‹ Mariée en blancChapitre 85 sur 142 · A DECHIRER · texte numérisé non relu

A DECHIRER

Machinalement, par habitude méticuleuse, M. de Lizieux prit son petit canif de poche et, l'ayant ouvert, il en inséra la lame fine sous la partie de papier gommé qui constituait la fermeture.

En la soulevant sans effort, il la détacha, car elle avait été assez mal collée, à la hâte.

Le pointillé était demeuré intact, sans la moindre déchirure.

— De M"' Mercier!... fit le misérable, très étonné.

Elle viendra demain malin, ajouta-t-il après avoir lu le teste de la dépêche.

Puis il réfléchit.

— Pourquoi vient-elle me trouver? se demanda-t-il, qu'a-t-elle à me dire?

Elle espère sans doute me fléchir en plaidant chaleureusement la cause de son amie, en essayant de m'apitoyer. Il souriait sarcastiqueraent en se disant cela. Mais aussitôt :

— Je n'ai pas besoin de voir M"'-' Mercier, pensa-t-il; au contraire, il faut qu'elle ne me trouve pas. il faut qu'elle reste dans les transes que j'ai voulues, dans les angoisses que j'ai provoquées... Il faut qu'elle n'aperçoive pour son amie aucune chance de salut, qu'elle la sente irrémédiablement perdue et que, pour la prévenir du danger qui la menace, elle lui révèle la vérité! Voilà ce qu'il faut!

\,c pian pour arriver à ce résultat ne fut pas long à combiner. L'imagination du cynique gredin était fertile. Son habileté était grande.

Il ferma le télégramme et, avec un pou do goniiiic liquide, recolla la Icrmeture intacte.

Puis il se rendit auprès de son fils.

José, presque entièrement rétabli, était levé depuis plusieurs jours.

Il était, en élégant veston doidtlé de soie rouge ouatée, dans le petit

— Oui. Madame, répondit Ludovic; monsioui- L»t paiti hier matin vers onze heures. (P. 1219.

salon aliénant à sa chambre, en train de répondre à Pélago qui lui avait écrit pour lui demander une assez jolie somme.

— C'est toi!... Je te croyais sorti, dit-il à celui qu'il croyait son père.

— Je préparais mon départ, répondit M. de Lizieux.

— Tu repars en voyage?

— Oui, ce soir. Une dépêche que je viens de recevoir m'oblige à te quitter tout de suite.

— Tu vois que mainlenant je vais tout à fait bien, dit le fils de l'Espagnole.

— Oui, tu es en bonne voie; mais tu as encore besoin de grands ménagements.

— Bah!

— Assurément.

— C'est le docteur qui t'a dit ça?

— Je le savais sans qu'il me le dise.

Alors, ayant lu l'en-téte de la lettre commencéo :

— Tu écrivais à Pélago? dit M. de Lizieux.

— Oui, elle me tire une petite carotte de cent vingt-cinq louis et, comme je tiens à la ménager, je me laisse faire.

— Tu as raison.

— Je lui dis que dès que je sortirai je lui porterai moi-même celle somme.

— Tu peux faire quelque chose qui fera beaucoup plus de plaisir à Pélago, dit l'amant de Paimyre.

— Quoi donc?

— Aller chez elle et y rester jusqu'à ce que tu sois entièrement rétabli. De cette façon lu ne serais pas seul comme lu vas l'être ici après mon départ.

— C'est une idée.

— Une idée excellente, mon cher José, et je serai plus certain de la sorte que tu seras bien soigné pendant mon absence.

— Tu as raison, fit le jeune homme. Ce sera, en eiïel, plus gai pour moi.

— David viendra avec loi afin que tu puisses être mieux servi, sans que ta présence soit un surcroît de besogne pour la femme de chambre et pour la bonne de celle excellente Pélago.

— C'est parfait.

— Et même, poursuivit M. de Lizieux, puisque je te trouve en aussi bonnes dispositions...

— Excellentes!

— Tu pourrais aller chez elle dès cet après-midi.

— Aujourd'hui?

— Je serais heureux de le voir installé chez elle avant mon départ et de constater par moi-même que lu es absolument bien.

— Ce qu'elle va être sur|)iise!

— Non, car je vais la prévenir.

— Tu vas y aller?

— Pendant que tu vas te préparer, je vais me rendre chez elle. Le coupé est tout attelé, car je l'avais commandé pour faire quelques courses urgentes.

— Eh bien! c'est entendu, dit José. Je suis même bien aise que tu aies eu cette idée.

... A propos!

— Quoi donc?

— Qu'y a-t-il de nouveau, là-bas?

— Rue de Grenelle?

— Rien, pour le moment, répondit M. de Lizieux en insistant significativement sur ces trois derniers mots. Le mariage est toujours décidé et je m'en occupe sans trêve.

— Ce Salverne!...

— Sois tranquille; ce mariage ne se fera pas : c'est moi qui t'en réponds.

M. de Lizieux ajouta :

— C'est à cela que je travaille depuis mon retour de Nice, et sans ton malheureux duel, j'aurais déjà réussi, j'en suis siir. Mais enfin, rien n'est encore perdu, j'ai besoin de quelques renseignements que je vais me procurer, et c'est pour cela que je suis obligé de partir. Lorsque tout sera prêt, je serai là.

Puis, voyant le dépit du jeune homme :

— Ne t'en préoccupe pas, insista-t-il. Je te répète que ce mariage ne se fera pas.

— Je te crois, répondit José avec animation, car, vois-tu, si je devais ne pas avoir Luce,... la voir à de Salverne 1... je ne sais pas ce que je ferais.

— Luce, entends-moi bien, ne sera jamais M"' de Salverne.

— Tant mieux pour lui... et pour elle!

— Tu l'aimes donc bien?

— Si je l'aime!... plus qu'un fou!... en enragé!

— Eh bien! tu l'auras, je te l'assure. Tu l'auras même si ce que je prépare venait à échouer, ce que je ne crois pas; car alors je te dirais : « Prends Luce, la voici, et enlève-la! »

— Oui, oui, je le ferais!

— On serait bien obligé de te la donner alors! dit l'amant de Palmyre.

— Que m'importe, puisque je l'aurais!... ce serait un scandale, mais je m'en moque!... Elle serait à moi au moins!

— Ce scandale empêcherait sûrement le mariage. — Mais cela ne sera pas nécessaire. Ce que je veux faire suffira à le rendre définitivement impossible. Luce sera à toi et elle portera légitimement ton nom.

— Ça, ça m'est bien égal, déclara José de Lizieux. C'est elle que je veux !

— Mais cela vaudrait mieux.

— Eh bien! prépare-toi. Je vais l'envoyer David qui t'aidera pendant que j'irai trouver Pélago.

M. de Lizieux demanda :

— As-tu assez d'argent?

— Oui... répondit José avec une moue qui signifiait qu'il ne serait pas fâché d'en avoir davanlage.

Le faux gentilhomme sortit son carnet de chèques qu'il portait toujours sur lui, il en détacha un et, prenant la plume que le fils de Carmen avait déposé sur la table, il le signa.

— Tu rempliras toi-même ce chèque selon tes besoins, dit-il, car il faut que tu puisses avoir tout ce qui te fera plaisir.

— Je te remercie.

— Quand l'esprit est content, la guérison marche à plus grands pas.

— C'est vrai.

— A tout à l'heure.

Chez Pélago, oîi il se rendit en quelques minutes grâce à sa voiture, M. de Lizieux tint un tout autre langage. Il dit:

— Je suis obligé de m'absenter et je ne veux pas laisser José seul à Paris, livré à lui-même, car je craindrais qu'il ne commit quelque nouvelle maladresse. Je suis donc venu vous demander un service, ma chère Pélago.

— Lequel, monsieur de Lizieux?

— Je vais vous amener José.

— 11 est donc guéri?

— Il est en bonne voie de convalescence. 11 vous a fait savoir que depuis quelques jours il avait commencé à se lever dans sa chambre.

— Oui, je sais.

— Je n'ai plus rien à craindre de ce côté. La blessure est presque complètement cicatrisée. Ce n'est quo pour la forme, par excès de prudence, (|iie le docteur lui a recommandé de laisser en place encore quelques jours le bandage (ju'il a appliqué. Les forces sont à peu près revenues. On peut le considérer comme tout â fait guéri.

MARIEE EN BLAMG 1277

Pélago était disposée à nccepterla proposition de M. de Lizieux

— Eh bien! dit-elle, amenez-le-moi.

— 11 n'a besoin, reprit le maître-chanteur, que de fort peu de soins, de distraction surtout; l'isolement et l'ennui, si je le laissais seul, relarderaient sûrement son rétablissement complet.

— Je le soignerai, soyez-en sûr.

Pélago voyait déjcà dans ce projet la perspective d'obtenir, tant de M. de Lizieux que de son fils, tout ce qu'elle voudrait.

— Je compte encore sur vous, ajouta le prétendu père du jeune homme, pour veiller sur lui et pour l'empêcher, s'il est nécessaire, de faire quelque bêtise dont il serait bien capable.

— 11 n'est donc pas guéri de son projet de mariage?

— Il y pense avec un amer dépit, avec colère, avec rage même, ça se comprend, M. de Salverne est plus qu'un rival pour lui; c'est un ennemi.

— Pauvre José!... ce qu'il a été roulé, hein?

— 11 faut le laisser à ses illusions.

— Oui, vous faites bien de dire que c'est une illusion, dit Pélago en riant.

— Ne lui en parlez pas et surtout ne lui dites pas un mot de ce que je pense.

— N'ayez pas peur.

— Eh bien! puisque c'est entendu, je vais vous l'amener, dit M. de Lizieux, je partirai plus tranquille en le sachant chez vous.

Moins d'une heure après, José était installé dans le coquet appartement de la rue Marbeuf.

Pélago lui avait déjà fait préparer la chambre voisine de la sienne.

Elle le reçut avec la plus habile démonstration d'une amitié que le fat ne lui inspirait guère.

David, le petit nègre abyssin qui avait accompagné son maître, s'installa dans un petit cabinet où on lui avait dressé un lit en fer.

Enfin, tout allant au gré de ses désirs, M. de Lizieux repartit.

Chez lui, tout allait être prêt pour son départ.

Il donna ses instructions à Ludovic, son valet de chambre, son homme de confiance, et lui remit la dépèche cachetée qu'il avait reçue quelques heures auparavant.

Après avoir dîné, l'amant de Palmyre partit avec sa malle et sa valise.

Son coupé le conduisit à la gare du boulevard de Strasbourg.

Il y avait, à huit heures vingt-cinq, un train express qui s'arrêtait à Château-Thierry.

M. de Lizieux avait constaté déjà, sur son indicateur, qu'il y serait arrivé à dix heures cinq.

Il le prit.

Aussitôt arrivé, il envoya du bureau télégraphique de la gare une dépêche à Palmyre, lui disant :

Madame Putot,

19, avenue Clichy, Paris,

« Affaires heureusement terminées. — Rentrerai Paris demain matin. « Arriverai, midi quinze, gare de l'Est.

« PROSPER PuTOT. »

La dépêche expédiée, l'ancien maître de timonerie prit à la gare l'omnibus de l'hôtel qui lui parut le plus confortable, disposé à y passer la nuit.

Le lendemain, — le dimanche par conséquent, — M"= Mercier partit de Cormeilles le plus tôt possible et vint prendre comme d'habitude le train pour Paris, à Ilerblay.

De la gare Saint-Lazare, elle se fit conduire en fiacre à la rue de Courcelles.

Elle avait hâte de voir M. de Lizieux.

Ce fut Gilles Forgoul, un domestique belge, qui la reçut.

Elle demanda M. de Lizieux.

— Monsieur est en voyage, répondit Gilles.

— En voyage.

— Oui, madnmo; mais si madame veut voir le valet de chambre de monsieur, il pourra la renseigner mieux que moi.

— Je veux bien.

— Alors, si madame veut bien me suivre.

Le Belge conduisit M"'' Mercier dans une pièce du premier étage, attenant an cabinet de M. de Lizieux.

Ludovic était là, paiosseusemcnt allongé sur une baiiquclle, lisant les journaux du jour.

Il se leva et précéda la visiteuse dans la pièce voisine.

— Voilà, pensa-t-il, la dame dont monsieur m'a parlé.

MARIEE EN BLANC 127'J

L'amie de Jane lui demanda :

— Est-ce vrai que M. de Lizieux est en voyage? Gilles s'était relire.

— Oui, madame, répondit Ludovic; monsieur est parti hier matin vers onze heures.

— Ah!...

M"'' Mercier éprouvait un douloureux désappointement. Elle demanda :

— Savez-vous si M. de Lizieux sera bientôt de retour à Paris?

— Je ne saurais pas vous le fixer, madame, répondit Ludovic. Je sais que monsieur est parti subitement, après une lettre qu'il a reçue hier matin, et il m'a dit qu'il comptait être absent à peu près toute la semaine.

— Toule la semaine!

— Monsieur ne rentrera probablement que samedi prochain dans l'après-midi.

— Quelle contrariété!... fit l'amie de Jane.

— J'en suis bien désolé pour madame, fit le valet de chambre avec une sincérité de commande.

— J'avais absolument besoin de voir M. de Lizieux pour une affaire très urgente, et pour être certaine de le trouver, car je le savais à Paris, j'ai eu la précaution de le prévenir de ma visite par une dépêche.

— Une dépêche?

— Oui.

— Celle-ci peut-être, dit Ludovic en montrant un pli bleu, soigneusement cacheté, qui était placé bien en évidence au-dessus de quelques lettres et de divers journaux que contenait un plateau posé sur la table de travail.

— Quand est-elle arrivée? demanda l'ancienne institutrice.

— Hier dans l'après-midi; vers deux ou trois heures, si je me rappelle bien.

— C'est bien ça.

■ — Alors je comprends. Le télégramme de madame est arrivé après le départ de monsieur, puisque monsieur est parti à onze heures du matin, — sans cela, je suis sûr que monsieur m'aurait laissé des instructions à transmettre à madame.

— Mon Dieu!... quel ennui!...

— Si je savais seulement dans quelle ville monsieur se trouve, reprit le valet de chambre, je pourrais le dire à madame qui n'aurait alors qu'à lui écrire.

— Vous ne le savez pas?

— En partant monsieur s'est l'ait conduire à la gare de l'Est; c'est tout ce|que je sais.

M"= Mercier était absolument anéantie par cette déception.

Elle avait espéré, en voyant M. de Lizieux, parvenir à le dissuader de faire ce qu'il avait dit.

Elle savait que, pour plaider la cause de Jane, elle trouverait en son cœur les accents les plus éloquents.

Cet espoir était évanoui.

Elle ne pourrait voir M. de Lizieux avant le mariage, puisqu'il ne devait revenir que samedi, dans l'après-midi, c'est-à-dire au moment fixé pour la cérémonie.

Jusque-là, rien n'était possible.

Alors, il serait trop tard.

Cependant elle obtint du valet de chambre la promesse que M. de Lizieux serait informé de sa visite dès qu'il reviendrait, et même que Ludovic le lui dirait par lettre si son maître écrivait, pour qu'on lui fit parvenir son courrier, ce qui était en somme fort possible.

Elle remit sa carte dans cette intention et elle se retira.

Ludovic avait exécuté fidèlement les instructions que son maître lui avait données.

Au moment même où M"= Mercier était à la rue de Courcelles, le maître-chanteur, ayant repris l'apparence bonhomme sous laquelle il était devenu M. Prosper Pulot, inspecteur d'assurances, pour les habitants de l'avenue de Clichy, prenait le train à Château-Thierry pour revenir à Paris, et il se disait :

— Cette chère demoiselle Mercier doit être chez moi en ce moment... Quelle jolie déception l'y attend!...

Il faudra bien qu'elle fasse ce que je veux et qu'elle aille prévenir son amie, la duchesse d'Azergues, du coup qui la menace!

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