoli pour aller à la gare de la Bastille prendre l'oncle Auguste, le frère de M""^ Davoul, qui attendait depuis prés d'un quart d'heure, arrivé par le train de Vincenncs.
Il portait sa tenue toute neuve de garde du bois, la poitrine constellée de médailles, parmi lesquelles deux aux rubans tricolores pour sauvetages.
On revint par la rue des Vosges et la rue des Francs-Bourgeois, pour prendre, à. l'IIôtel-de-Ville, le cousin Laurent Davoul, le lils de l'oncle Auguste; puis la rue de Rambuteau, la rue Montmartre et la Bourse, pour prendre M. et M"« Duchesnoy, à la maison de couture de la rue du Quatre- Septembre.
Enfin, au grand trot, on prit la direction de l'avenue de Clichy.
Les autres personnes de la noce devaient se rendre directement chez M"'^ Davoul.
Les trois ouvrières de la maison de couture, Laure, Blanche et Marcelle, fraîchement vêtues de toilettes claires, étaient arrivées de bonne heure pour aider leur amie à s'habiller.
Alice était ravissante dans sa fraîche et riche toilette blanche, faite avec le goût le plus exquis et pouvant, à ce point de vue, soutenir la com-
paraison avec toutes les mariées du grand monde que Ton rencontrerait ce jour-là.
C'était un concert unanime d'admiration et d'éloges.
On savait déjà, chez les commerçants du quartier et chez les voisines, grâce à la concierge, que la noce serait superbe, et depuis longtemps le Irottoir de l'avenue de Glichy était couvert de curieux qui obstruaient les abords de la maison.
On avait vu descendre du char les invités arrivés avec Bouguarès, et ceux qui portaient des uniformes comme le fourrier, l'oncle Auguste et Mouredu avaient été particulièrement remarqués.
Ils avaient été vus aussi par M. et M"= Putot qui se tenaient à leur fenêtre.
Bertin, sans hésiter, avait reconnu Tistin Mouredu dans son costume.
— Lui!... s'élait-il dit aussitôt, sans rien communiquer à Palmyre.
Il est de celte noce!... 11 connaît donc ces gens-là!... et Miellé... il va la voir !
Mais le maître-chanteur se rassura bientôt.
La fille de Léon des Roselles portait un nom qui empêcherait de la reconnaître.
11 ne pourrait venir à l'idée de Mouredu que celle jeune lille, depuis si longtemps l'amie d'Alice Davoul, était la sœur de Magali.
Ne croyait-il pas du reste, après l'enquête qu'il avait faite à Montlhéry avec Léon des Roselles, que l'enfant conliée aux époux Loiseau, les jardiniers du château, avait été massacrée par les Prussiens avec ses parents nourriciers?
Bertin songea plutôt à comprendre comment Mouredu connaissait ces gens-là.
11 pensa bientôt à Bouguarès, l'ancien cocher, ce qui lui donna le mot
de cette énigme.
La noce promettait d'être gaie.
Déjà, pendant les quelques instants que l'on passa chez M""= Davoul, dont !(• logement était trop pelit pour contenir tous les invités, on s'amusait et ou plaisanlail, — loiit le monde ayant fait connaissance du premier coup, — en prenant les apéritifs que l'on avait servis, au grand elïroi des jeunes (illes qui se tenaient loin de la table à cause des taches.
An moment de trinquer, on s'aperçut que le frère de M""= Davoul n'avait pas |)iis son verre.
Le garde du bois de Yinccnnes causait avec sa sœur.
Son verre était resté sur la table.
— A qui ce verre? demanda Pierre Lion. Qui n'ii pas son verre?
— C'est l'oncle Auguste, répondit Alice.
— Eh! té, mon oncle, fit alors Mouredu en prenant le verre et en le présentant au vieux garde, il faut trinquer avec nous.
— Volontiers!
Tout le monde riait.
— A la santé des fiancés et du brave oncle Auguste! dit Bouguarès.
— Vive « mon oncle! »
Ce fut un cri général.
Dès ce moment, pour tout le monde, Auguste Davoul ne fut plus que « mon oncle ».
On descendit au milieu delà haie de curieux dont quelques-uns avaient envahi jusqu'au corridor de la maison, malgré les efforts de la concierge pour les en expulser.
A l'apparition d'Alice, ce fut une véritable explosion, un « Ah! » d'admiration qui s'échappa simultanément de toutes les lèvres.
Puis, quand Miette parut, donnant le bras au fourrier, le garçon d'honneur, ce fut une nouvelle unanimité, car on fut frappé et émerveillé de sa pure et radieuse beauté, apparaissant sans voile, rehaussée par la toilette la plus fraîche et du meilleur goût, corsée par le contraste merveilleux qu'elle offrait en sa qualité de brune aux yeux bleus.
Elle était absolument adorable.
Il fallut un bon moment pour s'installer dans le char, pour faire monter les dames, arranger la traîne de la mariée, avoir soin de ne pas chiffonner les toilettes; et cela faisait l'affaire des badauds qui avaient ainsi mieux le temps d'admirer les invités.
Sur le siège, à côté de Chichois, s'étaient installés Mouredu, le fourrier Bouguarès et le cousin Laurent.
Enfin, le char s'ébranla et se dirigea vers la mairie des BatignoUes, en passant par l'avenue de Clichy et par le boulevard.
La cérémonie fut moins longue que l'attente qu'il fallut subir pour laisser passer les autres noces inscrites avant celle de Pierre Lion.
A onze heures seulement ce fut terminé et on se rendit à l'église Sainte- Marie-des-Batignolles, qui heureusement n'était pas bien éloignée, et où, tout étant prêt pour la cérémonie, le suisse attendait le cortège sous le porche.
De nombreux amis étaient déjà arrivés, entre autres une délégation des sous-olTiciers du bataillon de Pierre Lion et les amies d'atelier d'Alice, accompagnées pour la plupart par leurs mères.
M™= Davoul avait voulu que les choses fussent faites convenablement.
Elle n'avait qu'une fille el elle n'avait pas regardé à la dépense.
C'est dans la chapelle de la Vierge que la bénédiction nuptiale devait être donnée et l'aulel était brillamment illuminé et fleuri.
L'orgue fit entendre une marche nuptiale lorsque le cortège pénétra dans l'église.
La chapelle était absolument comble.
Le défilé à la sacristie dura plus d'un quart d'heure.
Enfin il était au moins midi et demi lorsque tout fut terminé et que l'on remonta dans le char pour se rendre au Salon des Familles, traversant ainsi une grande partie de Paris par le trajet agréabio des boulevards extérieurs, du boulevard Magenta, de la place de la République, du boulevard Voltaire, jusqu'à la place du Trône et à l'avenue de Sainl-Mandé, où se trouve le célèbre restaurant Maurice, choisi par les familles.
Dès lors, pendant ce parcours, délivrée maintenant de la solennité des cérémonies civiles et religieuses, la noce s'égaya subitement.
Les boute-en-train ne manquaient pas parmi les invités d'Alice et de Pierre.
On causait, on riait, on s'amusait.
On appelait « mon oncle » qui se prêtait de fort bonne grâce à la plaisanterie.
Miette, elle-même, paraissait avoir oublié pour ce jour de gaîté toutes les douloureuses préoccupations de son cœur el elle souriait adorablemeni, au milieu de tous ces visages de gens heureux et de ces physionomies en fête.
Au Salon des Familles, un déjeuner froid avait été préparé, pour salisfiiire les appétits qui auraient difficilement attendu sans réclamer l'heure fixée pour le repas de noces.
Après ce Imicli, on repiit le char pour aiier faire, dans le bois de VincenncSj une promenade délicieuse.
On s'égayait de plus en plus.
Maintenant les chants étaient de la partie.
Toute la noce a allait en ciiœur au refrain. »
Le père Lion était heureux du bonheur de ses enfants, car Aîice était di'-jù piosque sa fille.
Iiuuguarès s'épanouissait de contenleincnt.
Mouredu ne tarissait pas en blagues extraordinaires et phénoménales (pi'il débitait avec une \oliiiiilil('' lnuli' nuTidionidr, iiù'il ponctuait de gestes expressifs, qu'il soulignait d'uni' mimique alisolument cocasse el
*^-^^fe^
Après le dessert, ce fut absolument inénarrable. (P. 1394.'
qu'il corsait d'expressions pittoresques, fournies par son double vocabulaire de marin et de Provençal.
On était tellement en train que l'on n'attendit pas au soir pour danser.
Une sauterie, accompagnée par des musiciens que l'on rencontra, toujours à l'affût des noces, fut improvisée dans un établissement du bois où l'on fit une balle pour se rafraîcbir.