LIV. Ib4. — M.^RIÉK E.\ BL.tNC. I-IV. lo
C'était elle qu'il lancerait à la dernière heure, si, malgré tout, ce mariage devait s'accomplir.
Pour cela, il était prêt.
Ses armes infâmes étaient fourbies depuis longtemps.
Il avait, pour l'aider dans cette tâche, le concours assuré de Paimyre, dont l'intérêt lui garantissait le dévouement.
Le sucés était certain.
Lorsqu'il fut rentré chez lui, M. de Lizieux songea à se reposer des violentes secousses par lesquelles il venait de passer, et il demanda à quelques heures de sommeil le calme dont il avait besoin pour avoir la complète lucidité d'esprit nécessaire aux abominables machinations qu'il allait combiner.
Mais le matin, au petit jour, il était déjà levé, et, enfermé dans son cabinet, il s'était mis à écrire, après avoir longuement réfléchi.
Il avait pris une simple feuille de papier blanc, et c'est d'une écriture habilement contrefaite, impossible à reconnaître, que l'habile gredin, qui était à l'occasion un faussaire émérite, la couvrait de lignes unes et serrées.
Il écrivait lentement, pesant tous ses mots, combinant chacune de ses expressions, condensant chaque phrase dans la forme la plus concise et la plus nette.
De temps en temps, il regardait comme un modèle que l'on copie et que l'on tient à imiter, une feuille écrite qui était placée devant lui.
Quand il eut terminé, il relut plusieurs fois son ouvrage, lentement, avec une attention extrême.
Il rectifia d'une plume experle quelques formes de lettres, quelques jambages, quelques menus détails d'écriture qui ne lui plaisaient pas.
Puis il examina l'ensemble de cette page et parut satisfait de son œuvre.
Assurément, personne ne pourrait, dans ces lignes, reconnaître le moindre trait d'une écriture précédemment connue.
Alors, le maitrc-chanleur plia soigneusement la feuille de papier.
il pril, dans un des tiroirs de son bureau, une enveloppe banale, une de ces simples enveloppes vergées que l'on achète dans loulesles papeteries, et il l'y inséra.
Il cacheta le pli à la gomme, appliqua un liiiihro-poste dans l'angle et traça la suscriplion :
Mademoiselle à. Mercier, Chez Monsieur des Roselles,
A Cormeilles-eii-Parisis,
(Seine-et-Oise.)
L'écriture séchée, Berlin mit la lettre dans son portefeuille. Il la jetterait lui-même à la poste.
Alors, M. de Lizieux ayant sonné son valet de chambre, procéda à sa toilette.
Dès qu'il fut prêt, il prit une tasse de café, selon son habitude, et il sortit.
A la porte d'un débit de tabac, qui était pourvu d'une boîte aux lettres, le maître-chanteur constata qne l'heure de la distribution correspondait bien à son attente.
Alors il jeta sa lettre.
Puis il prit un omnibus qui le conduisit à la rue de Grenelle.
11 entra dans le bureau de poste où il avait attendu Jane un jour et il demanda au guichet du télégraphe une de ces cartes fermées qui circulent dans Paris parla voietubulaire souterraine et il écrivit cet ordre laconique :
Ce soir, à 7 heures précises. Parc Monceau, près des ruines du petit lac.
Il ne fit suivre ces deux lignes d'aucune signature, d'aucun indice. La carte -télégramme cachetée, il écrivit l'adresse, actuelle de Palmyre :
Madame Putot i9. Avenue de Clichy.
L'ancien maître de timonerie s'était proposé de prendre, dans cette matinée, les renseignements relatifs à la prochaine célébration du mariage de la fille de Jane et du commandant de Salverne.
Il tenait à être fixé au plus tôt.
Pour cela, il se rendit d'abord à l'église Sainte-Clotilde, la paroisse du duc.
Le vicaire de semaine le reçut et ne fit aucune difficulté pour lui apprendre que la cérémonie religieuse devait avoir lieu le 8 mars, à dix heures.
J228 MAP.IF.E EN lîl.ANC
Le duc d'Azergues lui-même en avait réglé avec le curé tous les détails.
Deux des plus grands artistes de l'Opéra devaient se faire entendre, et un qumtelto d'instrumentistes d'élite, professeurs au Conservatoire, alternerait aVec l'orgue que, pour la solennité, un maître distingué tiendrait en personne.
Le prêtre, pour donner ces renseignements, — dont, du reste, il n'avait pas à faire mystère, — crut avoir affaire au délégué d'une Société lyonnaise dont le duc était membre d'honneur, qui se proposait de venir assister à la cérémonie et de fêter, à cette occasion, son nol)le compatriote.
Berlin avait, en effet, pris cette qualité fort naturelle, pour justifier sa demande.
Le vicaire ajouta qu'après la messe, célébrée par le représentant de l'archevêque de Paris, dont la présence rehausserait l'éclat de la fête, la bénédiction nuptiale serait donnée aux nouveaux époux par le premier prélat de la Nonciature, spécialement délégué à cet elfet par le Saint- Siège.
Ce mariage serait donc une solennité merveilleuse.
Le maître-chanteur dissimulait admirablement la joie qu'il ressentait, en apprenant cela.
11 se réjouissait de l'éclat que devait avoir cette cérémonie, comme si, plus la splendeur en sérail grande, plus grande aussi serait son horrible vengeance, et plus épouvantable le scandale qu'il méditait.
Alors, si la bénédiction nuptiale était lixée au 8 mars, qui était un lundi, il était naturel do penser que le mariage li'gal serait célébré l'avantveille, le samedi, à la mairie de la rue de Grenelle.
Le dimanche, la municipalité chômait.
Cependant, afin d'être plus sûr encore de la date exacte, et même de l'heure de la cérémonie civile, M. de Lizieux se rendit à la mairie.
Il interrogea un employé, qui voulut bien le renseigner.
Là, l'habile gredin se présenta counne le correspondant d'un journal lyonnais qui tenait à annoncer ce grand mariage d'un de ses compatrioles.
Il sut ainsi que c'était bien, en elTct, au samedi que le mariage élail fixé.
Un put inèuic lui faire pressentir que la cérémonie n'aurait lieu que dans l'après-midi, car c'était, paraît-il, le niaiie du Mb arrondissement
qui devait unir lui-même, au commandant de Salverne, la fille d'un de ses plus charitables et plus généreux administrés.
Toutefois, rien n'était encore définitivement arrêté, et cela ne le serait qu'après une dernière entente avec le duc d'Azergues.
Sous le prétexte de renseigner ses lecteurs de Lyon, le faux journaliste se fit encore dire que l'assistance promettait d'être excessivement brillante; qu'il y aurait à ce grand mariage, dont les journaux parisiens avaient déjà parlé, non seulement tout ce que compte la haute aristocratie, mais un grand nombre d'officiers, de généraux, anciens amis du colonel de Salverne, et le gouverneur militaire de Paris lui-même.
En sortant de la mairie, M. de Lizieux se disait :
— J'ai le temps nécessaire pour ce que je veux faire, mais il n'y a pas un instant à perdre.
Puis il pensa :
— La lettre qui est en route pour Cormeilles fera son effet. Le reste, c'est l'affaire de Palmyre, et c'est ce soir que je la verrai.
Il se frottait les mains en souriant d'un sourire mauvais, comme Rodin dans le Juif-Errant, et il se disait :
— Allons, ça va bien!... ça va bien!
Pendant ce temps se passait un événement qui, au milieu des préoccupations violentes dont nos lecteurs viennent d'être témoins, pourrait paraître d'un intérêt secondaire, mais que nous nous garderions bien de ne pas mentionner, autant pour ne rien laisser de côté, dans le véridiquc récit que nous avons entrepris, qu'à cause des conséquences qui en résulteront un peu plus tard.
Pierre Lion, le sergent du 4= régiment d'infanterie de marine, le cousin et le fiancé d'Alice Davoul, avait reçu la nouvelle de l'arrivée, à Paris, de son camarade, le fourrier Bouguarès.
C'est ce jour-là que le neveu du loueur de la rue de la Tombe-Issoirc était attendu.
Pierre avait rendez-vous avec l'ami de Tislin Mouredu, pour aller à la gare d'Orléans attendre le jeune sous-officier.
Le train devait arriver à onze heures.
Une heure au moins auparavant, le sergent de marsouins était chez le loueur, son ami aujourd'hui, l'un des deux témoins qu'il devait avoir à son mariage.
Après l'inévitable verre de vin blanc, Bouguarès et Pierre Lion par-
tirent pour la gare dans la voiture que nous l'avons déjà vu prendre, emmenant avec eux un jeune garçon d'écurie qui garderait le cheval dans la cour de la gare.
C'était une véritable fête pour le Narbonnais, que l'arrivée de son neveu.
Aristide Bouguarès n'avait jamais eu d'enfant, et il aimait le fils de son frère comme s'il en eût clé lui-même le père.
Il était heureux, aujourd'hui, de le voir arriver à Paris, sachant qu'il allait s'y fixer pour poursuivre la carrière militaire.
Ah! le brave Gascon ne doutait pas de l'avenir de son neveu!
Bien que simplement sorti du rang, en sa qualité d'engagé volontaire, Albert avait, selon lui, au moins une épaulette dans sa giberne.
L'ancien cocher en élait fier.
Pour ne pas déroger aux habitudes, le train de Toulouse était annoncé comme ayant vingt-deux minutes de retard.
Bouguarès s'impatientait.
La compagnie du sergent suffisait à peine à le distraire.
Il aurait voulu pouvoir voler au devant de son neveu, pour l'embrasser plus tôt.
Aussi, dès que le train fut annoncé, il ne quitta pas le quai, où on lui avait permis de se tenir, et ses regards fouillaient l'horizon pour y apercevoir, le plus tôt possible, le panache de fumée de la locomotive.
• — lié! mon brave, s'écria-t-il en tapant sur l'épaule de Pierre Lion, je crois que je le vois!,..
Puis il regarda plus attentivement. '
On distinguait vaguement des têtes de voyageurs sortant dos portières.
Bouguarès cherchait à reconnaître son neveu dans l'une d'elles.
Il crut le voir, lorsque le train était encore à plus de deux cents mètres.
— Capédioux ! lil-il, je le vois, Albert!
— Vous le voyez?
— Oui, \h, rclto tète, tél... Il fail des signes!... Il m'a vu... Je vous dis qu'il m'a vu !
Il était tellement absorbé que, dans le mouvement d'arrivée du train, le brave Narbonnais ne vil rien autre.
Or, coiniiie il s'rlail trompé, il ne reconnut pas son nevoi qui, s'élan-
çant déjà d'un autre wagon, venait de courir à la rencontre de son camarade, dont du plus loin il avait distingué l'uniforme.
— Monsieur Bouguarès !.., appela Pierre Lion. L'ancien cocher se retourna.
— Le voici!
■ — Ah! par exemple! s'écria Aristide Bouguarès. Bé, d'où sors-tu?
— Du train, mon oncle, répondit le fourrier, en se jetant dans les bras que le brave homme avait ouverts tout grands.
— Pas possible I
— C'est la vérité.
— Mais je t'avais vu à la fenêtre, là, vé! Il désignait un wagon.
— Eh bien! me voici !
— Embrasse-moi, mon brave, s'écria Bouguarès avec une effusion aussi démonstrative que méridionale. — Là!... encore!... Ah! qu'il y a du temps qu'on ne s'est vu!... Mon petit Albert... le voilà, mon neveu!... un fourrier... lié! est-il beau?
Il l'admirait.
— Oui, oui, répondit l'ami de Pierre Lion, pour calmer l'emballement de sou oncle.
— Laisse-moi te regarder!... tu es superbe!
— Emmenez-moi au plus tôt, mon oncle, car je suis éreinté. Je suis brisé par le banc de ce wagon à lui préférer le lit de camp de la salle de police.
— Boiulious!... Il n'est donc pas rembourré?
— Pas en Iroisièmes, mon oncle.
— Viens, mon petit, viens!... Tu seras mieux couché à la maison qu'à ta caserne, et avec une bonne nuit tu seras recalé, hé!
— Assurément.
Et, tout en marchant pour rejoindre sa voiture :
— Et ton père? demanda Bouguarès.
— 11 va toujours bien, répondit le fourrier. 11 m'a chargé de vous embrasser, ainsi que les Combassou et les cousins Véragnac.
A l'octroi, on arrêta un instant le sous-officier qui était chargé d'une telle quantité de bagages, que Pierre Lion et Bouguarès avaient dû en prendre une partie.
H y eut quelques droits à payer, car il apportait deux poulardes, des œufs frais et de cet excellent saucisson que l'on ne fait qu'à la campagne.
Enlin les colis étant chargés sur l'arrière de la voiture, sous les
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jambes du petit garçon d'écurie, l'oncle, le neveu et leur ami s'installèrent sur le devant, et l'on partit.
Le trajet, jusqu'à la rue de la Tombe-Issoire, n'était pas long.
Il ne fut pas suffisant pour dire tout ce que l'on avait à se conter, et la conversation, à peine interrompue par les embrassades qui se répétèrent entre les bras de la bonne tante Bouguarès, se continua en prenant l'absinthe, puis en déjeunant.
Pierre Lion parla non seulement de son prochain mariage, dont son ami connaissait déjà la nouvelle, mais aussi des démarches qu'ils avaient à faire et des formalités qu'ils devaient accomplir, pour se rengager tous les deux dans les chasseurs de Vincennes.
Et, comme l'oncle Bouguarès voulait connaître les détails de la noce et faire le compte des personnes qui y assisteraient, puisqu'il avait olTert de fournir gracieusement les voitures, le fiancé d'Alice dit à son ami :
— Tu seras le cavalier de la plus jolie fille qu'on puisse voir, loi qui dois être mon garçon d'honneur.
— Ah ! fit Albert Bouguarès, la demoiselle d'honneur est donc si jolie que ça !
— Une licaulé, mon vieux!
— M"= Miette? demanda l'oncle.
— Oui, M"= Miette.
— Bigre! je vous crois!... Une merveille, Aiberl, une merveille, capédious !
— Tant mieux! répondit le fourrier en souriant.
— Elle est digne d'être de Narbonne, hé!...
— JN'empèclie qu'il y a tout de même de jolies filles à Paris, dit à son tour M""^ Bouguarès.
— Ile! hé! fit l'ami de Tistin Mouredu d'un air finaud, ça pourrait bien nous faire une seconde noce, avant peu tl'iQi !
CIIAPITIIE CLII