‹ Mariée en blancChapitre 15 sur 142 · LE NEVEU DE LEON · texte numérisé non relu

LE NEVEU DE LEON

« Mercredi, 11 novembre 1885.

« Mon cher oncle,

(( Si vous vouliez rendre votre neveu bien heureux, vous Tinvitericz à venir passer la journée de dimanche à Cormeilles pour y retrouver l'adorable petite fée qui n'a cessé un seul instant d'occuper sa pensée.

(c Affectueusement à vous.

« Paul. »

Telle est la lettre que Léon des Roselles venait de recevoir.

Elle ne le surprit pas.

Il avait bien jugé, connaissant le caractère sérieux de Paul, que l'amour que Magali lui avait inspiré avait pénétré au plus profond de lui-même.

Pouvait-il en être autrement lorsqu'il avait sa fille sous les yeux, lorsqu'il constatait chaquejour le changement qui s'opérait en elle, lorsqu'il avait vu les fraîches couleurs disparaître de ses joues, lorsqu'il ne l'entendait plus chanter comme autrefois, mêlant sa voix claire aux gazouiliements des oiseaux de sa volière, lorsqu'il la trouvait pensive, alanguie, absorbée en de longues méditations?

Il n'y avait pas à s'y tromper.

Magali aimait Paul, et la distance qui séparait les deux jeunes gens ne mettait aucun obstacle à l'échange de leurs âmes qui volaient à travers l'espace, l'une vers l'autre, irrésistiblement attirées par la puissante attraction du divin amour.

Cet amour, devant lequel le malheureux père essayait vainement de reculer, avait fait souvent l'objet des entretiens de Léon et de M"' Mercier. Léon des Roselles hésitait encore.

Il lui en coûtait de révéler à Paul la vérité, — une partie de la vérité seulement, — sur la naissance de celle qu'il aimait.

Pourtant, à moins de briser le cœur de sa fille, Léon sentait bien qu'il ne pourrait s'y soustraire plus longtemps.

Il {'allait céder et prendre une résolution.

Ce fut la lettre de Paul qui la détermina.

— Eh bien, soit! dit-il enfin.

— Ah ! té, mon commandant, s'écria notre ami Mourcdu, vous avez bien raison, vé... L'amour, Dieu garde! c'est comme le mistral; celui qui met de la toile dehors pour naviguer contre, les lames lui passent dessus, il pique son plongeon et il est chaviré au fin fond de l'abimc !

— Alors, mon cher Mouredu, dit Léon, puisque vous plaidez si éloquemment la cause de l'amoureux, vous irez lui porter vous-même la bonne nouvelle.

— Ah ! capon de bon sort, c'est de grand oceur que j'irai, mon commandant, et vous pouvez croire que je vais filer quelques beaux nœuds à l'heure, pour arriver plus vite.

■ — Vous lui direz que je l'attends dimanche.

— Tron de l'air, ce que ce brave M. Paul va être content, pechèro!

— Et notre fille? dit M"' Mercier.

— Chère enfant! répondit Léon, ai-je le droil de lui infliger les conséquences de mon malheur?

— Bi'avo, mon commandant!... Bravo! s'éciia Tistin avec joie.

— Qui sait, dit Norine, c'est votre bonheur que vous préparez peutêtre.

— Mon bonheur!... Ilélas!... il ne sera jamais complet, vous le savez bien... 11 manquera toujours ici la chère enfant que la mort m'a ravie...

El tout bas Léon ajouta :

— Et il y aura toujours un vide affreux en mon cnnir !

Mais il réagit aussitôt sur lui-même et il reprit sur un autre ton :

— Allons, vous avez raison, mes bons amis... Essayons encore d'être

heuii.'ux !

Déjà Mouredu élail monli' dans sa chambre pour s'hahillei', voulant aller tout de suite à Paris.

Il avait liAte de voir Paul des Hoselles et de lui faire connaître la réponse de son onde.

Eu (|Uili|U('s iu-lauls il lui prêt.

L'au( ii'u (|u,nlier-mailre n'avait renoncé qu'avec peine à son coslunic (le m.iriu; aussi tous ses vêteiuenls, soit par leur forme, soit parla manière

de les porter, se ressentaient de son ancienne profession et trahissaient ses goûts.

Son veston avait des allures de vareuse, et son pardessus ressemblait à un caban d'oflicier avec son capuchon dans le dos, son pantalon avait cette coupe spéciale de la marine, et jusqu'à son chapeau de feutre, forme canotier, qui, planté en arrière sur sa tète, prenait les allures du chapeau en toile cirée des « Mathurins ».

Encore Tistin ne s'habillait ainsi que lorsqu'il allait à Paris, — ce qui élail en somme assez rare, — car, à la villa, il ne portait jamais que le costume dont nous l'avons vu revêtu sur la passerelle du Yent-Debout.

Avant de partir, il embrassa Norine, ce qu'il ne manquait jamais de faire chaque fois qu'il sortait; puis, choisissant le chemin le plus pittoresque, il descendit jusqu'à Herblay, traversa la Seine sur le canot du yacht conduit par Mistonflut et prit à travers le bois.

Il avait du reste à voir l'un dos gardes du bois, Ililarion, son ami, — titre que notre Méridional donnait facilement, — à qui il voulait commander un lièvre pour le dimanche suivant.

Sa commission faite, Tistin traversa le bois en se dirigeant vers la gare de Maisons-Laffilte.

Il y avait des courses ce jour-là sur le coquet hippodrome suburbain et l'assistance de cette réunion, en dépit du temps gris et froid, était assez nombreuse, car c'était la dernière journée de la saison.

Dans les grandes allées du bois on entendait le roulement tumultueux des chars de courses, le tintinabulementdes grelots de leurs cinq chevaux, les claquements des fouets et les appels des cochers et des racoleurs qui cherchaient à compléter leur chargement.

C'était une animation et un hourvari pittoresques.

Mouredu qui, de sa vie, n'était jamais allé aux courses, s'arrêta pour voir passer ce bruyant défilé de chars, d'omnibus, de fiacres, de tapi:~sières, de voitures de toute sorte, car il aimait par tempérament le bruit et le mouvement.

Tout à coup, son visage s'épanouit, ses yeux s'agrandirent dans une expression d'ébahissement, et il s'écria :

— Ah! coquin de bon sort, par exemple!...

D'un char, un autre cri était parti, poussé par un gros bonhomme, enfoui dans un pardessus garni de fourrures, qui était perché sur le siège à côté du cocher vêtu en postillon ;

— Hé Mouredu ! criait-il.

Et au cocher :

— Arrête, arrête, dit-il.

Tistin s'était élancé.

— Aristide, mon brave, fit-il en lui serrant la main. — Tu viens des •courses alors, que ?

— Pardi ! répondit le Gascon, c'est le métier.

— Eh bé! tu peux dire que je t'ai cherché, mon bon.

— 11 y a longtemps que tu es à Paris?

— Longtemps, lu dis?... J'y suis fixé pour toujours.

— Pas possible!

— Ou du moinsse, tout près d'ici, à Cormeiiles.

— Tu vas peut-être à Paris?

— Oui, mon brave, j'y vais.

— Alors, monte, ce n'est pas la place qui manque; je l'y conduis.

— Té! volontiers, répondit Mouredu en grimpant sur le siège à côté •de son ami.

Le char repartit aussitôt au galop de ses cinq chevaux vigoureusement fouettés.

— Ah ça! que, dis donc, questionna Mouredu ravi, elle est à toi, la guimbarde?

— Pardi!... répondit le Narbonnais. Tu n'as pas vu mon nom sur la caisse?

— Non.

— Eh bien ! il y est. — J'en ai quatre comme ça, mon vieux.

— Tu as donc lait un héritage, alorse?

— Non, mais j'ai réussi.

— Tron de l'air, ça se voit. Tu es gréé comme une corvette, mon bon.

— Ah ! diable, depuis que je ne l'ai plus vu, il s'en est passé des choses, raconta iJouguarès. J'ai acheté le fonds de mon loueur qui est venu à mourir, j'ai travaillé à mon compte, j'ai pris d'autres fiacres; j'en ai vingt-cinq aujourd'hui et quatre-vingt-dix chevaux à l'écurie.

— Tonnerre de sort, quelle cavalerie?

— Il faut ça.

— Alorse, lu es content?

— bédame, je n'ai pas à me plaindre; ça marche. — Et toi, mon vieux Mouredu, ça va comme tu veux aussi? Tu es relire des allaires, à ce que je comprends?

— Voiii, mon bon, votti, j'ai voiuhi mon reslauraiil t]r IKsIaque el je suis venu rejoindre mon connuandanl, M. des Itosellcs, (|ui a une jolie maison de campagne à Cormeiiles et un joli yaihl à vapeur sur la Seine.

— Ah! sapristi, il va toujours bien, M. des Roselles? demanda Bouguarès.

— • Toujours, mon bon.

— Et ta Te n une?

— Nous sommes là tous deux; c'est elle qui s'occupe de la maison, comme qui dirait le commissaire du bord.

— Il faudra que je vienne vous voir.

— Ça nous fera grand plaisir, mon brave Aristide, car le commandant n'a jamais oublié que tu lui as rendu service...

— Ah ! bail !

— Voui^ voui... 11 n'oublie pas ces choses-là.

— Et la petite?

— Notre petite Magali est aujourd'hui une grande et belle demoiselle de dix-huit ans, jolie, pechère ! comme la Bonne Mère et comme tous les anges du Paradis.

Nous allongerions trop ce récit en reproduisant tout entière la conversation des deux amis qui, ayant la langue aussi bien pendue l'un que l'autre, ne s'arrêtèrent pas un seul instant de causer.

Depuis qu'ils ne s'étaient vus, que de choses à se dire dans leur verve méridionale !

Ils ne s'aperçurent pas de la route et Mouredu fut tout étonné lorsqu'il vit que le char franchissait la ceinture des fortifications.

Bouguarès voulait l'emmener chez lui, lui faire visiter ses écuries et ses remises de la rue de la Tombe-Issoire, au quartier de la Glacière, mais il fut obligé de le laisser partir après avoir pris une absinihe au café Soufflet, sur le boulevard Saint-Michel, où il quittait ses derniers voyageurs.

Toutefois, le Narbonnais emporta la promesse qu'on se reverrait bientôt et que Tistin viendrait avec Norine passer toute une journée chez lui.

Notre ami avait hâte de voir Paul des Roselles et il se rendit à grands

pas à son domicile, rue de Lille.

Le dimanche fut un jour de cordiale gaîté pour nos amis de la coquette villa de Cormeilles-en-Parisis.

Depuis deux jours, depuis qu'elle savait que Paul allait venir, Magali était transfigurée.

Son gracieux visage avait repris toute sa beauté et tout son éclat, sa voix avait retrouvé ses chants et ses yeux leurs claires lueurs de jeunesse et de bonheur.

Paul arriva de bonne heure.

Magali attendait dans le petit salon du premier, épiant son arrivée en lisant un livre Lien loin duquel cependant vagabondait son esprit.

Elle tressaillit au coup de cloche qui retentit au nioment où la porte s'ouvrit.

Laissant aussitôt son livre, elle se leva et regarda à travers les rideaux de sa fenêtre.

Elle le vit, et son cœur se mit à battre avec violence, faisant affluer le sang à ses joues et les colorant d'un délicat incarnat.

.Alouredu alla à la rencontre du jeune homme, cjue Léon des Roselles vint recevoir sur le perron de la maison.

Puis, lorsque tout le monde fut \h, Norine et M"= Mercier, Magali descendit, et en serrant la main du jeune homme, elle éprouva celle douce commotion qui résulte de l'échange des plus tendres sentiments.

Elle se sentait au cœur une joie comme elle n'en avait pas encore goûté de pareille.

Ce fut pour elle la journée la plus délicieuse dont elle avait joui jnsqu'alois.

Elle aimait et elle était aimée!

Tout lui disait l'affection que Paul ressentait pour elle, ses regards, sa voix, ces mille riens que les amoureux sont seuls à percevoir et à comprendre.

El dans l'après-midi, lorsque Paul, prolitant d'un instant où il était seul avec elle, quel doux transport ne ressentit-elle pas en son âme ingénue, délicieusement troublée parles premières manifestations d'amour, en le voyant s'approcher d'elle et en l'entendant lui dire :

— Qu'il me tardait devons revoir!... J'avais emporté un si inefl'ablc souvenir de cette journée passée auprès de vous, j'avais laissé ici une si grande partie de moimèmequej'éprouvaisrimpatienldésir de me retrouver encore à vos côtés.

.Ahigali n'osait lever les yeux sur lui.

Son Iroiibli' lui enlevait la force de parler.

Paul reprit :

— .le n'ai pu taire ee ipii se passait en moi et j'ai révélé à mon oncle l'étal de mou âme.

— Vous lui avez dit...

— Une je vous aiuiais! réjiondil-il en pressant la main de la jeune IJlIc.

A celte déclaration, Magali seiilil en elle un bonheur si grand que son cœur semblait ne pouvoir le contenir tout entier. Ses yeux devinriiil brillanls de larmes.

Mon père!... s'écria-t-elle en se jetant au cou de Léon. (P. 920.)

— Et vous ? questionna Paul.

— Moi... Mon petit père a deviné...

La fille de Léon ne pouvait achever tant son émotion était forte.

— Quoi? demanda le jeune homme heureux d'entendre l'aveu que ses lèvres ne pouvaient formuler. Qu'a-l-il deviné?

— Il a lu en mes yeux... répondit Magali. «

— Il y a vu que vous m'aimiez?

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