‹ Mariée en blancChapitre 134 sur 142 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

Jane avait frémi.

Elle avait couru chez Régina et elle l'avait appelée d'une voix pleine de frayeur.

Elle l'avait menée dans le cabinet de Claudius et elle lui avait montré le pli sinistre.

Toutes deux, elles avaient eu la même idée.

Claudius avait résolu de tuer Luce et de se frapper ensuite.

Ce testament, le malheureux, épouvanté par le scandale qui rejaillissait sur lui et par le déshonneur dont il voyait son nom couvert par l'indigne fdie, il l'avait écrit au moment où il avait pris celte résolution funeste, avant de partir à la recherche de Luce dont l'expiation terrible avait été décidée dans son esprit.

Alors, convaincu comme Régina, le comte de Bellegarde était parti à la recherche de son beau-frère.

Il n'avait aucune indication pour le guider.

Vainement il l'avait cherché pendant toute la journée, et il revenait désolé à la rue de Grenelle au moment même où i\l"' Mercier y arrivait.

Au serreiiient de main de l'ancienne institutrice, au frémissement nerveux qu'il ressentit, le mari de Régina connut une angoisse soudaine.

Il la regarda en face et il vit dans ses yeux le rellct de la douleur qui la déchirait.

11 l'interrogea.

— Vous avez vu mon beau-frère?... Où est-il ?... Jane avait entendu.

Klle accourait, suivie par Régina.

M"'' Mercier, devant elles, n'eut pas la force de répondre. Ses jambes dél'aillirenl et elle se laissa tomber dans un fautcu'l. les bras tendus, appelant Jane qui se jeta à son cou.

— Ma pauvre Jane!... dit-elle en l'embrassant. L'anxiété était cruelle.

Le comte de Rellegarde et Régina interrogeaient encore.

— Qu'est-il arrivé?... je vous en supplie, parlez!...

— Un malheur!... un grand malheur... répondit l'amie de Jane.

— Claudius...

— Oui, ma chère enfant... votre mari...

— Il s'est tué?... dit Régina.

— Non... mais vous pouvez pleurer sur lui...

— Mort!... cria la duchesse d'Azergues, d'une voix semblable à un râle aigu.

— Oui, ma chérie... hélas ! il est mort... mort victime de son courage et de son dévouement !...

Au milieu de la douleur qui venait d'éclater, ces paroles produisirent un saisissement véritable.

A travers leurs sanglots, Jane et Régina interrogeaient, voulant savoir toute la vérité.

Le comte de Cellegarde essayait de dominer sa douleur pour avoir la force de consoler sa femme et sa belle-sœur.

Alors, M"' Mercier, essuyant ses pleurs, embrassant Jane qu'elle pressait contre elle comme une mère, fit le récit de l'épouvantable événement.

Elle dit, — innocent mensonge, — que la nouvelle lui avait été apportée par Mouredu qui se promenait à Bougival.

Elle apprit que Paul des Roselles était allé aussitôt auprès du corps de son parrain, tandis qu'elle s'élait chargée elle-même de celle pénible mission.

Aussitôt, Jane, Régina et le comte de Bellegarde voulurent partir.

M"' Mercier les accompagna.

Elle sentait qu'un rôle nouveau de dévouement et d'affection auprès de Jane commençait pour elle.

A ce moment, un facteur des Postes se présenta.

Il apportait la lettre recommandée, envoyée par Berlin au duc d'Azergues.

La mort du destinataire permettait au facteur de remettre ce pli à sa veuve et Jane seule eut ainsi connaissance de la dernière infamie du misérable qui s'était acharné à son malheur.

Léon des Roselles n'était pas demeuré longtemps à Bougival.

Il avait compris que, dès qu'elle aurait reçu la nouvelle de la mort de son mari, Jane accourrait, et il sentait que sa présence aurait éié, en ces circonstances douloureuses, trop cruelles pour elle.

La première douleur calmée, il avait rélléchi à la situation nouvelle

qui était faite par la mort de Claudius et son cœur, dévoré d'un amour qui maintenant avait le droit de renaître et d'espérer, avait entrevu la liberté rendue à sa bien-aimée.

Il avait eu la vision de l'avenir à travers le voile de deuil du présent, et il n'avait pu s'empêcher de sourire à. la promesse de bonheur qui lui était faite.

Jane pourrait être à ses enfants !

Jane pourrait être à lui!

Il s'était éloigné dès qu'il avait pu.

La nouvelle de la mort du duc d'Azergues s'était répandue rapidement à Bougival et l'un des meilleurs amis de Jane et de Claudius, M. de La Faloise, qui y possédait une superbe propriété, ofl'rit à Paul des Koselles de recevoir chez lui la dépouille mortelle de son malheureux ami.

Mouredu s'était posté sur la grande route pourallendre M"' Mercier et la conduire chez M. de La Faloise avec les personnes qui l'accompa-

gneraient.

Puis, il était allé rejoindre son commandant qu'il trouva avec Loubet.

La nuit était venue.

Loubet informa Léon des Roselles de ce qu'il avait appris et des mesures qu'il avait fait prendre pour que Bertin fût arrêté avant de passer la frontière.

Il annonça ^que la villa de la route de la Celle-Saint-Cloud allait être surveillée et que Palmyre serait probablement arrêtée le lendemain comme complice de son amant, car elle avait bénéficié du produit de ses crimes.

Cette arrestation, — Loubet ne pouvait encore le savoir, — ne devait pas être opérée.

Palmyre avait été saisie d'une épouvante si folle après le départ de l'agent qu'elle n'avait songé qu'à s'enfuir.

Elle avait entassé dans une valise tout ce qu'elle possédait de précieux, ses titres, ses valeurs, ses bijoux, son argenterie et, abandonnant tout le reste, elle était partie.

Elle s'était couvert le visage d'une voilette épaisse et elle avait gagné au plus tôt, à pied, la station de Ruoil.

Là, elle était montée dans le train pour Saint-Germain, où elle comptait prendre, dans la nuit, la ligne de grande ceinture pour gagner celle de Normandie sans revenir à Paris.

Elle allait retourner chez elle et essayer de se dérober aux retlienlies qu'elle rndoulait.

Pemiant celle même nuit, tandis que l'on pleurait auprès du rorps

du duc d'Azergues, José de Lizieux vint à Bougival, ignorant le draine qui venait de s'y dérouler.

Il avait cherché Luce pendant toute la journée.

Il était revenu à Viroflay, puis à Versailles; il était retourné encore à Paris, cherchant partout, sans indication, courant les rues et les boulevards, comme un fou.

Sa jalousie, qui s'exaltait de plus en plus, attisait sa rage.

Par moment, il avait envie d'en finir et d'aller se briiler la cervelle à la porte de l'hôtel d'Azergues.

Puis, il reprenait ses recherches qui ne pouvaient être que stériles.

Enfin, affolé, désespéré, égaré, hors de lui, il avait eu la pensée de venir à Bougival, pensant y trouver celui qu'il croyait son père, alin de lui dire ce qui lui était arrivé et de le prier de se joindre à lui.

Il ouviit la petite porte bâtarde, percée à côté de la grille et il se dirigea vers la maison dont une seule fenêtre était éclairée.

Dans la cuisine, la domestique de Palmyre causait avec les jardiniers et avec deux commères du voisinage.

L'une avait été appelée par elle.

L'autre était venue d'elle-même.

Le sujet de leur conversation était naturellement les événements bizarres qui venaient de s'accomplir : la visite que madame avait re^ue de cet inconnu, la terreur que l'on avait lue sur son visage, et ce départ semblable à une fuite.

José entra.

11 questionna immédiatement.

— Monsieur est parti hier matin, répondit le jardinier. Il venait d'arriver avec madame, dans la nuit. — Dès le malin, j'ai amené une bonne, mademoiselle que voici, et monsieur est reparti pour Paris.

— Et Palmyre ? demanda José qui appelait toujours ainsi la maîrtresse de son prétendu père.

— Madame est partie tantôt

— Partie aussi ?

— Oui, monsieur.

— Elle n'a rien dit ?

— Non... rien du tout... et nous sommes très inquiets.

Alors, parlant tour à tour, le jardinier, sa femme et la domestique racontèrent à José tout ce qui s'était passé.

Ils lui apprirent la visite de Pélago, qui paraissait fort en coière et celle de cet inconnu qui avait causé une si grande frayeur à madame.

Le fils de l'aventurière espagnole ne savait que penser.

Ces événements mystérieux, la disparition de Palmyre et de M. de Lizieux, l'intriguaient et le bouleversaient.

Sa rage s'accroissait dans son impuissance.

La domestique, peu rassurée déjà par ce qui venait de se passer dans celte maison nouvelle pour elle, commençait à avoir peur de lui.

José se retira dans la chambre où il couchait, quand il venait à Bou"ival.

11 s'enferma.

Seul, il s'enfonça dans ses méditations désespérées et furieuses^

Avant le jour, ne pouvant plus tenir en place, il sortit.

Il erra sur les rives de la Seine, marchant la tète basse, semblable à un fou.

Puis, il alla au télégraphe.

Il envoya une dépêche à la rue de Courcelles, pensant que son père la recevrait.

Il attendit vainement la réponse pendant toute la journée.

Le soir, vers cinq heures, il allait revenir à la villa de Palmyre, décidé à en finir, lorsque tout à coup, des cris joyeux et des éclats de rire attirèrent son atlenlion.

Sur l'autre rive de la Seine, près du pont, un canot venait d'aborder l'embarcadère.

Trois femmes et trois jeunes gens, à demi ivres, gravissaient l'esca- Uer de bois qui conduit au restaurant de la Grenouillère.

Parmi ces femmes, José venait de reconnaître Luce d'.Xzergues.

C'était elle, en effet.

Elle portait un costume de canotage, conmio ses compagnes.

Elle était avec ce jeune homme, Paul Rouleau, qu'elle avait ren- «ontré dans le train et qu'elle avait suivi.

La bande joyeuse dont elle faisait partie s'amusait depuis la veille.

Après une nuit d'orgie dans un chalet des environs de Suresnes, on avait suivi la Seine jusqu'à l'iie Saint-Denis, où l'on avait joyeusement déjeuné.

Puis, toujours canotant, on était descendu encore à Argenleuil, à la Garenne et à liueil, dont les stations furent marquées par des apéritifs redoublés.

Enlin, on venait d'arriver à Dougival.

On allait dinerà la Grenouillère.

Luce, inconsciente, étalait son ignominie à quelques pas du cadavre de son père.

Luce tomba, frappée à mort. (P. 1618.)

A la vue de Luce dans cet accoutrement significatif, José sentit un flot de sang mon 1er à son cerveau et un nuage rouge l'envelopper en obscurcissant sa vue.

— Ah !... te voilà!... grinra-t-il d'une voix hideuse.

Il courut pour traverser le pont.

Il arriva dans le jardin du restaurant, au moment ou canotiers et eanolières s'asseyaient autour d'une table, appelant le garçon en chœur.

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