CHAPITRE CLYII l'amant de .une
L'épouvanlable révélation contenue dans la lettre de M. de Lizieux avait porté à Léon des Roselles, — qui pourtant avait tant souirerl déjà, — Mil couj) tcrrihii; dont le retentissement s'était répercuté jusqu'au plus jirofond de son àiiic.
Elle s'éloigna encore, rejoignant Noriae et Mariic qui s'efforçaient de la distraire. (P. 1287.)
LIV. 161 — HECTOR DE MONTPERREDS. — MARIÉE EN BLANC. — J. RODFF ET C'% ÉD. UV. 161.
Le malheureux qui, s'étant cru tra'hi un instant par celle qu'il aimait uniquement au monde, par celle dont la naissance de deux adorables fillettes lui avait laissé un gage impérissable de ses serments d'amour, avait compris ensuite que Jane était une innocente victime, et qu'elle avait été trompée par d'habiles artifices et par des mensonges appuyés sur de fausses preuves.
L'amour, un moment étouiïé en lui par le ressentiment jaloux et par le mépris, était revenu plus puissant que jamais lorsqu'il avait découvert la vérité, grâce à la relation fidèle des événements que M"' Mercier lui avait faite.
Cet amour s'était alors trouvé grandi de toute I3 sincère compassion que Jane lui avait inspirée et aussi de toute l'exaspération qui l'animait en constatant que son amante adorée était irrémédiablement perdue pour lui.
Si encore Léon avait pu concevoir contre le mari de Jane de la haine ou du mépris.
Il aurait trouvé dans la violence de ces sentiments un dérivalil salutaire et une atténuation certaine aux douleurs qui le torturaient.
Mais non : Claudius d'Azergues, le mari de Jane, était son meilleur :imi.
Claudius avait été l'inconscient instrument dont M"' de La Possonnière, cette femme exécrable, s'était servi pour arriver à ses fins criminelles.
11 avait aimé Jane qu'il avait cru libre et pure.
Il avait été trompé lui aussi, — non par elle qui, pour se soustraire à l'intàme comédie dont il lui avait été impossible de se défendre, avait essayé de se réfugier dans l'asile suprême de la mort.
Non, Léon des Roselles avait l'âme trop haute et dans le cœur un sentiment de justice trop élevé, pour concevoir la moindre haine contre son ami.
Il n'avait même pas senti diminuer à son égard la fraternelle amitié qu'il avait toujours eue.
Claudius n'était pas coupable envers lui.
Aujourd'hui il se passait autre chose dans le cœur de l'amant de Jane, sous le coup de cette horrible révélation.
Jane, sa Jane bien-aimée, avait lutté vainement pour se conserver à lui !
Vaincue, se sentant incapable de se défendre plus longtemps, livrée et rendue complice de l'infamie que l'on avait résolue, elle avait voulu mourir pour n'avoir jamais appartenu qu'à celui qui avait eu son cœur.
Elle s'était endormie dans ce sommeil qu'elle croyait éternel, ayant
encore sur les lèvres le nom de son amant, lui envoyant sa dernière pensée et ses suprêmes caresses.
El tandis qu'elle appartenait déjà à la tombe qu'elle avait creusée elle-même dans son épouvantable désespoir, un misérable était survenu qui avait profané cette victime résignée déjà réfugiée dans la mort, qui avait violé cette couche déjà funèbre, qui par un crime monstrueux s'était emparé de la malheureuse inconsciente et sans défense, et qui l'avait possédée!
A cette pensée affolante, l'infortuné sentait surgir en lui une explosion farouche de haine et de vengeance.
Celle que Chabertin avait polluée par son attentat c'élait sa Jane, son amante, sa fiancée, l'épouse qu'il s'était déjà choisie devant Dieu et qu'une succession de crimes habiles et de machinations infernales avait seule pu lui enlever!
Elle lui appartenait encore, Jane, quand elle avait été profanée par cet infâme, puisque c'était pour demeurer à lui qu'elle avait appelé la mort à son secours !
Voilà ce que se disait Léon des Roselles!
Voilà ce qu'il souffrait!
Et sur qui venger ce crime? A qui faire expier ce forfait monstrueux?
Chabertin avait disparu.
M"' de La Possonnière était morte.
Ah ! si elle avait pu vivre encore, cette infernale créature, véritable auteur de tout ce qu'ils avaient souffert tous les deux, inspiratrice diabolique de tous ces crimes conçus et enfantés par une haine aussi atroce qu'injuste!
Si elle avait pu être là encore pour voir les conséquences de son œuvre abominable!
Si elle avait pu savoir ce qui se passait et ce qui se préparait aujourd'hui!
Si elle avait pu connaître ce dernier crime, conséquence de tous ceux qu'elle avait inspirés !
Si elle avait été là pour l'expiation!
L'impuissance, l'inassouvissement de sa juste vengeance exaspéraient le malheureux.
il aiuail voulu douter et croire que tout ce que disait celle iellre était faux.
C'était impossible.
Léon sentait que cet attentat était vrai.
MARIÉE EX BLANC 128b
Les preuves découlaient logiques, irréfutables des circonslances mêmes du crime.
La possession des lettres volées dans le secrétaire de Jane pendant la nuit où elle avait voulu mourir, attestait qu'un misérable s'était introduit dans sa chambre.
Celait irréfutable.
Jane avait appartenu à cet homme qui, véritable vampire, l'avait prise comme en son linceul !
Jane avait été souillée!
Jane avait été rendue mère par les œuvres de ce profanateur exécrable.
Oui, l'infâme avait dit vrai en appelant à l'appui de sa cynique déclaration la date de la naissance de Luce d'Azergues.
Elle était bien sa fdle, l'enfant du crime, la fille du spoliateur, la preuve vivante du forfait.
Il était inadmissible que Jane, qui avait été traînée à l'autel, presque inanimée, pour y recevoir cet anneau nuptial qu'elle avait fui de toutes ses forces, se fut abandonnée tout de suite aux baisers de son mari.
Cet amour loyal dont elle se sentait indigne devait répugner à l'honnêteté de son âme.
Elle avait dû en fuir le contact comme le feu d'un opprobre.
Et pourtant, dans les délais strictement normaux, elle avait été mère.
Ni Claudius ni elle n'avaient rien suspecté.
Confiants l'un dans l'autre, exempts de tout soupçon, ils n'avaient cru qu'à une délivrance précoce.
L'enfant, en effet, avait été frêle et chétive dès sa naissance.
Et comment soupçonner, du reste, cet attentat épouvantable qu'un monstre échappé de l'enfer aurait pu seul concevoir?
Oui, Mouredu, avec sa naïve intelligence, qu'éclairait seulement son affection sans bornes et son dévouement dont il avait donné tant de preuves, Mouredu avait eu l'intuition de la vérité.
Cet homme qui s'était ligué avec M"= de La Possonnière, qui s'était fait le coadjuteur de sa haine atroce et implacable, qui était devenu l'exécuteur de son horrible vengeance, ne pouvait être que l'infâme dont l'officier de marine s'était fait un irréconciliable ennemi lorsqu'il le surprit emportant des secrets de la défense nationale qu'il allait livrer à l'étranger.
C'était ce Bertin qui avait été l'agent de toutes ces infamies épouvantables.
C'était lui qui, instruit de ce qui se passait par la dépèche volée à
1286 MARIÉE EN BLANG
l'honnête quartier-maître, était allé trouver M"' de La Possonnière sous le nom de Chabertin; lui qui l'avait poussée, se servant d'elle en attisant sa haine, pour poursuivre son immonde ressentiment; lui qui lui avait révélé la faute de Jane; lui qui, ayant conduit toute cette intrigue criminelle, la couronna par ce forfait, le plus lâche et le plus monstrueux de tous!
Comme Mouredu, Léon des Roselles commençait à voir l'horrible vérité.
Ah! si Berlin pouvait être retrouvé, puisqu'il existait encore!
S'il pouvait être saisi pour lui demander la terrible expiation qu'il avait méritée!
Mouredu était parti à sa recherche.
— Dieu ne serait pas juste, dit Léon avec colère, s'il ne permettait pas qu'on le retrouve!
Mais par dessus tout autre sentiment, plus haut même que celui pourt.int si acerbe et si impitoyable de la vengeance qui l'animait et de la haine (|ui le transportait, l'infortuné se sentait saisi d'une pitié immense, d'une douloureuse commisération pour Jane.
N'élait-elle pas, plus que lui, la victime de tous ces crimes affreux?
N'était-ce pas elle qui avait le plus souffert?
N'avait-elle pas expié le plus cruellement cette faute commise dans l'aveuglement de leur amour et dans l'exaspération d'une passion qui grandissait à travers les obstacles?
Fallait-il que celte douleur nouvelle soit ajoutée à toutes celles qu'elle avait déjà endurées?
Fallait-il encore la honte de celte révélation atroce pour l'écraser davantage?
Non, Jane avait assez souffert.
Léon se sentait pour elle une compassion si grande, si allristée, qu'il voulait lui épargner ce supplice.
Il ialiait qu'elle ignorât toujours le monslreux attentat dont elle avait été victime.
Il fallait, par tous les moyens, empêcher la vérité horrible do l'atteindre.
Il fallait la préserver contre les coups nouveaux du misérable acharné à sa perte.
Elle ne saura licn, jura Léon des Uoseilcs en pensant à Jane. La révélalion de ce forfait qui l'écraserait n'arrivera pas jusqu'à elle.
11 l'avait dit tout de suite à M"' Mercier.
— 11 faut que Jane ignore cette épouvantable vérité dont on la menace.
L'ancienne institutrice, cette amie dévouée comme une mère, avait été de cet avis.
Sa Jane devait être épargnée.
C'est de son salut qu'elle s'était uniquement préoccupée en se rendant chez M. de Lizieux.
C'est elle seule qu'elle avait en vue quand elle s'était rendue chez lui, comptant pouvoir l'implorer.
Elle revenait navrée, désolée, désespérée, l'àme noyée dans une tristesse affreuse, parce qu'elle sentait que Jane était perdue, parce qu'elle était impuissante à détourner d'elle le coup terrible que l'on s'apprêtait à lui porter.
Léon, en la voyant, comprit qu'il se passait quelque chose de douloureux.
Il pressentit qu'elle allait lui annoncer un échec.
L'amie de Jane, accablée, ne pouvait parler.
X peine avait-elle eu la force de soutenir sa contenance en présence de Magali qui, comme chaque fois quand elle rentrait, était venu l'embrasser.
L'adorable jeune fille avuit bien compris depuis la veille, à l'air soucieux de son père, à la visible tristesse de celle qu'elle appelait sa petite mère, qu'il se passait autour d'elle des choses douloureuses.
Elle s'était retirée discrètement.
Dans la journée, sans interroger, elle s'était efforcé, par de plus tendres caresses et par un redoublement d'affection, de donner à ceux qu'elle aimait un peu de bonheur pour égayer leurs âmes endolories et pour adoucir l'amertume de leurs préoccupations secrètes.
11 y avait autour de son existence tant de choses mystérieuses et tristes, impénétrables et douloureuses, que Magali s'était sentie bien des fois, en y songeant, saisie d'une affectueuse compassion et d'une plus intense tendresse pour ce père dont elle devinait les douleurs et pour sa mère qu'elle n'avait jamais connue.
Elle s'éloigna encore, rejoignant Norine et Mariic qui s'efforçaient de la distraire.
Alors, quand il fut seul avec M'- Mercier, impatient de savoir, l'amant de Jane demanda :
— Eh bien?
12R8 MARIEE EN BLANC
— M. de Lizieux était parti, répondit l'ancienne institutrice accablée.
— Parti!
— Je n'ai trouvé personne.
— Mais votre dépêche?
— II est parti en voyage hier matin... Il ne l'avait pas encore reçue. Je l'ai vue sur sa table, encore intacte, avec le reste de son courrier.
Les deux amis demeurèrent silencieux l'un en face de l'autre, écrasés.
Que pouvaient-ils faire?
Gomment sauver Jane de l'épouvantable catastrophe qui la menaçait?
C'était leur seule préoccupation.
Tout à coup, Léon des Roselles se releva.
En brave que le danger ne saurait faire reculer, il retrouvait, dans son amour, les forces nécessaires pour l'affronter et pour lutter.
11 venait de prendre une résolution.
— A tout prix, dit-il, il faut que la révélation de ce crime n'arrive pas jusqu'à Jane!
— Oui, il le faut, répondit M"'= Mercier. Mais comment faire, pour l'empêcher?
— Il n'y a qu'un moyen : il faut que je trouve ce M. de Lizieux!... Il est en voyage, mais je saurai bien le découvrir!
L'officier de marine parlait avec une résolution qui présageait le succès de son entreprise.
— Je le trouverai, poursuivit-il; je saurai par ses amis, par quelqu'un qui le connaît, où il est allé, et j'irai le trouver.
Alors, dussé-je avoir recours aux moyens extrêmes, je saurai bien l'empêcher de faire ce qu'il médite.
Puis, sur un autre ton :
— Vous, pendant ce temps, ajouta Léon des Roselles, vous ne vous l'ioignerez pas de Jane. Vous devez assister à ce mariage, et votre maternelle amitié vous autorise à vous rendre chez elle.
— J'irai, je vous le promets, dit M"' .Mercier.
— Vous veillerez sur elle!... Dieu a permis que vous vous trouviez là pour lui épargner le coup qui allait la frapper, il permettra sans doute que vous la sauviez encore celle fois!
— Je serai \nès d'elle, dit l'amie de Jane, vigilante et attentive à loMl ce qui se passera.
> — Vous veillerez aussi sur (ilaudius, car c'est encore par lui qu'on jtourrait chercher à rallcindrc.
— Oui, cl siu' cr brave jeune lionnue, le counuandanl de Salverae,
— Ah I vous avez connu B«rtin?... Etienue Bertiu. que? (P. 1296.)
que j'estime profondément, et à qui l'on pourrait s'adresser aussi pour faire rompre ce mariage.
— Moi, je ne serai pas là, poursuivit Léon des Roselles, car, vous le savez, je ne puis assistera cette fête. Ma présence si près d'elle serait trop douloureuse pour Jane... ma vue évoquerait toutes les souffrances du passé et la torturerait, au milieu de celte solennité.
11 ajouta plus bas ;
LIT. 10? — lIA".'r:E EN CLi.NC.
uv. 1C2.
— Je souffrirais trop aussi !
— Pauvre ami !
— Je vais écrire à Claudius pour m'excuser. . . Je prétexterai une absence et je ne mentirai pas en invoquant cette excuse, car je serai forcé, sans doute, d'aller rejoindre M. de Lizieux où il se trouve.
11 faut quand même que je sache oîi il est!... Il faut que je le voie!...