‹ Mariée en blancChapitre 83 sur 142 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Il le dit :

— Ilélas ! répondit M"= Mercier, que faire ?

— C'est difficile, je le sais.

— Ce mariage est décidé... Sa célébration en est imminente ; c'est à samedi prochain qu'elle est fixée.

— Oui, comment le dissuader de cette union sans lui donner aucune explication.

— Ce serait lui révéler la vérité.

— Non ! . . . jamais !

— Alors?

— Je ne sais pas !

Et tombant dans un fauteuil, le visage enfoui dans ses mains, l'officier de marine s'écria :

— C'est affreux !... mon Dieu, c'est épouvantable 1 M"^ Mercier s'approcha de lui.

— Malgré tout, il faut avoir confiance, mon ami, dit-elle en lui touchant l'épaule.

Léon releva la tête.

— Dieu, continua l'amie de Jane, n'aurait pas permis que je puisse sauver cette malheureuse pour qu'elle fût frappée plus horriblement encore. — Moi, j'espère !

— .Qu'espérez-vous ?

— Je ne sais!... Il me viendra un aide d'en haut!... Laissez-moi faire !... Laissez-moi faire !

M"' Mercier expédia un télégramme dans l'après-midi.

Pour commencer à conjurer le malheur qui menaçait Jane, elle écrivit à M. de Lizieux :

Demain nviUn, je serai chez votis.

Puis, sa dépêche envoyée, portée au bureau de poste par Mariic, elle avait repris, avec Léon des Roselles, la conversation interrompue par le déjeuntM-.

Miigali travaillait avec Norine à son trousseau.

Tout à coup, Mouredu se présenta.

— Mon commandant, dit-il, il faudrait que j'aille payer les contributions du Vent-deboid.

Léon avait attendu uno occasion de confier à l'ancien quarlicr-mailre la mission qu'il avait décidée.

C'était le moment.

— Écoutez, lui dit-il d'un air grave.

MAUIEE EN BLANC 1267

Tistiii s'approcha.

— Mon commandant !

— Je vais avoir besoin de vous.

— De moi !

— De votre dévouement...

— Eh bé, vous savez bien, capon de bon sort ! ce que je suis capable de faire, pas vrai?

— Oui, je sais que vous avez un brave cœur.

— Ah ! pour ça, voui, je vous le jure !

Mouredu était intrigué par la gravité de cet entrelien absolument inattendu.

— Il se passe quéque chose, que ? demanda-t-il familièrement.

— Oui.

— De quoi ?... quéque ennui?

— Plus qu'un ennui.

— Ah ! dites vite, vé, mon commandant, dit le brave matelot, impatient, car je suis gréé et paré, et n'importe où qu'il faudra mettre le cap, je vous promets d'être solide à la barre.

— Je le sais, mon ami ; c'est pour cela que j'ai confiance en vous.

— C'esl-il un ennemi que vous avez ?... Vous ou tout autre ici... Vous n'avez qu'à parler, je me charge de lui régler sa marche dès que j'aurai relevé son point, as pas peur !

Mouredu, en disant cela, relevait ses manches comme pour se préparer déjà à la bataille.

— Un ennemi ! fit Léon, non... ce n'est pas ça. M"= Mercier intervint :

— N'est-co pas un ennemi que cet homme qui vous a fait tant de mal ?

— Certes !

— Quel homme, mon commandant? demanda le mari de Norine. De qui vous parlez ?

— De ce misérable que nous avons vainement cherché... de Chaberlin !

— Ah! que le tron de l'air le patafiole, celui-là!... car si jamais il m'était tombé sous le grappin, il aurait reçu une rude bordée dans sa carène, je vous le jure ;

— Chabertin est à Paris, dit Léon.

— Pas possible !

— Vous parlez d'ennemi !... ajouta l'officier de marine. Je ne me souviens pas en avoir eu un seul dans ma vie.

— Vous ne le méritez pas, répondit Tislin, car vous n'avez jamais

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fait que du bien... Partout on vous aimait !... Ici, vé, on vous adore, vous le savez bien !... Autrefois, à bord, c'était la même chose... Mais, tout à coup, l'ancien quartier-maitre s'interrompit.

— Non, reprit-il, vous avez eu un ennemi, je m'en souviens; mais je peux le dire, c'est le seul que je vous aie jamais connu.

— Un ennemi ! fit M"« Mercier.

— Bertin.

— Quel est ce Bertin ? demanda Léon.

— Etienne Bertin,... vé, vous vous rappelez pas?... l'ancien maître de timonerie.

L'officier de marine se souvint.

— Ah ! oui, oui...

— Mais un ennemi comme ça, té, c'est une haine qui vous honore, mon commandant !

Les regards de M"' Mercier interrogeaient le père de Magali. Elle ne savait pas de qui il s'agissait. Léon lui expliqua :

— Ce Bertin est un misérable que j'ai surpris en flagrant délit d'espionnage et que j'ai livré à la justice.

— Oh ! vous avez bien fait !

— Ah ! voui, alorsse, approuva Mouredu. Puis, soudain :

— Oh! s'écria-t-il, d'une voix inexprimable, mon commandant...

— Quoi donc ?

Léon des Roselles avait été frappé par l'accent de son fidèle serviteur. M"= Mercier était également saisie.

— Quoi donc? répéta le père de Magali.

— Ce Bertin...

— Eh bien ?

— Je me rappelle quelque chose, tonnerre de sort !... dit Tistin Mouredu avec colère.

— Vous vous rappelez... que vous rappelez-vous?

— Bonne mère!... mais j'avais donc les sabords aveuglés, mille millions de bon sort !

— Parlez !... mais parlez donc !

— Espérez!... oui... oh ! c'est bien ça, vé ! je ne me trompe pas. — La première fois que je suis venu à Paris...

— Oui... Eh bien?

— Quand vous m'avez appelé, par dépèche.

— Alors ?

MARIKE E>' BLANC 1260

— Je l'ai vu, Berlin.

— Vous l'avez vu.

— Youi, mon commandant, voui ! — Il était à la gare et il m'a reconnu du premier coup.

— 11 vous a parlé?

— Et moi, imbécile que je suis, j'ai été assez bête pour lui dire que je venais auprès de vous.

— Qu'est-ce que cela peut faire ? dit Léon des Roselles qui ne comprenait pas.

— Espérez! espérez!... J'avais votre dépêche dans ma poche et je l'ai sortie devant Bertin pour lui demander comment je devais naviguer pour aller à la rue Le Marois, à Auteuil. Eh bé ! cette dépêche, je l'ai perdue... voui, ou du moiiise je l'ai cru ; mais je comprends aujourd'hui qu'elle m'a été volée.

— Par Berlin ?

— Pardi !

— Dans quel ])ut?

— Parce qu'il vous détestait, il ne s'en est pas caché.

— Mais quel rapport?...

— Ah ! voilà, dit Mouredu ; c'est une idée qui vient de me pousser là, vé, mon commandant.

— Quelle idée?

— Bertin, que je me suis dit, Bertin, Chaberlin, ça se ressemble bien, pas vrai?

Sans comprendre encore la pensée exacte du dévoué quartier-maître, Jl"' Mercier et Léon des Roselles sentaient en eux qu'il y avait quelque chose de vrai et de mystérieux dans ce qu'il disait.

Mouredu s'expliqua.

— Ce Chaberlin, dil-il, était un agent d'affaires, que?

— Oui, répondit l'amie de Jane.

- — Un agent d'affaires, c'est-à-dire comme qui dirait un mouchard au service des particuliers.

— C'est cela.

— Eh bé, mon commandant, Bertin était aussi de la police quand je l'ai vu.

— Lui !

— 11 me l'a dit.

— 11 était de la police ?

■ — Voïii, il me l'a dit. — .\Iors je me demande si Berlin et Cha-

bertin, qui se ressemblent comme barque et canot, qui sont mouch.'ii'ds tous les deux, ne sont pas une seule et même personne, que !

Léon des Pioselles était songeur.

Ce simple raisonnement le frappait.

Ses regards interrogeaient M""^ Mercier qui, évidemment, en ce moment, pensait comme lui.

Oui, Mouredu pouvait avoir raison.

Les noms de Bertin et de Ghabertin semblaient dérivés l'un de l'autre.

Bertin et Ghabertin étaient de la police l'un et l'autre.

Si c'était vrai !

Ce misérable, dont il avait découvert le crime, qu'il avait pourtant soustrait à l'expiation pour ne pas infliger à la Marine la honte publique d'avoir eu un espion dans son sein, ce traître lui avait voué une haine implacable.

Berlin, dans l'entrepont de La Bérénice, le lui avait dit.

11 lui avait juré de se venger.

L'inlàme avait-il tenu parole?

Ay;int découvert, grâce à l'excusable imprudence de Mouredu, que son ennemi était à Paris, était-il venu vendre ses services à M"'' de La Possonnière.

Tout s'expliquerait ainsi.

L'accouchement de Jane, qui avait été tenu si mystérieux, aurait été connu de lui.

C'est lui, Bertin devenu Ghabertin, qui en aurait instruit l'horrible tante de Jane.

Ce serait lui l'auteur de tout ce qui était arrivé.

M"' Mercier partageait cette opinion.

L'idée de Mouredu élait une véritable inspiration.

Mais notre brave ami n'avait jamais vu l'agent d'ailaires du boulovaid Malesherbes.

Il aurait voulu le connaître pour retrouver dans son visage quelques traits de Bertin, l'ancien maître de liuionerie de La BéréiUce.

Il questionna M"'^^ Mercier qui le connaissait.

Les renseignements élaienl vagues.

La physionomie de Ghabertin, complètement rasé , n'avait rien de particulier, à part l'extraordinaire mobilité des yeux et la puissance de pénétration des regards.

— E\\ bé, espère 1 dit .Mouredu, je tirerai ça au clair. Si Bertin existe toujours, je me charge de le dénicher. On doit connaître son numéro puisqu'il a été de la police, (jnè !

— Bien sûr.

— Quant à Chahertin, dit M"" Mercier, je saurai où le trouver, car M. de Lizieux me le dira, s'il veut prouver qu'il n'a pas imaginé contre Jane une calomnie ép;iuvanlable.

— Mon Dieu ! I;t, Léon des Roselles avec donlcur et avec colère, si cela était vrai !

— Je vais jeter la sonde par là, mon commandant, répondit Mouredu ; fiez- vous à moi.

Et l'ancien quartier-maître, menaçant l'auteur des malheurs infligés à ceux qu'il aimait, ajouta, se parlant à lui-même :

— Ah ! pechcrc ! mon pauvre bougre de Berlin, grommela-t-il, si c'est toi qui a manigancé cette campagne-là, capon de bon sort, c'est à Tistin que lu auras affaire, mon bon !... Espère!

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