LIV
Paltnyre, que les termes pressants du télégramme avaient rendue inquiète, parla la première :
— Ah! te voilà!... Qu'arrive-t-il donc?
Avant de répondre, Berlin l'entraîna un peu à l'écart, s'éloignant davantage de la grille du parc en bordure sur le boulevard. Alors il dit :
— Ce malheureux duel est loin d'avoir arrangé les choses, tu le comprends bien.
Le maître-chanteur gardait pour lui seul le secret de ses infâmes agissements.
Il ne voulait pas que sa maîtresse sût quoi que ce soit du pouvoir qu'il avait pris sur Jane.
— Je m'en doute bien, répondit Palmyre.
— En sus du déplorable effet qui a été produit et du piteux résultat qui a contribué à augmenter le prestige du commandant de Salverne, dit l'ancien maître de timonerie, José ne peut agir.
— Comment va-l-il?
— Mieux, mais son rétablissement exigera encore quelque temps. Si ce n'était cela, il pourrait voir Luce, lui rappeler ses promesses et les liens qui l'unissent déjà à lui... la contraindre au besoin en la menaçant d'un scandale ; et même, s'il le faut, s'adresser à son père et lui faire connaître la vérité. Ce mariage alors serait impossible.
— Cela aurait mieux valu que cette ridicule querelle, approuva Palmyre.
— Le temps presse maintenant.
— Tu connais la date du mariage?
— Oui.
— A quel jour est-il fixé ?
— Il aura lieu d'aujourd'hui en huit.
— Samedi prochain?
— Oui, samedi.
— Si tôt!
— 11 faut donc que nous nous y prenions différemment si nous voulons réussir.
— Bien sûr.
— Que dit la jeune fille?
— M"' Miette?
— Oui.
— Il est certain qu'elle n'a jamais cessé d'aimer M. de Salverne, répondit Palmyre, lu le sais aussi bien que moi.
— Je sais et je compte sur cet amour.
— On voit qu'elle souffre, qu'elle s'efforce de dissimuler ce qui se passe en elle et qu'elle se résigne enfin.
— Tu l'as fait causer?
— Chaque jour. J'étais encore avec elle lorsque j'ai reçu ta dépêche.
— Eh bien?
— Je n'ai eu aucune peine pour entretenir en elle l'affection qu'elle a vouée à M. de Salverne, puisqu'elle continue à l'aimer malgré son abandon. Mais elle se sacrifie à ce qu'elle croit être le bonheur de celui qui était son fiancé. Elle se soumet en se disant qu'il a raison, puisqu'il ne pouvait pas l'épouser. Elle pense qu'il sera heureux, et elle comprend qu'il soit aimé.
Les yeux de Berlin brillèrent.
— Ah! elle comprend qu'il soit aimé! répéta-t-il.
— Oui.
— Elle pense qu'il sera heureux!
— Et c'est pour cela qu'elle se sacrifie.
— C'est par là qu'il faut agir maintenant, si nous voulons empêcher ce mariage.
— Il sera difficile de lutter contre sa résignation.
— Allons donc ! fit le misérable avec un sourire, tu verras ça. Puis il demanda :
— Au moment du duel, quand elle a su le nom de l'adversaire du commandant de Salverne, qu'a dit M"= Verneuil ?
— Elle s'est rappelé le nom de José de Lizieux, répondit la fille de la mère Putot.
— Elle se l'est rappelé ?
— M"= Davoul aussi.
— Qu'ont-elles dit?
— Elles ont dit : « C'est ce jeune homme qui a une maîtresse rue Marbeuf et qui la fait habiller chez M"' Duchesnoy, rue du Quatre- Septembre ».
— C'est tout?
— Il paraît qu'un jour, tandis que M"= Davoul et son amie étaient allé chez Pélago, livrer un costume, José a fait la cour à M"' Miette.
— Je le sais.
— Il a voulu l'embrasser, mais elle s'est défendue, dit Palmyre.
— Elle a parlé de cette aventure?
— Oui.
— Que dil-elle encore sur José?
— On sait que c'est un coureur, car on lui connaît plusieurs maîtresses.
— Ah!... on a parlé de la femme qu'il a menée chez M"' Duchesnoy, le soir du réveillon?
— Oui. On ne la connaît pas; c'est la seule fois qu'on l'a vue dans la maison.
— Tant mieux! fit Berlin.
Après un court instant de silence, il expliqua plus clairement sa pensée.
— Il ne faut pas, dil-il, qu'on sache que cette fille est M"= Luce d'Azergues.
— Rien ne pourrait le faire soupçonner, répondit l'almyre Putot.
— Seulement, voilà la tactique à suivre désormais, et sans perdre de temps.
— Sois tranquille.
— Il faut travailler à préparer Miette pour qu'elle soit dans l'état d'esprit que je veux lorsque l'heure de la faire agir aura sonné. Elle se sacrifie à ce qu'elle croit être le bonheur de M. de Salverne, soit. Elle se résigne à le voir aimé par une autre, parce qu'elle pense qu'il aura toutes les félicités, colles qui viennent de la fortune et celles qui viennent de l'amour. Qu'elle conserve encore quelques jours cette illusion généreuse : la révélation ne sera que plus foudroyante; la révolte qu'elle amènera dans son esprit ne sera que plus violente.
— Que faut-il donc faire?
— Il faut parler à M"" Verneuil de celle tille qu'elle a vue la veille de Noël avec José, répondit M. de Lizieux. 11 faut être sûr qu'elle l'a bien vue, que son image est bien resté gravée dans son esprit, qu'elle la reconnaîtrait sans hésiter si elle venait à la voir où à la rencontrer.
— Ce sera facile.
— En même temps, il faut prendre garde que rien ne puisse lui faire soupçonner que cette joyeuse compagne, que José a l'ail costumer en odalisque et qu'il a emmenée réveillonner avec lui, est la fille de la duchesse d'Azergues.
— Comment s'en douterait-elle? dit Painiyrc. Jamais une jeune fille aussi honnête et aussi confiante qu'elle ne pourrait soupçonner cela.
— Très bien, lit le mailre-chanleur; mais il est nécessaire cependant d'ouvrir son esprit siu' la possibilité d'aventures galantes, dont des femmes et des jeunes lilles du plus grand monde sont quchpiolois les héroïnes. Il faut qu'elle sache que cette haute et brillante société a ses vices secrets,
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ses hontes cachées, ses turpitudes ignorées, ses mystérieuses intrigues galantes.
Il faut, en causant avec elle, lui citer des exemples, lui conter quelques-uns de ces scandales que tu connais. — Il y a justement un procès, en ce moment, dont parlent les journaux en ne donnant que des initiales, mais qui aura quand même un retentissement considérable. Il ne faut pas que Miette l'ignore; cela lui ouvrira les yeux.
— Quel est ce procès? demanda Palmyre.
— La baronne de Montai, dont la fille s'est éprise d'un cocher qui était déjà l'amant de sa mère et qui a disparu avec lui, raconta le maîtrechanteur. La baronne, plus dépitée de la perte de son amant que de la fuite de sa fille, a porté plainte, et, pour obliger l'infidèle à revenir à elle, elle Ta fait accuser de détournement de mineure.
— C'est magnifique!
— C'est un exemple qu'il faut que M"= Verneuil connaisse pour qu'elle sache bien que ce que l'on appelle le grand monde n'a pas le monopole de la vertu.
— Sois tranquille, affirma Palmyre; je m'en charge.
— Alors, le jour où elle saura ce qui s'est passé, le jour où elle découvrira que la fille de la duchesse d'Azergues a été la maîtresse de José, lorsqu'elle comprendra que cette honteuse aventure a été tenue secrète et que le commandant de Salverne ignore l'infamie de celle qu'il va épouser et qu'il croit pure, ce que je veux, ce que je prépare arrivera fatalement.
— Oui, oui, je comprends.
— Ce mariage sera irrémédiablement brisé!... Il sombrera dans un scandale immense.
— Si Miette s'y prête, fit Palmyre.
— Elle s'y prêtera, j'en suis sûr. Elle aime trop le commandant de Salverne !
— Peut-être.
— Prépare-la comme je t'ai dit, reprit Bertin, et surtout, c'est là l'essentiel, assure-toi bien qu'elle est en état de reconnaître, dans M"' d'Azergues, la joyeuse compagne que José a fait travestir en odalisque chez la couturière de la rue du Quatre-Septembre.
— Fie-toi à moi.
— Tout n'est pas perdu, tu verras, dit le maître-chanteur avec assurance. Ce mariage ne se fera pas!... Il ne faut pas qu'il se fasse I
Alors Palmyre demanda :
— Quand reviendras-tu?
— Avant peu, répondit Bertin, car je veux être là au moment psychologique pour donner le dernier coup de main moi-même.
Il réfléchit un instant, puis il dit :
— Je serai là sans doute jeudi.
— M"« Miette n'y sera pas ce jour-là.
— Où sera-t-elle?
— C'est précisément le jour du mariage de son amie, M"' Davoul, répondit Palmyre.
— Jeudi?
— Oui, toutes les formalités sont terminées. M. Pierre Lion a signé son rengagement, aux chasseurs de Vincennes, avec son ami le fourrier qui est arrivé dernièrement. 11 a obtenu de son commandant l'autorisation de se marier et, en ce moment, il est en congé de quinze jours.
— Bien, alors j'arriverai peut-être plus tôt, dit l'ancien maître de timonerie. Je veux que l'on me voie revenir de voyage. Je t'écrirai pour que tu viennes m'attendre à la gare,
— J'y serai.
— Ce mariage doit apporter quelques changements dans la maison?
— Oui, M"^ Davoul est allée à Vincennes cet après-midi avec sa fille et son neveu pour voir un appartement.
— Ils déménageront?
— Les nouveaux mariés s'installeront seuls dans le nouveau logement, pour quelque temps; la mère n'ira les rejoindre qu'ensuite.
— Et Miette?
— Elle restera avec M"' Davoul.
— Fort bien.
• — On a déjà préparé les robes, ajouta Palmyre, et j'ai promis à M"' Verneuil et à son amie de les aider demain et après-demain. Je leur ai ofTerl cela comme pour me distraire.
— Tu as joliment bien fait.
— Demain, je serai donc chez M"'' Davoul, et après-demain également.
— Tu seras on ne peut mieux placée pour faire ce que je t'ai dit, conclut Bertin.
Puis il ajouta :
— Écris-moi à la rue de Courcelles et tiens-moi au courant de tout ce qui se passera.
— C'est entendu.
Les deux amants, qui s'étaient promené dans le parc Monceau tout cil causant, en sortirent alors.
Berlin reconduisit sa maîtresse jusqu'à la place Clichy, en lui répétant de nouvelles recommandations, et il la laissa là.
Puis, il descendit par le plus court dans la direction de la rue de Courcelles.