‹ Mariée en blancChapitre 78 sur 142 · LA LETTRE DE M. DE LIZIEUX · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE M. DE LIZIEUX

M"' Mercier remerciait la Providence qui, une fois encore, lui avait permis de sauver la malheureuse Jane.

Elle se félicitait d'avoir accepté d'assister à cette fête de fiançailles.

C'est ainsi qu'elle avait pu heureusement se trouver placée sur le chemin du messager auquel M. de Lizieux avait confié les lettres qu'il destinait à Adrien de Salverne.

Jane ne lui avait rien dit encore.

La malheureuse, affolée par les épouvantables menaces qui lui avaient été faites le matin, dans le trajet d'Angers à Paris, n'avait pas osé donner suite à son projet de confesser l'affreuse vérité au fiancé de sa fille.

Elle avait cru, un moment, éviter par cette confession douloureuse le coup terrible que la révélation faite par l'envoi des lettres aurait produite sur le jeune officier d'état-major.

Mais, à l'heure de ces aveux humiliants, la duchesse d'Azergues ne s'en était plus senti la force.

Elle avait hésité.

Elle avait ajourné.

Peut-être, après tout, M. de Lizieux ne mettrait-il pas ses menaces à exécution.

Peut-être ne possédait-il pas les lettres comme il le lui avait dit :

Qui sait s'il n'avait pas cherché seulement à l'intimider et à l'épouvanter pour la contraindre?

N'avait-il pas brûlé réellement les lettres devant elle, comme elle l'avait vu?

Il prétendait aujourd'hui que ce n'étaient que des copies qu'il avait détruites; que les originaux existaient toujours.

Était-ce vrai?

Cette lettre qu'il lui avait montrée dans le wagon, absolument insigni-

fiante du reste, car Jane l'avait reconnue et elle se l'était rappelée, n'étailelle pas la seule qu'il possédait aujourd'hui, gardée exprès pour lui faire croire qu'il avait aussi conservé les autres?

Comme tous ceux qu'un malheur menace et qui essayent de se rassurer en invoquant les raisons les plus spécieuses, en pesant les chances favorables qui leur restent, quelque fragiles qu'elles soient, l'infortunée cherchait à se persuader que son épouvante n'était pas fondée, que la menace qu'elle avait redoutée ne s'accomplirait pas.

Elle n'avait donc rien dit à Adrien, et c'était bien à l'intervention providentielle de M"' Mercier qu'elle avait dii, cette fois encore, son salut.

Après, elle lui avait tout expliqué.

Elle avait eu avec cette vieille amie, sa seconde et en quelque sorte sa véritable mère, un entretien de quelques instants.

Elle lui avait dit ce qui s'était passé pendant le voyage et les menaces que M. de Lizieiix lui avait faites.

Enfin, maintenant, rien n'était plus à craindre.

Les lettres étaient récupérées.

M"= Mercier était partie, emportant ce coffret que Jane lui avait ordonné de détruire dans cette lettre écrite à la veille de mourir.

En arrivant à Herblay, — la station qui desservait la coquette localité de Cormeilles-en-Parisis, à l'époque où se passent les faits qui nous occupent, — M"' Mercier trouva Tislin Mouredu à la gare, ainsi que cela avait été convenu.

L'ancien quarlier-maîlre était venu l'attendre pour ne pas lui laisser faire, seule, de nuit, celte route qui, bien qu'assez courte, pouvait offrir quelques dangers.

La banlieue de Paris, la nuit surtout, n'a pas précisément une réputation de sécurité absolue.

Chemin faisant, l'ancienne institutrice causa avec notre ami qui s'empressa de lui demander des nouvelles de la fêle à laquelle il venait d'assister.

Mouredu s'intéressait vivement à tout ce qui concernait Adrien de Salverne, car il n'avait pu se défendre, dès le premier jour, de l'irrésistible sympathie que le jeune officier inspirait à tous ceux qui le connaissaient; et nous pouvons dire même que Tislin, avec sa nature méridionalo toujours prête aux chaudes elfusions du cœur, avait conçu pour lui une véritable amitié.

M''-^ Mercier avait h;\te d'être arrivée, afin do s'cnlcnncr dans sa

— Qu'avez-vous?... demanda-t-il ému. (P. 1245.)

UV. Cie — BECTOR DE MONTPERREUX. — MARIÉE EN DLA.NC. — J. BOUFF ET c'', ÉD. LIV. lo6.

chambre et d'examiner avec soin le contenu de ce coffret qu'elle rapportait.

C'est ce qu'elle fit.

Tout le monde dormait à la villa de Léon des Roselles.

L'amie de Jane ferma soigneusement sa porte et elle posa le coffret sur sa petite table de travail.

Elle jeta sa pelisse sur un meuble, relira sa coiffure, et sans rien changer à sa toilette, impatiente, elle ouvrit la petite boîte en marqueterie.

Elle avait été intriguée vivement quand, l'ayant ouverte pour prouver à Jean Renaud qu'elle savait ce qu'elle contenait, elle y avait vu, au-dessus des lettres, des pages couvertes de lignes tracées avec des caractères ressemblant à ceux de l'imprimerie.

Elle s'était demandé ce que cela pouvait bien être.

Aussi, ce furent ces pageB que M"= Mercier examina tout d'abord.

Elle en commença la lecture et elle la poursuivit, haletante, ayant •peine à se défendre d'une puissante et douloureuse émotion.

Elle lisait celte relation complète, mais habilement faite et (perfidement rédigée, de la navrante histoiie de la pauvre Jane.

Elle comprit le but que s'était proposé M. de Lizieux, qui n'avait pas voulu qu'Adrien de Salverne, à qui étaient destinés les lettres et ce faclum, eut la moindre difficulté à comprendre ce qui s'était passé.

Mais les lettres l'intéressaient aussi.

Était-ce bien les véritables lettres de Léon des Roselles cette fois?

M"^ Mercier les connaissait.

Ce fut avec un soin méticuleux qu'elle les examina, qu'elle les étudia.

Aucune hésitation n'était permise.

Elle était bien en possession de ces lettres elles-mêmes que la malheureuse Jane, au moment où. elle allait se donner la mort pour se soustraire au mariage que sa loyauté lui défendait de contracter, lui avait recommandé de prendre et de détruire.

Il ne pouvait y avoir un doute à ce sujet.

C'était bien l'écriture et la signature de Léon des Roselles.

Toutes les preuves d'authenticité la plus indiscutable étaient bien réunies.

L'amie de Jane éprouvait à cette constatation la plus grande joie.

Enfin cette menace cessait désormais de peser sur cette malheureuse qui expiait encore, après tant d'années, la haine de cette abominable femme cause de tous ses malheurs.

Jane était sauvée maintenant.

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y], de Lizieux serait impuissant contre elle.

L'envoi de ces lettres avait été son « va-tout y>, son dernier coup, son coup de i^i'àce.

Sans preuves pour appuyer ses accusations, il n'oserait pas tenter une démarche.

Il n'oserait plus aller trouver Adrien de Salverne qui ne l'écouterait même pas, qui le traiterait de calomniateur, et qui comprendrait trop bien quel mobile intéressé le faisait agir.

Oui, Jane était sauvée!

Et le lendemain, toute heureuse encore à celte pensée avec laquelle elle avait dormi, l'ancienne institutrice se préparait à écrire à la duchesse, comme elle le lui avait promis, pour la rassurer définitivement.

Elle allait lui dire que c'étaient bien les véritables lettres de Léon des Roselles que contenait le coffret et que, par conséquent, désormais, elle n'avait plus rien à craindre.

M"= Mercier était déjà à sa table, sa feuille de papier à lettre sous la main, prête à écrire, lorsque Léon des Roselles frappa à sa porte.

Le père de Magali entra.

11 avait à la main une lettre.

— Tenez, dit-il, il y avait une lettre pour vous dans le courrier d'aujourd'hui.

11 la remit.

M"= .Mercier prit le pli et examina à la fois l'écriture de l'adresse et le timbre du bureau de départ, comme font les personnes douées d'observation qui se plaisent, avant d'ouvrir une leltre, à comprendre, par l'écriture qu'elles reconnaissent ou par le timbre qui leur indique le lieu d'expédition, quel en est l'auteur.

Le timbre portail : Postes n" S, PI. de la Madeleine, avec la date et la levée au centre.

L'écriture était absolument inconnue.

Pendant qu'elle déchirait l'enveloppe, Léon des Roselles demanda :

— Vous vous êtes bien amusée hier?

Sa voix était triste.

Le malheureux pensait à Jane que son cœiu" n'avait jamais oubliée.

— Oui, répondit .M"' Mercier, c'était fort beau.

Puis, soudain, elle ne put réprimer un mouveuioiit, ni empêcher ses lèvres de s'ouvrir pour laisser écliap|)i'i un cri de douloureuse stupeur qui, cependant, ne liil pas arliculé par sa gorge contractée.

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Elle venait de lire les premières lignes de celle lettre :

(c Mademoiselle,

« C'est à vous que je m'adresse aujourd'hui, puisque grâce à vous j'ai échoué hier... »

Et elle avait sauté tout de suite à la signature : Georges de Lizieux.

Léon des Roselles vit la pâleur qui recouvrit subitement le visage de son amie.

Il vit ses yeux agrandis par l'épouvante, ses regards rivés sur celle feuille.

— Qu'avez-vous?... demanda-t-il ému.

M"'' Mercier ne pouvait répondre.

Il lallail qu'elle cachât à Léon ce que souffrait la Jane qu'il aimait toujours.

Pourquoi le faire souffrir aussi?

Elle put se reprendre par un énergique effort de sa volonté.

— J'ai été saisie... dit-elle. Je m'attendais si peu à celle nouvelle...

— Une mauvaise nouvelle?.

^ Non... Je ne sais pas encore au juste... Par discrétion, Léon des Roselles se retira.

Alors, quand elle fut seule :

— Moi qui allais écrire à Jane pour la rassurer!.., se dit M"' Mercier. Elle lut :

« Mademoiselle,

« C'est à vous que je m'adresse aujourd'hui, puisque grâce à vous j'ai échoué hier.

« Vous êtes la confidente de M"* la duchesse d'Azergues, son amie intime, sa mère en quelque sorte, et à ce titre vous savez quel mobile m'a fait agir.

« Vous avez sans doute compris aussi que je ne reculerais devant rien pour empêcher le mariage de M"= d'Azergues avec l'homme qu'on lui a choisi.

« Ce que j'ai tenté vous le prouve.

« Ce que je vais vous dire vous le prouvera mieux encore.

« La force qui m'anime, qui m'exaspère, est la plus puissante qui soit au monde : elle s'appelle l'amour paternel. Cette force donne toutes les audaces! Cette force rend capable de tout.

« Mon fils (vous le savez certainement), s'est épris, pour M"= d'Azergues,

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d'une de ces folles passions qui ne raisonnent pas, que la possession de l'objet aimé peut seule calmer et guérir.

« Le duel qui a eu lieu le démontre.

« Pour moi, je sais que mon fils mourra s'il n'épouse pas celle qu'il aime; et je veux qu'il vive!

« Comprenez-vous alors que ce qui semble infâme devienne sacré pour le père qu'anime l'amour de son enfant, pour le père qui veut arracher son fils à la mort?

« J'ai demandé à M. le duc d'Azergues la main de sa fille pour mon fils; j'ai fait cette demande alors que M"' Luce n'avait encore conçu aucune sympathie marquée pour celui qui n'est devenu que plus tard son fiancé.

« Ma demande a été rebutée.

« Alors, je me suis adressé à M'"^ la duchesse d'Azergues. Je l'ai suppliée.

« Son refus était la condamnation de mon fils, et pourtant elle n'a pas hésité à la prononcer.

« Affolé alors par la menace de me voir ravir ce fils que j'adore, je n'avais plus à reculer.

« Une circonstance, heureuse pour moi, m'avait rendu maître d'un secret, — secret de honte, — qui livrait à ma merci l'honneur de la duchesse d'Azergues.

« J'avais les preuves d'un passé ignoré de tout le monde.

« J'avais des lettres qu'une épouse honorée, qu'une grande dame considérée, qu'une femme respectée aurait dû racheter même au prix de son sang.

« C'était une arme.

« J'aurais pu, aveuglé par le dépit, n'écouter que mon ressentiment, laisser croître la haine qui grondait en mon cœur, accomplir la vengeance dont le vent brûlait mon âme!... Non, j'ai étouffé tout sentiment mauvais, parce que je n'écoutais que mon affection paternelle, parce qu'en moi l'amour de mon fils parlait plus haut que tout.

« J'ai voulu empêcher ce mariage (|ue l'on ne voulait pas briser, cl vous avez été là, providentiellement envoyée, pour délourncr l'arme qui allait frapper votre amie.

« Eh bien! c'est pour cela que j'ai recours à vous, mademoiselle, car je suis convaincu que lorsque vous saurez ce que je compte faire encore pour arriver à mes fins, vous serez la première à vous joindre à moi et à conseiller à voire amie de ne pas laisser célébrer ce mariage.

« Vous ferez cela, car vous aimez vérilablemcnt comme une mère

M"= la duchesse d'Azergues; car votre affection voudra détourner d'elle le nouveau coup qui la menace et qui, plus terrible que la révélation dont je la menaçais hier, serait pour elle, pour le duc d'Azergues et pour un autre encore, le coup de la mort.

« Je sais bien que ce que je vais dire, que ce que je veux faire est infâme.

« Mais est-ce qu'il est capable de raisonner et de s'arrêter à ces considérations le père dont on veut tuer l'enfant?

« Oui, j'ai une autre arme que ces lettres, avec lesquelles je croyais réussir à sauver mon fils.

« Je vais vous la faire connaître, car il serait impossible à votre amitié dévouée de la détourner ou seulement de l'émousser.

« Pour des considérations délicates, pour des considérations d'honneur, j'ai dû ne pas dire à M""' la duchesse d'Azergues la vérité tout entière sur la possession de ces lettres que vous avez pu intercepter. J'ai dû expliquer que je les avais trouvées dans l'hôtel dont je suis devenu acquéreur.

« La vérité, la voici :

« Il y avait à Paris, — il y a encore à Paris, dans une maison (/ne je connais, — un homme dont le nom ne vous est pas inconnu: M. deCliabertin.

« Ce Chabertin savait bien des choses, car il m'a avoué et démontré qu'il avait été le confident et l'agent de M"' de La Possonnière, la tante do la duchesse d'Azergues.

« Eh bien ! c'est de cet homme que j'ai reçu ces lettres !

« Je fus mis en rapport avec M. de Chabertin par M"= de La Possonnière elle-même, lorsqu'elle me vendit son hôtel de la rue de Courcelles; ce fut même avec lui que je traitai.

« Cet homme, dont l'habileté et la pénétration me surprirent, avait compris que M"' Jane de Champtocé avait produit sur moi une impression profonde.

« Il vint me trouver et il m'offrit les lettres en question.

« C'était une affaire pour lui, car il n'était mû que par un vil et cupide intérêt.

« Aussi cet homme me faisait horreur, et comme je compris qu'il était capable de toutes les vilenies possibles, je résolus aussitôt de lui acheter ces preuves du déshonneur d'une famille honorablement considérée, comme on enlève à un malfaiteur l'arme avec laquelle il s'apprête à commettre un crime.

« Armé de ces preuves irrécusables d'une faute ignorée, il aurait

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exploité la duchesse d'Azergues, il l'aurait torturée, martyrisée jusqu'à la mon.

« Je résolus de la sauver. Oui, je n'avais que ce seul but alors, je vous le jure !

« Je payai donc, mais en payant j'exigeai, pour me faire démontrer l'authenticité de cette correspondance, que ce misérable me révélât comment ces lettres étaient venues en sa possession.

« Voici ce que j'appris :

« .\u courant de la faute de M"*^ de Champtocé, Chabertin avait songé à profiter plus tard des confidences qui lui avaient été faites et, pour cela, il avait résolu de se procurer des preuves certaines.

« Il connaissait l'existence des lettres de M. des Roselles et il avait dérobé, dans une de ses visites à la propriétaire de l'hôtel de la rue de Courcelles, les clefs nécessaires pour pénétrer librement dans cette maison dont il connaissait tous les êtres.

« Ce fut la veille du mariage de M"' de Champtocé, suprême délai pour lui, qu'il s'introduisit pendant la nuit dans l'hôtel.

« Tout dormait et le misérable, dont les tapis assourdissaient les pas, arriva jusqu'à la chambre de sa victime.

« 11 entra sans bruit.

tt Une odeur de gaz le fit reculer. Il crut que, par imprudence ou par oubli, une femme de chambre avait laissé un bec ouvert, et aussitôt il le ferma.

« 11 ouvrit la fenêtre du cabinet de toilette et le gaz accumulé dans les deux pièces put s'échapper.

<i .\lors, il s'approcha d'un petit secrétaire dans lequel il savait que les lettres étaient enfermées, et en cherchant il découvrit la vérité.

« 11 comprit que celte fuite de gaz n'était pas accidentelle, car M"' de La Possonnièrc lui avait parlé des idées de suicide que sa nièce avait nourries.

« C'était donc elle, pensa-t-il, qui avait voulu ainsi se soustraire par la mort au mariage qu'on lui imposait.

<.' Il voulu! la sauver.

« L'.iii jiiii' entrait déjà à pleine baie dans la chamhrc, y remplaçant les émanations meurtrières du gaz.

(( Chabcrlin alluma un Hambcau el il vil, sur le lit, M""^ de Champtocé étendue inanimée.

« 11 l'examina et il constala qu'elle respirait encore.

a Elle n'était en proie qu'à un engourdissement complet, preniièro phase de l'empoisonnement el de l'asphyxie.

Il lui avait semblé voir outrer Jane dont la mignonne était le gracieux portrait. (P. 1255.)

« Il pouvail la rappeler à la vie.

« Mais alors, quand ce misérable contempla cette adorable jeune fille, qu'un hasard criminel lui livrait sans défense; quand il sentit sous ses mains, qui déjà lenlaionl de la ranimer, ce corps admirable dans sa pure beauté, une passion soudaine, aveuglante, s'empara de son esprit et de ses sens, l'exaspéra, l'aftbla...

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