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ce qui se passait dans l'esprit de celle qui croyait s'appeler Miette Verneuil. L'ancien agent de la Sûreté générale n'était pas embarrassé pour se renseigner, et cette fois encore le hasard le seconda à merveille.
Pierre Lion, le sergent d'infanterie de marine dont le père était gardo dans la propriété du coiiile de Varades, n'avait fait qu'un séjour de quelques semaines en Anjou.
Il revint précisément à Paris par un train qui arriva à la gare Saint- Lazare au même moment que celui qui ramenait Berlin, après son excursion à Cormeilles-en-Parisis.
A la sortie des voyageurs, dans la salle d'attente, l'ancien maître de timonerie reconnut Miette avec son amie Alice Davoul et une dame qu'il ne connaissait pas.
C'était la mère d'Alice.
Il vit le sergent venir à elles en descendant du train, embrasser M""' Davoul et sa fille, et serrer la main à la fille de Léon des Pioselles.
Intrigué, curieux, il les épia en se dissimulant, saisissant cette occasion d'apprendre quelque chose.
Il les suivit.
A la suite de ces quatre personnes, il prit la rue d'Amsterdam et il marcha assez près d'elles pour entendre quelques fragments de leur conversation.
Le sous-oflicier d'infanterie de marine appelait M"'^ Davoul : ma tante, et Alice, ma cousine.
Berlin fut fixé.
Ce qu'il entendit pendant ce trajet suffit pour lui faire comprendre eu qui se passait.
Il sut que Pierre Lion était libéré du service militaire, et qu'il allait rengager en épousant sa cousine.
11 sut aussi qu'il habiterait désormais à l'avenue de Clichy, dans la même maison que Miette, où M°" Davoul lui avait fait préparer une chambre .
Il sut encore qu'il attendait à Paris un de ses amis, le fourrier Bouguarès, qui lui avait écrit pour lui annoncer sa prochaine arrivée et son intention de rengager dans le même régiment que lui.
L'ancien maître de timonerie faisait en même temps ses réflexions, car il cherchait toujours à tirer parti de toutes les circonstances qui se présentaient et à faire servir à ses projets toutes les personnes qui lui tombaient sous la uiain.
Lorsqu'il eut vu disparaître dans l'allée de la maison de l'avenue de
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Clicliy les quatre personnes qu'il avait suivies jusque-là, il se dit, tout en revenant chez lui :
— Ce sergent de marsouins a l'air d'un brave garçon... Il y aura peut-être quelque chose à foire avec son concours.
Puis il calcula :
— 11 est le fiancé de l'amie de M"' Miette, et il va l'épouser bientôt. Mais, en raison de l'amitié qui unit les deux jeunes filles, il ne peut que s'intéresser à tout ce qui concerne l'amie de sa cousine; par conséquent, il pourra m'être utile.
La bonne femme aussi, ajoula-t-il en pensant à M""' Davoul, a l'air bien maternelle pour M"= Miette; elle lui porte grand intérêt, ça se voit. Elle donnerait bien un coup de main pour la rendre heureuse, si l'occasion s'en présentait.
Et, avec un sourire typique :
— La destinée fait tout de même des choses singulières, se dit le misérable. Le capitaine de Salverne était fait pour épouser une des filles de Jane. C'est celle-ci qu'il a rencontrée la première; il l'a aimée, il a essayé peut-être d'en l'aire sa maîtresse... Oh! non, il est trop bébcle pour ça; il a peut-être bien voulu l'épouser, puisqu'il a été prêt à donner sa démission, qui ne devait certainement pas avoir d'autre motif, et alors il s'est épris de M"' d'Azergues, de l'autre fille de Jane, et il a préféré celle qui avait une dot très convenable et qui ne l'obligeait pas à quitter la carrière qui le fait vivre... car le pauvre jeune homme n'a d'autres revenus que sa solde, je le sais.
Enfin, il conclut :
— Avant toute chose, il faut relancer M"'' Miette dans les bras d» capitaine de Salverne. Elle l'aime encore, c'est certain; ce que j'ai entendu l'autre jour le prouve bien. Mais M. de Salverne est encore à Nice. Oh! il ne va pas larder à rcvenii', les courses sont finies et le carnaval est proche. C'est dès son retour qu'il faudra s'y prendre.
Mais, en attendant, M"' Miette pourrait bien apprendre le projet de mariage de son cher petit officier avec M"' Luce d'Azergues, car vraisemblablement elle l'ignore, elle ne lit sans doute pas les journaux mondains. On peut le lui faire savoir, çu fera toujours bon elTel... C'est ç<i, c'est ça!
Alors, arrivé chez lui, le pscudo Georges de Lizicux chercha dans ses papiers les journaux qui iiarlaient du mariage du ia|iil;iine de Salverne, et il en choisit un.
Il ne voulait pas, comiiie font nrdinairement les por.sonnes qui veulent signalii' un article ou un jias.sage à lalIniliuM de leur correspondant,
désigner les lignes qui inléresseraient Miette par un coup de crayon bleu ou de crayon rouge tracé autour du texte; cela pouvait éveiller sa défiance et la porter à supposer que ce journal lui avait été envoyé dans une intention malveillante, et l'eflét produit sur elle ne serait pas ce qu'il désirait.
Une idée lui vint.
A la troisième page du journal se trouvait précisément une circulaire du ministre de la guerre relative au rengagement des sous-ofiiciers. Cela pouvait intéresser le sergent d'infanterie de marine.
C'était le prétexte trouvé pour faire parvenir le journal à l'avenue de Clichy, car il était à peu près certain que Miette et son amie le liraient.
Quant au passage annonçant le projet de mariage de Luce d'Azergues avec le capitaine de Salverne, il était facile de le signaler en faisant une déchirure à l'endroit où il se trouvait.
Lorsque cela fut fait, il sortit, avisa un commissionnaire à qui il remit le journal, et lui dit en lui payant sa course :
— Portez ceci avenue de Clichy, 19, vous le remettrez au concierge en lui disant que c'est pour le sergent d'infanterie de marine qui demeure dans la maison, sans autre explication; il comprendra ce que
cela veut dire.
Depuis qu'Adrien de Salverne n'était plus revenu chez M""= Davoul, la pauvre Miette s'était sentie envahie par une profonde tristesse.
Elle avait souffert cruellement de l'éloignement de celui qu'elle aimait.
L'explication donnée par Pierre Lion, sur les conditions pécuniaires imposées par les règlements pour le mariage des ofliciers, lui avait ouvert les yeux.
Elle comprenait maintenant que le bonheur qu'elle avait .naïvement rêvé n'était pas réalisable.
Elle avait compris aussi les généreuses intentions qui avaient animé Adrien, lorsqu'il avait résolu de donner sa démission, et elle était convaincue, dès lors, que les raisons qu'il en donnait n'étaient pas les véritables.
Mais aussitôt, elle avait repoussé ce sacrifice que le jeune officier était disposé à faire par amour pour elle. Elle ne voulait pas consentir à être la cause de cette démission qui briserait irrémédiablement la carrière • qu'Adrien avait si brillamment ouverte devant lui.
Depuis, Miette attendait avec impatience le moment de le voir pour lui dire :
— Je sais tout... Je sais maintenant pour quel motif vous voulez quitter l'armée... Je ne veux pas être cause de ce sacrifice... Je ne puis
pas être à vous, c'était un trop beau rêve, mais le cœur que je vous ai donné, je ne vous le reprendrai jamais... Vous, monsieur Adrien, oubliezmoi, je vous en conjure !
La pauvre enfant souffrait cruellement, mais elle puisait des forces dans son amour même et elle faisait passer généreusement le bonheur de celui qu'elle aimait avant le sien.
Alice et M""= Davoul s'efforcèrent de la distraire et de la consoler, sans y parvenir cependant.
Elles essayèrent de lui expliquer, comme elles le pouvaient, l'absence d'Adrien de Salverne.
Elles lui disaient que le jeune officier avait sans doute été empêché de donner sa démission par des considérations supérieures.
Peut-être des amis, des supérieurs même, lui avaient fait avouer quelle était la cause réelle de sa détermination, et lorsqu'ils l'avaient connue, ils avaient combattu sa résolution de toutes leurs forces.
Ils l'avaient empêché de briser son avenir pour des raisons d'amour, et certes, on ne pouvait pas les en blâmer.
Le capitaine de Salverne appartenait à une famille noble et militaire; il se devait à la glorieuse tradition de celte généralioa dont il était le dernier descendant.
Miette comprenait bien tout cela.
Elle savait combien Adrien l'aimait, et, à ses propres souffrances, elle se rendait compte de celles qu'il devait endurer.
C'est pour cela, sans donlo, qu'elle ne l'avait plus revu.
M"' Davoul et Alice le lui avaient dit, et déjà elle l'avait bien pensé d'elle-même.
Elle souffrait et, sans pouvoir imposer silence à son cœur, elle dévorait silencieusement sa douleur.
Elle s'oflrail volontiers çn sacrifice pour le bonheur de celui qu'elle aiiiiail.
Ne lui aurait-elle pas sacrifié toute sa vie et jusqu'à la dernière goutte de son sang, s'il l'avait fallu?
La pauvre enfant comprenait maintenant les sombres pressentiments qui l'avaient envahie, la mystérieuse tristesse qui s'était emparée d'elle lorsqu'elle avait découvert, pour la première fois, le tendre secret de son C(i;ur, lors(|u'clIe avait eu la révélation de cet amour immense qu'à son insu elle avait voué au jeune ollicier rencontré dans des circonstances si louchantes et qu'un pieux devoir avait si fortuitement plac^ sur son chemin.
Cet amour et ce boniieur n'étaient pas faits pour elle, pauvre enfanl sans famille.
Enfin, elle était résignée.
Dans son cœur même elle trouvait l'énergie nécessaire pour lutter contre son inguérissable douleur.
Pierre Lion n'était pas à la maison lorsqu'on apporta le journal envoyé par Berlin.
Le jeune sous-officier était allé au Ministère de la Marine pour obtenir divers renseignements dont il avait besoin dans sa position.
Ce fut à M°" Davoul que la concierge le remit et la mère d'Alice ne demanda aucune explication.
Mais la concierge avait lu ce journal, comme elle faisait généralement pour tout ce qui était destiné à ses locataires en attendant le moment de le leur remettre.
Elle avait vu l'article signalé, dans lequel était commentée la circulaire sur le rengagement des sous-officiers.
Elle en parla à M°"= Davoul, car elle était au courant des projets du sergent.
— Savez-vous qu'on leur fait une jolie situation aux sous-officiers rengagés, dit-elle. Au jour d'aujourd'hui ce n'est pas comme autrefois, comme du temps de mon mari, qui a fait ses vingt-un ans de servive sans arriver à autre chose qu'à sa petite pension de retraite.
— Oui, répondit la mère d'Alice, on favorise beaucoup les sous-officiers qui rengagent, afin d'avoir toujours de bons cadres; c'est mon neveu qui m'a dit ça.
— Eh bien ! il ne sera pas malheureux, dit la concierge; j'ai lu cet article dans le journal. Est-ce que M. Pierre va retourner dans l'infanterie de marine?
— Non, répondit M""^ Davoul il est justement en train de faire les démarches pour cela : Il veut rengager dans les chasseurs de Vincennes afin de rester à Paris.
— Eh bien ! madame, il trouvera tous les renseignements dans ce journal qu'on lui envoie.
Quand son neveu rentra, M"' Davoul lui remit le journal qui l'intéressait.
Mais Pierre Lion avait maintenant tous les renseignements qu'il désirait.
Au Ministère de la Marine on lui avait dit qu'il pouvait contracter un nouvel engagement dans l'arme qui lui conviendrait. Il devait seulement obtenir l'assentiment préalable du colonel du régiment dans lequel il voulait entrer.
On lui avait dit également les démarches qu'il aurait à faire auprès du Ministère de la Guerre et du Ministère de la Marine.
Quant à son mariage, il ne pourrait avoir lieu qu'après sa réincorporation et avec le consentement de son chef de corps.
— J'attends mon ami Bouguarès, dit-il, pour faire toutes les démarches, car nous les ferons ensemhle. Ce sera bien vile fait.
— Quand arrive-t-il ? demanda M"' Davoul.
— Il sera à Paris après-demain matin, .l'irai l'atlendre à la gare avec son oncle, que j'ai prévenu de son arrivée.
— Tu as revu M. Bouguarès ?
— Je suis allé le voir aujourd'hui, en revenant de la Marine et il est entendu que je viendrai le prendre après-demain matin à neuf heures pour aller avec lui à la gare d'Orléans.
Pierre Lion ne s'occupa pas autrement du journal, puisqu'il savait maintenant ce qu'il voulait.
Il le laissa sur la table.
Ce fut Alice qui le prit le soir et qui, toujours avide de lire quelque chose, l'ouvrit et jeta un coup d'œil à l'intérieur pour voir s'il ne contenait rien d'intéressant.
Il y avait précisément le premier feuilleton d'un nouveau roman et le compte rendu d'une première représentation au théâtre du Gymnase, dans ic(|uel le « soiriste » fiusait la description des toilettes que portaient les artistes.
L'une (l'cllos était la cliente de la maison dans laquelle Alice et Miette travaillaient.
La première de la maison de couture lut donc ce compte rendu avec un grand intérêt et elle le montra à son amie.
Elle lut aussi le commencement du nouveau feuilleton, comme elle faisait souvent lorsqu'elle recevait de ces premières livraisons que l'on distribue gratuitement ou de ces placards que les journaux répandent à profusion pour le lancement de leurs romans nouveaux. Elle lisait tout cela pour se rendre compte de l'intérêt que présentait le déJiut de l'ouvrage, dans lequel l'auteur dépense souvent le meilleur de son imagination.
Elle aimait à se rendre compte et à prévoir le succès que pouvait avoir la publication.
— Cela commence très bien, dit-elle après avoir lu, el comme toujours ça s'arrête au moment le plus intéressant.
Elle remit le journal à Miette.
— Tiens, lis ce connnencemeiit de roman, lui dit Alice; tu médiras si tu as la même idée que moi.
Puis, quand Miette eut achevé la lecture du feuilleton, elle lui demanda:
— Qui pen>es-iM qui a assassiné cette femme?
Ils demandèrent à visiter l'appartement. (P. 1136.)
— Je ne sais pas, répondit la fille de Jane; sans doute l'homme que l'on a vu sortir de la maison au moment où son mari rentrait.
— Non, tu n'y es pas.
— ■ Que crois-tu ?
— Pour moi, répondit Alice, la femme n'est pas morte; elle est tout simplement endormie.
— C'est bien possible.
UV. I4i. — MARIÉE EX DLA.NC. LTV. 142.
J130 MARIEE EN BLANC
— C'est encore un roman sur le magnétisme, comme celui de l'autre jour. Maintenant, tous les romanciers ne font plus que des romans sur ce suj«t; ils sont assommants.
-Mais, alors, Miette pâlit subitement.
Elle essaya de réagir sur elle-même en un mouvement que son amie remarqua.
— Qu'as-tu? demanda Alice inquiète.
Les yeux de la jeune fille étaient fixés sur un passage du journal.
Ses regards avaient été attirés par la déchirure que Berlin avait faite et, avant qu'elle eût lu les lignes ainsi signalées, le nom d'Adrien de SaJverne s'était en quelque sorte détaché des caractères qui l'entouraient et il l'avait frappée.
Elle avait lu la nouvelle du mariage.