MONSIEUR ET MADAME PUTOT
— Qu'as-lu donc? redemanda Alice Davoul. Miette avait eu le temps de se remettre.
L'énergique eiïort de sa volonté avait suffi pour dissiper instantanément la pâleur de son visage, et pour y ramener une coloration qui l'empourpra.
— Je n'ai rien, répondit-elle.
Mais Alice venait de lire aussi, et elle avait compris.
Elle entoura de son bras le cou de son amie, et, prenant sa main dans la sienne, elle l'embrassa tendrement, comme une sœur bienaimée.
— Ma pauvre Miini! lui dit-elle en lui donnant ce petit nom d'amjlié dont elle se servait quelquefois.
— Tu vois, dit Miette d'une voix faible, je savais bien. El elle ajouta, avec un douloureux soupir :
— Voilà donc pOMnjiioi...
M"" Davoul venait d'arriver avec Pierre, qui lui avait donné une pelilc réparation à faire à sa capote d'uniforme.
— Tiens, lis, lui dit Alice; M. de Salvcriie se marie.
MARIÉE EN BLAXC H31
— Oh! ma pauvre enfant!... dit à son tour l'excellenle femme, en joignant ses démonstrations affectueuses à celles de sa fille,
— Il fallait bien que cela arrivât, dit Miette; j'y avais pensé...
— M. de Salverne est donc à Nice? dit M°"= Davoul. Voilà pourquoi nous ne l'avions plus vu.
— Il épouse la fille d'un duc, fit Alice.
— Oui, répondit Miette, dont la voix s'était raffermie, M"= Luce d'Azergues.
— C'est égal, ce mariage a été bien vite décidé, dit M"' Davoul qui venait de lire aussi ce que disait le journal.
— M. de Salverne ne pouvait renoncer à se marier... parce qu'il ne pouvait m'épouser, dit Miette.
Et elle ajouta tout bas, après un court silence :
— Il m'aimait, cependant...
— Oui, dit Alice, je le croyais bien aussi.
— J'en suis si!ire.
— C'est sans doute un mariage de convenance, dit M™' Davoul, un de ces mariages comme on en fait dans le grand monde, pour lesquels les fiancés sont à peine consultés.
— Oui, ce doit être quelque chose comme ça, approuva Pierre Lion.
— Pourvu qu'il soit heureux, dit Miette, je le lui désire de tout mon cœur.
— Parce que tu l'aimes toujours, dit Alice.
— Oui, c'est vrai.
— Ma chère enfant, dit M™= Davoul, il faut oublier M. de Salverne.
— Je ne le pourrais pas.
— Si, vous le pourrez, avec le temps.
— Je ne le crois pas, maman Davoul, je l'aimais trop pour cela. Que voulez-vous, je sentais bien que cela n'était pas fait pour moi... Je ne pouvais pas croire moi-même à tant de bonheur... Vous voyez bien que je ne m'étais pas trompée... M. de Salverne ne pouvait pas m'épouser... je ne pouvais pas être sa femme, parce que je n'avais pas la fortune suffisante... alors, il fallait bien comprendre qu'un jour une autre que moi l'aimerait; que, dans son monde, il en trouverait une avec la dot que l'on exige... Lui, il sera heureux, car je sais bien qu'il sera aimé.
— Et vous, je vous le répète. Miette, il faut l'oublier, maintenant, reprit M"= Davoul. Vous aussi, vous serez aimée, car il n'en pourrait être autrement, jolie et bonne comme vous l'êtes.
Miette hochait la tète.
Son cœur se refusait aux perspectives qu'on cherchait à lui faire entrevoir.
Elle ne se sentait pas capable d'oublier.
Adrien resterait toujours présent à son esprit, comme il demeurerait seul vivant en son cœur.
Pendant le restant de la soirée, ce mariage fut le sujet de la conversation, et chacun s'efforça de son mieux d'atténuer le plus possible la douleur de la malheureuse jeune fille, de la consoler par les plus affectueuses paroles.
Miette comprenait que c'était l'amitié qui inspirait M°= Davoul, Alice et Pierre Lion, et elle les écoutait avec reconnaissance.
Elle promettait de faire ce qu'on lui disait, d'essayer de se distraire et d'oublier, mais elle savait bien qu'elle ne réussirait pas.
L'amour qui était en elle était plus fort que sa volonté.
L'effet qu'attendait Bertin ne devait pas se produire.
Les calculs du misérable étaient déjoués par le caractère même de l'adorable jeune fille.
11 s'était trompé, en croyant que Miette chercherait à revoir Adrien de Salverne, en pensant qu'elle s'eiforcerait de le ramener à elle et de ranimer, dans le cœur du jeune officier, l'amour qu'elle lui avait inspiré.
La fille de Jane n'était pas de cette nature-là.
Elle souffrait, mais elle voulait que sa souffrance demeurât ignorée de celui qu'elle aimait toujours.
Mais l'ancien maître de timonerie avait quand même prévu cette conjecture, et il avait déjà calculé ce qu'il aurait à faire.
Il attendait le retour d'Adrien de Salverne qui, maintenant, ne devait pas longtemps se faire attendre.
Nous avons laissé le jeune officier d'état-major, au lendemain de la demande en mariage que le général d'Yrvoix avait présentée pour lui au duc et à la duchesse d'Azergues, au moment où il se rendait à la villa de Cimiès.
Il était attendu à dîner, carClaudius l'y avait invité la veille, au bal de la Division.
pendant (juc la voiture qu'il avait prise le conduisail à la Rosière, Adrien se sentait envahi par celte même Irislcssc qui s'était oni|)arée de lui la veille, lorsque le général d'Yrvoix lui rùl annoncé que le duc et
la duchesse d'Azergues l'avaient agréé avec bonheur comme fiancé de leur fille.
C'éiait une tristesse profonde qui emplissait toute son âme, au milieu d'un trouble inexprimable.
Il y avait, dans ce qui se passait en lui, quelque chose qui ressemblait à la fois à des remords et à de mystérieuses appréhensions.
Il songeait à Miette.
Le suave visage de la jeune fille, qu'il aimait malgré lui, était sans cesse présent à son esprit.
Mais, à mesure qu'il se rapprochait de la villa du duc d'Azergues, les préoccupations nouvelles qui l'assaillaient lentement chassaient, petit à petit, celte tristesse et le souvenir.
Lorsqu'il se trouva en présence de Luce, il fut l'objet de cetle sorte de fascination qu'elle exerçait sur lui; il ressentit cette griserie qu'il avait déjà éprouvée plusieurs fois devant elle, ce trouble de la raison qu'il était incapable de s'expliquer.
Cet état durait aussi longtemps qu'il demeurait auprès d'elle.
Puis, lorsqu'il s'éloignait, son trouble se dissipait, il reprenait possession de lui-même, et alors l'image de Miette se représentait de nouveau à lui, en même temps qu'il se sentait accablé par la même tristesse qu'auparavant.
Il fut ainsi chaque jour, car chaque jour il se rendit à Cimiès, pendant tout le temps qu'il demeura à Nice.
Luce ne semblait plus la même.
Elle paraissait être transfigurée et embellie, tant ce mariage mettait de joie et d'orgueil en son àme.
De tous côtés on la félicitait.
Elle entendait sans cesse les éloges que tout le monde faisait autour d'elle du fiancé qu'elle s'était choisi.
Elle était fière et heureuse au delà de tout ce qu'il est possible de dire.
Elle avait hâte, maintenant, d'être revenue à Paris, car c'est alors que devaient être célébrées solennellement ses fiançailles.
Le duc d'Azergues en avait ainsi formé le projet.
Alors, elle aurait cette satisfaction enviée d'entendre tout le monde parler d'elle, de voir tous ceux qu'elle connaissait, tous les amis de sa famille qui n'étaient pas dans le Midi en ce moment.
Elle languissait la fin du carnaval.
Adrien avait déjà annoncé son départ.
H34 MARIEE ES BLANC
Il retournait à Paris avec le général d'Yrvoix et son ami Raymond de Coursades.
Il vint prendre congé du duc et de la duchesse, en même temps qu'il leur annonça sa nomination au grade de commandant, dont le général lui avait donné la nouvelle.
Claudius revint lui-même quelques jours après à Paris avec les siens.
M. de Lizieux, qui attendait ce retour avec impatience, en fut avisé des premiers.
Maintenant, pensait-il, il allait pouvoir agir.
Il avait calculé comment il s'y prendrait, pour arriver à son but.
Il n'avait à attendre que l'occasion favorable.
En attendant, le maître-chanteur se tenait au courant de tout ce qui se passait à l'avenue de Glichy, prêt à agir dès que le moment serait venu.
Il avait quitté son hôtel de la ru'î de Courcelles et il avait annoncé un voyage.
José lui-même ne connaissait rien de ses projets et crut qu'il était réellement parti.
Mais, après avoir simulé un départ par la gare du Nord, — car le pseudo-gentilhomme avait fait croire qu'il se rendait en Belgique, — il s'était rendu à Bougival où Palmyre, prévenue de ses desseins, l'attendait.
L'ex-agent de la Sûreté générale n'avait pas à se gêner avec sa maîtresse, qui connaissait sa véritable personnalité.
Il pouvait, devant elle, jouer le rôle qui lui conviendrait.
Palmyre elle-même l'assisterait, et il comptait sur son concours pour ce qu'il voulait faire.
Berlin avait emporlé avec lui une malle qui conlonail tout ce qui pourrait lui être nécessaire pour le nouveau rôle qu'il se disposait à jouer.
Aussi, dès qu'il fut arrivé à Bougival, il procéda à sa transformation, qui se réduisait du reste à peu de chose.
A l'aide d'une teinture instantanée dont il s'était servi autrefois, il donna la teinte brune à ses cheveux, gris à celte époque, ce qui suffit à changer considérablement l'expression de son visage.
Il supprima son lorgnon et garnit sa lèvre supérieure d'une moustache assez épaisse.
Avec cela seulemcnl, il se rendit absolument méconnaissable.
Berlin rriniil.u a aloi's ses vèlemenls, ildul la coupe allcslail l'iruvre parfaite d'un des premiers tailleurs de Paris, par un costume achète à la
confection, un de ces Iiabillements qui vont à la fois aussi bien et aussi mal à toutes les personnes qui sont à peu près de la même taille.
11 substitua à son irréprochable chapeau haut un chapeau rond, en feutre, un chapeau « melon », et il réalisa ainsi le type le plus parfait d'un provincial aisé, type que compléta le plus pur accent normand.
Palmyre l'admirait.
Elle avait assisté à tous les préparatifs, elle avait vu la transformation s'opérer graduellement sous ses yeux, et, quand elle fut achevée, elle ne put s'empêcher de convenir qu'elle était complète, irréprochable.
11 aurait été, en effet, impossible à l'œil le plus exercé de retrouver dans le bonhomme, dont l'habile gredin avait pris l'apparence, quoi que ce soit qui rappelât de quelque manière le parfait gentleman que l'on connaissait.
Quant à Palmyre, elle eut à subir également une métamorphose.
Ses cheveux blonds devinrent bruns comme ceux de son amant, sous l'application de la teinture dont il s'était servi lui-même.
Tout d'abord cela l'avait eifrayée, car elle tenait à sa chevelure qui était encore fort belle, dont elle était très Hère et qu'elle entretenait avec un soin jaloux.
Mais Bertin l'avait rassurée.
La teinture dont il se servait lui avait été indiquée, autrefois, par un détective américain qu'il avait connu lorsqu'il était à la Siireté générale.
L'elïet en était instantané, et il était aisé, dès qu'on le voulait, de rendre aux cheveux leur couleur naturelle, au moyen d'un lavage fait avec une eau spéciale.
Il lui en donna la preuve en opérant sous ses yeux les deux effets annoncés, sur une mèche de ses cheveux.
Cette teinture était, en outre, absolument inoiïensive.
Le changement de couleur des cheveux et des sourcils de Palmyre suffit pour métamorplioser complètement son visage et pour la rendre tout à fait méconnaissable.
Son costume compléta la transformation, car elle se vêtit d'une toilette absolument bourgeoise, en rapport avec le costume de son amant.
Quand ils furent prêts, ils partirent de nuit.
Ils étaient seuls, du reste, à la villa, car Palmyre avait eu soin de se débarrasser de sa bonne qu'elle avait envoyée passer quelque temps à son pays, et des jardiniers-concierges qui l'avaient quittée depuis quelque jours et qu'elle n'avait pas remplacés à dessein.
Deux malles, contenant tous les effets dont ils pouvaient avoir besoin,
avaient été expédiées la veille par le train et ils devaient les trouver à la consigne de la gare Montparnasse en arrivant à Paris.
Berlin avait noté l'adresse d'un hôtel de la rue d'Amsterdam et c'est là qu'ils se firent conduire.
Ils donnèrent le nom de M. et M""^ Putot, venant de Caen.
Ce nom était celui de Palmyre.
Ce n'était là qu'une première étape.
L'ancien policier avait vu, à la porte de la maison qu'habitaient Miette et M"= Davoul, un écriteau indiquant un appartement à louer.
C'est là qu'il avait résolu d'habiter sous sa nouvelle transformation, afin de se rapprocher de la fille de Jane.
Dès le lendemain de leur arrivée, Berlin et Palmyre se rendirent, en effet, à l'avenue de Ciichy.
Ils demandèrent à visiter l'appartcmenL.
C'était un appartement de trois pièces et une cuisine, au deuxième étage, situé précisément au-dessous de celui de M"' Davoul.
— Quel est le prix de location? demanda l'ancien agent de la Sûreté générale avec cet accent normand roulant les )•, qu'il savait imiter à merveille.
— Six cent cinquante, répondit la concierge, et vingt francs pour Teau. Les portes et fenêtres en plus, bien entendu, c'est-à-dire en tout cent soixante-douze francs cinquante par terme.
— Vous voudrez bien me donner l'adresse du propriétaire pour que je traite avec lui.
— C'est moi, monsieur, qui suis chargée des locations. Le propriétaire habite .\uxerre et il ne vient à Paris qu'au moment du terme.
— Très bien.
— J'ai là les engagements de location tout signés et si l'appartemiMit vous convient, c'est chose faite.
— Il faut au moins que je vous donne des références, dit Berlin.
— Si vous voulez; mais les meilleures références c'est le mobilier et le loyer payé d'avance.
— C'est vrai.
— Je pense bien que vous avez ce qu'il faut.
— Qu'à cela ne tienne, madame, dit le faux normand. Nous arrivons de province cl nous sommes en ce momenl-ci à l'iiôlel. Nos meubles sont déjà arrivés et prêts à cire apportés.
— Eh bien ! je vais vous faire rengagement de location et la quiUancc.
— C'est cela.
La concierge pril, dans le tiroir de sa commode, deux feuilles de papier
MAKIÉE EN BLANC