‹ Mariée en blancChapitre 82 sur 142 · UNE INSPIRATION DE MOUREDU · texte numérisé non relu

UNE INSPIRATION DE MOUREDU

Ce qui venait d'être dit par M"' Mercier était, pour Léon des Roselles, une préparation de nature à amortir le choc terrible qui allait lui être porté par la lecture de cette lettre.

Et cependant, à mesure qu'il lisait, son visage se décomposait d'une façon étrange.

Comme chez l'amie de Jane, au moment où elle lut la lettre de M. de Lizieux, son visage pâlit affreusement, puis il prit des teintes livides ; son front devint brûlant et ses mains moites et glacées.

Mais tout à coup, aux trois quarts environ de cette épouvantable lecture, une réaction terrible et soudaine s'opéra.

Les yeux de l'officier de marine, devenus fulgurants, semblaient jeter des flammes de haine.

Son teint se plaquait de taches rouges, qui s'étendaient, devenaient plus vives et envahissaient tout le visage.

Son cou rubéfié se congestionnait sous l'effort d'une fureur indicible.

— Ah! misérable!... gronda-t-il.

Il savait tout.

Celle que le monstre avait souillée, la victime inconsciente de cet attentat odieux, pour lui ce n'élait pas la duchesse d'Azergues, ce n'était pas l'épouse de Claudius.

C'était Jane de Champtocé, la Jane que le malheureux avait si ardemment aimée!... C'était elle, la fiancée que son cœur avait choisie, elle, qui avait été profanée par cet infâme !

Ce que Léon des Roselles souffrit à cette révélation épouvantable, aucune plume ne saurait le décrire.

Puis, à l'exaspération impuissante, l'abattement, la prostration, l'anéantissement succédèrent.

C'était la constatation de l'impuissance.

Que faire, en effet ?

Une réaction nouvelle s'opéra, alors, sous l'effort d'une inspiration subite.

Chaberlin !...

Cet homme était à Paris !

M. de Lizieux savait où le trouver.

Avec le souvenir de cet homme, des conjectures confuses, heurtées, venaient de surgir dans l'esprit de Léon des Roselles.

Chaberlin !... c'était lui qui avait fait disparaître Miette et Magali !

C'était lui que Léon des Roselles avait si inutilement et si longtemps cherché !

Magali, elle était là !

Mais Miette?

Alors, à ce souvenir douloureux de l'enfant qui manquait toujours à son affection, le pauvre père doutait de tout.

Il avait pensé jusque-là que sa fille était morte.

Il avait cru qu'elle avait été égorgée par les Prussiens, au momcnl de la guerre, avec tous ceux qui périrent sous le fer des envahisseurs.

Maintenant, il ne savait plus que croire.

Maintenant il doutait.

Chabertin, mieux que tout autre, devait savoir la vérité.

Ce Chabertin, Léon des Roselles voulait le voir.

Il le dit lorsque M"' Mercier, effrayée de l'aspect bouleversé de son visage, l'interrogea.

— C'est cet homme, c'est ce misérable qu'il me faut!... gronda-t-il avec fureur.

— Que voulez-vous faire ?

— Ce que je veux faire?... Je veux faire sortir de sa gorge infâme l'aveu de la vérité !... Je veux le contraindre à avouer ce qu'il a fait de ma fille, de ma petite Miette, de cette enfant, belle et aimée comme l'autre, que mon cœur n'a jamais pu oublier !

— Miette !

— Oui, Miette !

— Elle est morte.

— Qui le sait ?

— Vous avez cherclK', mon ami... Vous avez bien rnlriidu ce que l'on vous a dit ?

— On peut s'èlir iroiiiiu' !

— Hien I

MARIEE EN BLANC I2G3

— Cet homme doit le savoir et je veux l'interroger.

— Non, dit alors M"= Mercier avec une résolution qu'inspirait la sagesse, vous ne ferez pas cela.

— Pourquoi ?

— Parce que vous ne serez pas maître de vous... Parce que, en présence de cet homme qui a commis sur Jane un attentat aussi lâche et aussi odieux, vous ne pourrez vous retenir... parce que vous ne pourrez vous empêcher de venger ce crime sur l'heure... parce qu'enfin un éclat résultera quand même de celte entrevue, et que cet éclat sera le point de départ de ce scandale épouvantable que je voudrais empêcher, même au prix de ma vie !

Léon sentait sa colère faiblir, devenir impuissante, sous cette argumentation logique.

M"= Mercier avait raison.

Avant tout, il fallait épargner à Jane le malheur nouveau qui allait fondre sur elle.

Avant tout, il fallait la sauver,

— Que faire?... demanda-t-il accablé et pensif.

— 11 faut sauver Jane d'abord, répondit M"= Mercier.

— Oui, oui!... vous avez raison, répondit Léon des Roselles repris par son amour.

— Il faut empêcher cette effroyable révélation d'arriver à elle et aussi au duc d'Azergues.

— Le malheureux !

— M. de Lizieux. compte sur moi, reprit l'ancienne institutrice. — Il pense, — et il ne se trompe pas, vous le savez, — que j'aime assez Jane pour vouloir la préserver contre lui et contre ce Chabertin. — 11 compte que, pour éviter ce malheur dont il la menace, j'irai la trouver et la conjurer de renoncer à ce riiariage.

— Il le faudrait cependant, dit Léon. Il le faudrait pour elle comme pour ce brave garçon que j'aime comme un fils, pour Adrien de Salverne, qui s'apprête à épouser la fille de ce misérable.

— Oui, pour lui aussi !

Puis, après un douloureux silence :

— Mais comment dire cela à Jane, ajouta M"'= Mercier, comment empêcher ce mariage sans lui révéler la vérité?

— Je le sais... c'est impossible I

— Pauvre Jane !

Léon des Roselles s'élail levé depuis un monienl.

11 arpentait à pas longs et saccadés la chambre de son amie.

11 se demandait quelle résolution prendre.

Tout à coup :

— Je veux savoir ! dit-il.

— Savoir !... quoi ?

— Si ma fille est vivante!... Je ne peux plus vivre dans une incertitude pareille.

— Qu'allez-vous faire ?

— Rassurez-Vous. — Nous avons ici un ami dévoué et sûr, un homme sur qui notre cœur peut compter.

— Tistin ?

— Oui, mon brave Mouredu !

— C'est vrai !

— Vous avez raison : je ne serais pas maître de moi. C'est lui que j'enverrai auprès de M. de Lizieux.

— Ah ! oui, je vous approuve.

— C'est lui qui ira trouver ce Chabertin et qui le forcera bien à avouer ce qu'il a fait de ma fille.

— Et Jane?... demanda M"' Mercier.

— Oui, c'est elle qui me préoccupe.

— Si cet homme voit ce mariage se faire, il accomplira ses menaces ; sa lettre ne permet pas d'en douter.

— La malheureuse !

— Voyant ses dernières espérances déçues, il n'aura plus à hésiter un seul instant.

— Il faut voir cet homme.

— Eh bien ! j'irai, moi ! déclara l'amie de Jane.

— Vous !

— Oui... puisque c'est à moi qu'il s'adresse.

— Que lui direz-vous ?

— Je ne sais... mais Dieu m'aidera. Il me donnera des accents pour le convaincre, la force pour l'arrêter :

— Oui, allez, dit Léon ; cela vaut uiieux ainsi.

— J'irai aujourd'hui même.

— Et vous saurez où est ce Chabertin! — Il faiil (|u'il vous le dise, entendez-vous ?

— 11 le dira.

— Alors nous irons trouver re misérable... ou \)h\\ô\ Mouredu ira.

— C'est cela. — Aussitôt après déjeuner je vais partir.

Mouredu, en disant cela, relevait ses manciies commj pour se préparer déjà la bataUle. (P. 1267.)

— Sauvez Jane, vous avez raison !... sauvez-la avant tout !

Mais en même temps, Léon des Roseiles pensait à Adrien de Salverne, à cet ami du fiancé de Magali, à ce garçon qu'il aimait si sincèrement, comme s'il avait vu, en quelque sorte, en lui le frère de celui qui allait devenir son fils.

On ne pouvait lui laisser épouser la fille de ce misérable Chaberlin.

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