CHAPITRE CXGV
UNE ERREUR JUDICIAir.E
Le comte de Bellegarde apprit seul la lin honteuse de celle qui avait été sa nièce.
Seul, il vint au restaurant de la Grenouillère, reconnaître le corps et l'aire les formalités nécessaires.
Le double crime dont le joyeux établissement ciier aux canotiers et aux baigneurs avait été le théâtre, n'eut aucun retentissement, car des mesures furent prises pour que les noms de Luce d'Azergues el de José de Lizieux ne fussent pas communiqués aux journaux, qui relatèrent cet assassinat et ce suicide.
Le mari de Régina ne communiqua celte nouvelle à aucun des siens.
L'acte de décès dressé, il chargea le secrétaire de la mairie de faire le nécessaire pour l'inhumation de Luce, qui devrait avoir lieu dans la fosse commune du petit cimetière de Dougivai.
Le comte de Bellegarde s'était chargé de toutes les formalités à remplir pour les obsèques de son beau-frère el personne ne connut les démarches qu'il venait de faire.
Le corps de Claudius, avait été embaumé et mis dan^ iiwr iiiplo bière.
Son testament, apporté chez le notaire de Dougival, avait été ouvert dans les formes prescrites.
On voulait le lire avant que le convoi funèbre eût lieu, avani même de faire part de sa mort, car on pensait que Claudius pouvait avoii' pro.vcril certaines dispositions.
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Le malheuieux avail bien eu les intentions que Jane avait devinées.
Il le disait dans cet adieu suprême, qu'il adressait aux siens avant de leur faire connaître ses volontés dernières.
Il avouait qu'il ne pouvait laisser subsister la tache iniamante que Luce avait faile à son nom et que, pour l'effacer, pour empêcher le scandale que causerait la divulgation de sa honte, il avait résolu de la tuer et de se suicider ensuite.
Il donnait à Jane seule, qu'il instituait sa légataire universelle, l'usufruit de toute sa fortune qui serait partagée, après sa mort, entre Régina de Bellegarde, sa sœur, Paul des Roselles, son filleul, et Adrien de Salverne qu'il considérait comme son fils.
Il réglait ce qu'il y aurait à faire après sa mort.
Son corps devait être inhumé dans le tombeau de famille du château d'Azergues.
Aucune lettre d'invitation ne devait être adressée; et l'on n'enverrait, après les obsèques, que des lettres de faire-part de son décès.
Le convoi funèbre eut donc lieu sans le moindre apparat.
La rnort de Claudius ne fut pas ébruitée.
Jane, Régina, Ednie de L'eilegarde, Adrien de ijalverne, M"*-' Mercier et Paul des Roselles accompagnèrent seuls le fourgon funèbre qui fut
conduit à la gare et de là au château d'.Vzergues.
Au même moment, Luce était inhumée dans un coin ignoré du cimetière de Bougival, tandis que le cadavre de José de Lizieux, que personne n'avait reconnu, était transporté à Paris et exposé à la Morgue, avant d'être livré à l'amphithéâtre de l'École de médecine.
Etranger à ces événements dramatiques, l'agent Loubet poursuivait sa tâche.
Il allait et venait de Cormeilles à Paris, attendant à chaque instant la nouvelle de l'arrestation de Dertin, qu'il avait hâte d'annoncer à Léon des Roselles.
Rien n'avait été signalé.
Loubet commençait à croire, que le coup était manqué.
Il faisait, pour s'expliquer cet insuccès, les hypothèses les plus variées.
Il en était arrivé à penser que Berlin, pour donner le change, avait expédié sa dépêche à Palmyre de la gare d'Orléans, tandis qu'il filait par une autre ligne.
Alors, il avait fait donner des ordres pour que toute correspondance à l'adresse de Palmyre Putol fut interceptée.
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11 avait agi sagement.
Un seconde dépêche était arrivée à Bougival,
Celle-ci était datée de Port-Vendres.
Le texte disait :
Aussitôt réalisation terminée, viens à Cadix, fonda Reale, el demande Gonzalès Sirias y Robra.
Loubet avait immédiatement télégrapliié à un de ses arnis, un -ancien commissaire retraité qui liaiiitait à Cerbère, et il l'avait prié de signaler le nom de Gonzalès Sirias y Piobra.
La réponse ne sétait pas fait attendre.
L'homme dont Loubet pariait avait été arrêté par les autorités espagnoles.
Il était, disait-il, accusé de l'assassinat d'une femme nommée Carmen Pabla.
Loubet n'en croyait pas ses yeux.
Quel quiproquo bizarre avait été commis ?
Quelle confusion inimaginable avait été faite?
L'agent du Consulat de Darcelone courut à Cormeilles pour annoncer cette nouvelle à Léon des Roselles et à Mouredu.
La stupéfaction du père de Miette et de Magali fut complète.
Tistin, seul, n'eut aucun étonnement.
Son joyeux visage s'éclaira d'un large sourire et il s'écria :
— Ah ! par exemple, aquello empcguo !.., Bertin accusé d'èlrc l'assassin de Al"'' de Lizieux, jamais vous n'auriez pensé à ça, que !.., Ah 1 bonne mère de la Garde, je vais me faire mouiu' de rire, vé!...
Il s'esclallait, en effet.
Loubet réfléchissait à ce qu'il devait faire.
Il voulait partir sur-le-champ, afin de s'assuirr que c'était bien Berlin que l'on avait arrêté, aliu d'èlre là surtout pour (lu'ou ne le relâchât pas, s'il parvenait à prouver qu'il était étranger à ce crime.
Léon l'approuva.
Sans prendre le temps de passer au Parquet pour se faire donner un mandat d'arrêt au nom de Bertin, l'agent du Consulat de Barcelone fila par le premier train.
Fidèle au plan (pi'il avait si habilement combiné pour échapper à la justice, Berlin était descendu ii Porl-Vendres.
Du personnage que l'on avait connu à Paris sous la nom de M. de Lizieux, plus rien ne subsistait.
On n'aurait pu davantage retrouver en lui la moindre trace de l'ancien agent de la Sûreté générale que Loubet et M. Calixle connaissaient fort bien.
La métamorphose qu'il avait accomplie pendant son court séjour à Toulouse était absolument complète.
Elle avait été faite avec cette science approfondie de la grime et avec cet art du travestissement que le ci-devant policier possédait à merveille.
Ses cheveux, légèrement grisonnants, avaient été enduits d'une teinture instantanée qui les avait rendus du noir le plus foncé et le plus mat.
Son visage était encadré par deux favoris, de couleur pareille, qui descendaient le long des joues et se recourbaient en contournant les maxillaires inférieurs.
Son teint, foncé, hàlé et bruni à l'aide d'un cosmétique invisible, avait pris l'érubescence fauve et bronzée des types espagnols.
Le costume, soigné jusqu'en ses moindres détails, était bien celui des indigènes de la péninsule ibérique, avec la culotte à pont, la veste étroite, le gilet fleuri, le vaste manteau de dnip noir et le large sombrero.
Quelques bijoux typiques et une canne à poignée d'ivoire sculptée en tète de taureau le complétaient parfaitement.
Berlin s'appelait désormais Gonzalès Sirias y Robra.
Il pouvait passer pour un riche Catalan.
A Port-Vendres, l'habile gredin n'eut pas de peine à trouver le moyen de passer en Espagne.
Nous savons que Berlin parlait l'espagnol aussi bien que l'italien, que l'anglais et que le français.
Arrivé le soir, il se rendit dans l'un des cabarets du port que fréquentent les matelots et les pêcheurs.
Il lia conversation avec l'un de ces derniers et le décida à l'emmener avec lui en mer pour assister à la pêche.
Dominguo Burgos, ce pêcheur, passait la nuit en mer avec les deux hommes qui composaient tout l'équipage de sa barque, et il allait vendre son poisson un jour à Gerone, en Espagne, et le lendemain à Port-Vendres, en France.
C'était une occasion superbe pour passer la frontière en échappant à la surveillance de la police.
Le prétendu Sirias y Robra paraissait éprouver un grand plaisir à
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celte partie et le patron pêcheur constata, en l'entendant parler, qu'il avait une connaissance parfaite de la navigation.
A six heures du malin, après une pêche superbe, la barque entra dans la petite calanque oîi elle débarquait d'habitude. ses paniers de poisson qu'une carriole transportait ensuite à Gerone.
Le débarquement s'opérait sous les yeux des douaniers espagnols qui surveillaient la côte, toujours à l'alTùt de la contrebande si facile sur le littoral.
L'un des douaniers remarqua l'inconnu que Burgos venait d'amener dans sa barque et il pensa avoir affaire à un contrebandier.
11 s'approcha et interrogea Berlin.
Malgré l'habileté des réponses de l'ancien policier, le douanier persista dans son opinion et le chef de poste fit saisir le prétendu Sirias y Robra par ses homuies qui le conduisirent à Port-Bou.
Là, un nouvel interrogatoire eut lieu.
Précisément, un agent de la police espagnole se trouvait avec les douaniers, guettant le passage de divers bandits qui avaient été signalés.
Cet agent, liabitué à reconnaître les déguisements et la grime, vit du premier coup d'œil que les noirs favoris de l'homme que l'on avait amené étaient faux.
H intervint.
Il lidiait, pensait-il, que l'on eût affaire à quelqu'un qui avait le plus grand intérêt à se cacher pour qu'il ail pris de semblables précautions.
Les réponses de Berlin parurent équivoques.
Le policier espagnol opérait depuis de nombreuses années sur la frontière.
Tout à coup, un souvenir fut éveillé en lui par les yeux de Berlin et par le son de sa voix qu'il crut reconnaître.
B avait été un des agents qui accoururent les premiers au secours des victimes, k)rs de la calaslropho île chemin de 1er qui avait eu lieu entre Cerbère et Gerone.
11 se souvint d'avoir vu ce [)ersoiinage.
Bcrtiu fut arrêté et conduit à Barcelone sous bonne escorte.
Un était convaincu d'avoir fait une capture importante.
L'hal)il(^ gredin, qui était ccilaiii de n'avoir rien à démêler avec la Justice espagnole, ne se tourmenta pas outre mesure. 11 était convaincu que l'on (inirait par le relâcher. .Mais il lui était dillicile de louruii' des |)ieuves de son identité. Alors, l'alcade (pii l'inlerroLiea cul uni' inspiration.
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N'était-ce pas l'assassin introuvable de cette femme égorgée à Barcelone que l'on tenait ?
Des confrontations eurent lieu.
La domestique de Carmen Pabla, qui avait vu Berlin une fois, se rappela ses traits.
Elle le reconnut.
Elle dit :
— Oui, je connais cet homme. C'était un ami de ma pauvre maîtresse assassinée.
Elle chercha dans ses souvenirs et, après bien des efforts, elle se rappela son nom.
— Il se nomme Berlin, dit-elle.
Dès lors, on n'eul plus aucune hésitation.
Le misérable, qui avait souri dédaigneusement en entendant prononcer son nom, opposa les dénégations les plus formelles.
Mais l'enquèle récemment faite en Espagne par Léon des Roselles, avec le concours de Loubet, avait laissé des traces.
La police de Barcelone, dont les souvenirs relatifs à l'assassinat de M""= de Lizieux avaient été éveillés, avait prolilé des découvertes qui venaient d'clre faites.
On savait aujourd'hui que le mari de Carmen Pabla était parmi les victimes de la catastrophe de Cerbère.
La photographie de la tète avait été reconnue par plusieurs personnes, notamment au Yernet.
L'accusation s'édilia rapidement contre Berlin dont l'idenlilé fut établie.
On sut que l'ancien agent de la Sûreté générale avait été l'amant de M""" de Lizieux ; que c'est lui qui avait suscité et conduit le procès en séparation intenté par l'aventurière espagnole à son mari.
Toutes les preuves s'accumulèrent contre Berlin qui se déballait en vain contre l'accusation.
11 ne put parvenir à justifier d'un alibi et à prouver qu'au moment où Carmen Pabla avait été assassinée, il était encore à Paris.
K'avail-il pas fait perdre sa trace, à cette époque, en prenant le nom de Raoul de Chaherlin, l'agent d'affaires, homme du monde?
On pensa, au contraire, que l'amant de M'"^ de Lizieux était depuis plusieurs jours à Barcelone au moment où la mère de José fut égorgée.
L'intérêt qu'il avait à commetlre ce crime résultait de l'usurpation Blême qu'il avait faite du nom de .M. de Lizieux.
C'est pour accaparer la fortune du père de José et celle de Carmen Pabla qu'il avait assassiné sa njaîtresse.
11 avait disparu en profilant habilement de la catastrophe de Cerbère pour faire croire qu'il y avait trouvé la mort.
Tout était contre lui.
Dertin avait beau protester de son innocence, personne ne le crut.
La seule personne qui aurait pu le sauver était M"' de La Possonnière qui, fort heureusement, n'était plus de ce monde.
Aussi, l'instruction fut-elle rapidement conduite et l'acte d'accusation rédigé d'une façon si précise, étayé par des preuves si nombreuses, que la défense de Bertin et ses protestations énergiques furent absolument vaines.
La peine capitale, demandée contre lui par le Ministère public, fut prononcée par arrêt de la Cour, et, dans les délais légaux, le misérable monta sur l'échafaud où le bourreau l'étrangla à l'aide du garrot.
C'était une erreur judiciaire, mais ce fut assurément la seule qui ne souleva aucune récrimination.
Frappé pour le crime d'un autre, le misérable expia tous les forfaits de son existence, tous les crimes dont ses victimes ne pouvaient pas se plaindre.